« Que peut-on voir d’un visage effacé dans le miroir ? », s’interroge Sandra Moussempès dans « Le poème prolixe », interrogation qui tend l’ensemble de Chambre obscura, cette anthologie donnant à considérer l’essentiel de plus de trente ans d’écriture.
En quête de l’au-delà du visible, attentive à ce qui se tient derrière les apparences et en-deçà de ce qui est convenu, Sandra Moussempès laisse entrevoir par cette anthologie une étrange incertitude aussi fondamentale que troublante qui prend forme et corps au cœur d’une poésie marquée par l’indistinction des expériences vécues autant que par les obsessions d’un regard sur le monde tantôt comme traqué par ce qui le hante, tantôt comme entaille portée dans l’ordre tranquille des choses.

La poésie de Sandra Moussempès porte la marque de l’effacement : effacement du visage dont les contours sont retracés pour rendre saillant ce qui le hante et le redéfinir par ce qui le trouble, effacement de la voix dont le timbre devient ombre à capturer au clair-obscur de la conscience et spectre à conjurer face à l’ordinaire de la dépossession. Au fil des pages composant cette Chambre obscura, les visages se font fantômes hallucinés d’eux-mêmes, les voix se tapissent dans le mutisme des images, et n’y demeure que le reflet brisé de ce « miroir recousu » par l’esprit chamanique de la poétesse qui nous convie à ses hypnoses du quotidien et à ses ensorcellements du commun.
Ainsi, cette Chambre obscura s’ouvre-t-elle par une galerie fantôme de portraits spiritiques inquiétants : avant d’accéder aux textes, le lecteur pénètre dans le silence habité de silhouettes de cet « hôtel rempli de fantômes », manoir hors du temps où se confondent époques et visages et qui nous entraîne, déjà, au cœur d’une cérémonie sorcière vouée à l’exorcisme de ce qui hante la mémoire dans l’incessant ballet intérieur des traumatismes à absoudre de son corps afin de mieux reconstituer les vacances d’un manque en soi contenu.
Au cœur de ses « maisons amnésiques » reconstituées par « l’hyper-vécu » de la poétesse « inséré dans une forme fictionnelle », Sandra Moussempès fait face à cette tension entre déréalisation du vécu et « abondance biographique » par laquelle « plus rien n’est objectivement matériel ». À l’orée cernée de mystères de cette chambre au sein de laquelle tout se distend et se trouble, Sandra Moussempès travaille à ausculter le quotidien, à saisir et à décrire ce que les yeux capturent d’images comme autant de fissures de l’ordinaire, pour donner aux images mentales la matérialité âpre mais comblée de vérité d’un vécu toujours à l’échappée de la perception et de la vraisemblance. Cela se traduit par des résurgences momentanées de sensations visuelles, où la poétesse devient « actrice de [sa] pensée parlée, pensée à l’instant puis décrite tant bien que mal ». L’effort de description n’a rien d’une évidence alors qu’« ici le monde est envoûté » et qu’il ne reste que les traces de ce qui est survenu pour abolir tout ancrage de l’expérience dans un esprit confondu par les artifices de ses propres reflets.
