Deleuze, en rose et dark : Andrew Culp (Dark Deleuze)

Avec Dark Deleuze, traduit récemment en français pour les éditions divergences, Andrew Culp entend renverser la figure de Deleuze comme philosophe du positif.

Si certaines de ses conclusions peuvent être contestables sur le plan de la réflexion critique et politique, sa méthode de lecture audacieuse qui consiste à refuser de lire Deleuze à la lettre pour faire résonner plutôt son travail avec un certain nombre de Dehors, constitue une admirable remise en branle des forces de la pensée du philosophe.

Le proverbe veut qu’on ne juge pas un livre à sa couverture. Et le contraste construit entre le joli rose pop de la couverture et le contenu bien plus sombre du livre ne constituera pas une exception. Dark Deleuze n’est pas une introduction édulcorée à la pensée de Deleuze, ce n’est pas non plus un livre de célébration naïve de l’œuvre du philosophe. C’est une tentative pour renverser l’image de Deleuze comme penseur de la positivité, du positif, pour retourner et subvertir ce qu’avec Différence et Répétition, Culp appelle une image de la pensée, celle qui fixe et sclérose les forces révolutionnaires sous la figure totalisante et néolibérale du « Joyeux Deleuze ».

Contre ce Happy Deleuze qui s’approche dangereusement d’un Happy Meal indigeste, contre ce Deleuze produit du « canon de la joie », l’auteur entend proposer une conception plus sombre de Deleuze qui lui redonnerait son caractère révolutionnaire. De là, deux questions.

D’abord, cette association tissée tout au long du livre entre le sombre, la destruction, la haine et la révolution n’est-elle pas à la fois éculée et politiquement limitée ? Si la haine du monde présent est justifiée et sans doute nécessaire à l’amorce d’un mouvement révolutionnaire, n’a-t-on pas aussi besoin de construire, comme l’explique José Esteban Muñoz dans Cruising Utopia, des utopies qui permettent d’appréhender et d’imaginer un futur révolutionnaire ? Il faut se méfier de ce piège séduisant que constitue la crypte sombre. Comment ne pas voir, par exemple, que la destruction pure et simple des liens sociaux actuels, même s’ils sont chargés de rapports de domination répugnant, peut être mortifère pour certaines subjectivités minorisées si elle n’est pas compensée par la création, dans les interstices minoritaires, de nouveaux modes de relationalité, c’est-à-dire de nouvelles manières de faire monde.

La seconde question est la suivante : Deleuze, lui-même, était-il révolutionnaire ? La polyvocité interne au travail de Deleuze empêche une réponse franche et tranchée, et peut-être que cette réponse n’est pas nécessaire. Il suffit de rappeler à quel point la sensibilité politique (sans doute révolutionnaire) de Deleuze s’est révélée suite à la rencontre avec Félix Guattari. Dans les travaux précédant l’Anti-Oedipe, la question politique, si elle n’est pas tout à fait absente, reste souterraine. Ainsi, c’est toujours dans sa résonance avec d’autres, avec des Dehors, que les machines conceptuelles deleuziennes peuvent se mettre à fonctionner en faveur des révolutions ou des mouvements révolutionnaires. Alors, avec qui ce Dark Deleuze entre-t-il en dialogue qui permette d’exploiter son caractère révolutionnaire ?

Pour réaliser son triple objectif, attaquer le « canon de la joie », réhabiliter la puissance destructrice et proposer une « conspiration » révolutionnaire, Andrew Culp part d’un tableau dans lequel il oppose point par point une interprétation joyeuse et une interprétation obscure de la pensée de Deleuze. Et c’est dans la bascule singulière de chaque « concept joyeux » dans un autre, dark, que les différentes références extérieures vont venir jouer leur rôle. Les théories queer et Elizabeth Grosz permettent, par exemple, le basculement des agencements aux « dé-devenirs » qui mettent en crise l’identité. William Spanos et la guerre du Vietnam permettent une critique de la complexité pour promouvoir l’asymétrie. La zone d’opacité offensive de Tiqqun fait basculer l’accélération en fuite, etc.

Toutes ses invocations, nombreuses et dont on aurait pu se passer pour certaines (Žižek, Lyotard…), servent à défigurer l’œuvre de Deleuze. Entrer dans la crypte de Culp, c’est aussi passer de l’autre côté du miroir, où tout est inversé. On peut alors sur certains points s’en attrister. Par exemple, en regrettant l’absence du concept de désir dans ce travail, concept qui aurait sans doute obligé à plus de nuance dans l’opposition entre le négatif et le positif, la destruction et la création. Deleuze dans la crypte, d’accord. Mais quid de Deleuze en backroom ? Et on peut aussi se demander si cet amour affiché pour le négatif ne risque pas de conduire à un nihilisme aussi naïf que l’optimisme dépolitisant des lectures néo-libérales de Deleuze.

Malgré toutes les objections ou nuances qu’il faut apporter concernant le fond de l’interprétation, il faut aussi au moins reconnaître et prendre pour modèle l’audace de la forme et du projet de Dark Deleuze. Il s’agit alors peut-être plus de penser avec Deleuze que de penser sur Deleuze. Les constructions conceptuelles dont il s’agit sont clairement celles d’Andrew Culp. Elles sont certes construites à l’aide de certains traits conceptuels deleuziens, mais aussi de tout un ensemble politico-théorique qui ne peut être qu’extérieur à la pensée deleuzienne. Si bien qu’on peut dire qu’Andrew Culp cherche résolument à penser Deleuze depuis le Dehors. C’est ce qui fait l’intérêt profond qu’on doit porter à cette lecture : son refus d’opérer de l’intérieur et sans distance. Ce travail du Dehors, qui fait résonner la pensée deleuzienne de manière étrange — on pourrait tout aussi bien dire queer —constitue un mode de lecture qui réactive en effet la force et l’intérêt des concepts deleuziens.

Andrew Culp, Dark Deleuze, trad. par Philippe Blouin, éditions Divergences, janvier 2020, 104 p., 13 €