Gilles Deleuze : l’insuffisant (Deleuze aujourd’hui)

deleuzeaulaSuffire.

Se suffire ou suffire à. Être suffisant.

Rien, sans doute, ne pourrait être plus triste pour un penseur. Ce serait son achèvement. Ce serait peut-être l’autre nom de sa mort clinique.

Pourtant, l’histoire ne manque pas d’immenses philosophes dont l’obsession fut celle du système achevé. Du systémique et du systématique. Du grand ordre absolu – de Cosmos ou de Mundus – révélé ou inventé. Comment n’être pas impressionné, presque intimidé, par les mondes de Leibniz, de Kant et de Hegel ? Des univers clos. Parfaits. Fermés. Accomplis. Autrement dit : suffisants. Des taxinomies implacables qui embrassent la totalité du réel et de la pensée. Des tissus de cohérences qui ont déjà neutralisé les déconstructions à venir. Des ourdissages implacables qui ne souffrent aucun accroc.

Voilà très exactement ce que défait Deleuze.

Deleuze comme insuffisance structurelle. Deleuze comme vecteur d’insatisfaction. Deleuze comme plan d’impertinence.

v_2707301523Je n’ai jamais vraiment aimé Deleuze. Je ne le comprends pas. Logique du Sens est pour moi le livre le plus absolument illisible de toute l’histoire de la philosophie. Au moins de celle qui m’est connue. Qu’on ne me parle pas de la difficulté de Derrida ! Même L’introduction à l’origine de la géométrie, même les pires pages de La Dissémination, même sa lecture sidérée de Levinas lisant Heidegger lisant Hegel dans Violence et métaphysique me semblent infiniment plus simples, plus claires, plus immédiates, plus limpides, plus accessibles, plus élémentaires et plus univoques que les premiers paragraphes de la première série de Logique du sens.

Je ne comprends pas ce que cherche Deleuze. Foucault travaille à la fin de l’homme, Nancy invente un communisme existentiel, Derrida pense la dynamique de la différance. Mais que cherche Deleuze ? Inventer des concepts. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce qu’il fait ? Qu’est que ce petit nombre magique – celui des concepts créés – qu’il aimait imaginer associé à chaque philosophe. Je lui en ai voulu de ne pas être compréhensible. Je l’ai presque détesté pour son inaccessibilité. Et peut être plus encore pour être tant aimé. J’ai tenté de lire chaque assertion métaphoriquement et de lui trouver un monde propre, mais il nous l’interdit.

Je ne le comprends toujours pas. Et pourtant. Comment un plateau nommé « devenir-intense, devenir-animal, devenir-imperceptible » ou bien « le lisse et le strié » pourrait-il ne pas me plaire ? Tout et là, tout est en place, tout appelle un enthousiasme sans pareil. Tout me parle, jusque dans cette partition déstructurée – comme emportée par sa dynamique propre – qui ouvre l’introduction. Et ça ne fonctionne pas. Je n’y arrive pas.

Et j’ai admis que Deleuze, pour moi, ça serait toujours exactement ça : l’insuffisant. Celui auquel je ne peux accéder qu’avec des passeurs. L’hétéronome. Le médiat. Deleuze serait mon fantasme et mon fantôme. L’incarnation virtuelle (sans organe, naturellement) de la spectralité derridienne. Un hybride dont seuls les membres onglés me frôlent. Le plus sombre de mon théâtre de la cruauté. Ma rencontre manquée et finalement fascinante de ce manque même. Deleuze, comme nom de ce qui aurait dû enchanter mais demeurera une tension inchoative. Celui qui aurait pu ravir mais séjournera sur les rives meubles d’un îlot trop lointain.

C’est extraordinaire d’apprendre à vivre avec qui l’on ne peut aimer. Je sais maintenant avec certitude que je ne pourrai jamais vraiment l’aimer. Ce serait superficiel ou artificiel, ce serait un affront à la structure même de sa pensée, ce serait une duperie aussi pathétique que stérile. Et pourtant. Et pourtant, je peine à m’imaginer aujourd’hui affronter le réel sans ses multiplicités originelles, sans l’arme fatale du rhizome, sans l’instable d’une ligne de fuite toujours guettée par sa ligne de mort, sans l’obsession angoissée d’une déterritorialisation impossible, sans l’étrangeté diffuse des machines désirantes, sans l’errance de la distribution nomade, sans la division originelle de la synthèse disjonctive.

A quoi Deleuze me sert-il dans mon travail d’astrophysicien ? À rien, évidemment. Mais ne nous trompons pas sur cette inutilité. Il n’est certainement pas question d’hypostasier la philosophie comme discipline de la pensée pure, sans conséquence et fière de l’être. Au contraire, la philosophie fonctionne en effet. Elle s’innerve de tous les modes et s’irrigue de chaque cannelure de réel mais n’en demeure pas moins un champ cognitif relativement bien identifié. Disséminé, poreux, ramifié. Mais identifié ou identifiable. Et c’est cela qui m’intéresse : fuir le réductionnisme. Une intuition de physique théorique peut, naturellement, avoir été partiellement engendrée par un concept philosophique, par une ligne mélodique ou par une découverte poétique. Certes, nous pensons et créons dans le monde. Mais elle n’en est pas strictement tributaire. L’un ne se réduit pas à l’autre. Jamais. C’est cela qui fait sens quand on approche une œuvre philosophie : non pas y chercher la prémisse ou la conclusion d’un travail scientifique, mais plutôt y découvrir un univers propre – quoique hétéronome – et parfaitement contingent.

Il est moins précis que Derrida, moins exhaustif que Lyotard, moins incisif que Foucault, moins poète que Nancy, moins fou que Guattari. Et je crois que c’est ce moins qui fait sens. Peut-être Deleuze a-t-il inventé une véritable philosophie mineure, comme il l’appelait pour la littérature. Une singulière philosophie de la singularité qui pense le multiple comme aucune.

Je n’aime donc pas Deleuze mais j’aime les deleuziens. J’aime qu’ils construisent à partir de ce matériau étrange, de cette glaise encore saturée de l’humidité des devenirs impensables. J’aime les ciselures qu’ils impriment à son cristal de temps. Je ne l’aime pas mais je vivrais moins bien sans lui. En fait, je vivrais plus confortablement. Et je crois que l’inconfort est le lieu de la pensée. Deleuze a l’immense vertu de nuire à mes évidences et je ne l’en remercierai jamais assez.

Insuffisant et immensément signifiant.

Aurélien Barrau

Aurélien Barrau est astrophysicien au Laboratoire de Physique Subatomique et de Cosmologie du CNRS, professeur IUF à l’université Grenoble-Alpes. Il est également Docteur en philosophie.

Il vient de publier De la vérité dans les sciences, Dunod, 2016, 96 p., 11 € 90

9782100746606-001-T