Or, Sandra Moussempès l’énonce clairement : « Il me fallait le croire pour le voir ». La vision est le fruit de l’esprit, non l’expérience d’un ressenti à vif. Dès lors, tout semble porté par le rêve et la fiction, et destiné à se rendre ailleurs que là où la clairvoyance du témoignage pourrait suffire à rendre compte du réel et de sa traversée par le vécu. Sandra Moussempès délaisse cette clairvoyance pour la trace, délaisse l’évidence pour le soupçon, et tout le parcours de sa Chambre obscura semble chercher à nous apprendre les gestes qui donnent vie au factice, qui font de l’imagination une mécanique devenue automate du réel. Si elle « cherche à tracer les contours d’un récit fulgurant », ces fulgurances se définissent avant tout par un effort de franchissement : celui de « traverse[r] le miroir » pour d’autant mieux parvenir à scruter les espaces mémoriels de l’enfance — enfance au cœur de cette anthologie — et à faire du poème comme une « archive » qui ne raconte pas, mais révèle. Ainsi, le travail d’autobiographie ne peut que s’en tenir au clair-obscur, et le poème ne peut que s’inscrire dans le présent, celui de l’énonciation, seul temps où se rencontrent la lucidité de la mémoire et l’essentiel d’une voix structurée par un effort de dépossession. Ainsi en est-il dans « Objets féminins non identifiés », où la voix-off, la voix maintenue en hors champ du poème devient cependant ce qui en régit l’énonciation, permettant l’accès aux mystères qui traversent le poème et qui en font le lieu d’un paradoxe irréductible, formulé sous la forme de l’interrogation : « Où se trouvent les souvenirs dont tu ne te souviens pas ? »

De fait, les textes qui composent cette Chambre obscura dessinent les formes d’une écriture qui ne cultive pas le beau, mais qui l’atteint par la grâce minutieuse et attentive d’une impeccable précision. Là où les jeunes filles qui habitent les poèmes de Sandra Moussempès sont tantôt « sanglées », tantôt « corsetées », toujours abstraites à elles-mêmes et à leur propre vécu, la pratique de la poésie permet de cisailler les faux semblants et de briser les « murs de béton » dans lesquels « la petite princesse [est] imbriquée ». Si le poème ne cherche pas à « décrire les forces du mal », celui-ci en rejoue sans cesse les influences et les mouvements pour en fissurer les violences et en abolir les méfaits. De même, si les jeunes filles de la Chambre obscura sont les personnages d’un drame fardé d’apparats, l’énonciation du poème s’attache à sans cesse réinvestir les stéréotypes d’étrangeté, comme pour en annihiler les effets : ainsi en est-il, par exemple, dans « Corps de lumière », où « ce visage, ces yeux noirs alanguis, cette feuille de papier forment un tout purement cinématographique », prenant forme à la conscience comme des objets de fiction à mettre en scène et à déranger.
On voit alors défiler dans la Chambre obscura des héroïnes contradictoires forgées dans des stéréotypes mis en scène par une « équipe technique » symbole de l’ironie qui traverse l’écriture de Sandra Moussempès : « la maman et la putain, la sorcière et la fée, et princesse ou la reine mère » permettent à la poétesse de cartographier les différentes représentations du féminin pour d’autant mieux en dévoiler la dimension artificielle, comme c’est le cas dans « Cadre — la nuit — habitacle rouge » où la poétesse s’adresse à un alter ego non-identifié, l’avertissant que « Vous êtes à l’intérieur d’un décor acheté par plus de 900 chaînes de télé. » Les lieux où se manifestent les stéréotypes de la féminité sont alors des artefacts que casse l’énonciation du poème par l’expression de sa lucidité, le « féminin » étant réduit à un « script » où « le réalisateur placera toutes les femmes derrière des vitrines », et où, donc, les femmes se trouvent constamment reléguées à l’arrière d’un geste dominant qui les poste ailleurs de leur propre vérité.
La performativité de l’industrie qui structure l’espace auquel prennent part les femmes est alors court-circuitée par la performativité de l’énonciation, Sandra Moussempès revendiquant le mystère comme moyen de demeurer sur le vif de la réalité. Puisque, comme elle l’écrit dans « Tangente » : « Les paradoxes obscurcissent votre sensualité », alors la poétesse fait de sa poésie le lieu d’exploration aveugle de ces paradoxes, à corps perdu, au point que se confondent le poème et la décomposition cosmétique au cœur de ce qui permet de farder le réel de masques troublés et d’apparences factices : ainsi, sa poésie peut-elle être « réduite en poudre noire puis retravaillée en pâte vivante avec un peu d’eau ». Mots et maquillage se retrouvent dans la même porosité fondamentale à l’expression d’une féminité sans cesse réinvestie par la voix qui en inaugure la force sans en masquer l’artificialité : demeure donc ce « spectacle d’une princesse évadée [qui] se reflétait dans l’eau du jardin », le reflet, l’envers du réel étant constitutifs, au même titre que l’hypnose ou que le clair-obscur, de ce qui fonde « le temps de l’écriture ».
C’est donc de l’autre côté du monde que se trouve la Chambre obscura de Sandra Moussempès, ce qui permet à la poétesse de « reconstit[uer] les mythes imbriqués dans l’esprit féminin » comme pour mieux les désaccorder : dans ce poème, placé sous la tutelle de la chanteuse Hope Sandeval, le « prince charmant » est « très en retard », les figures pop de la tradition et représentées depuis l’enfance manquent à ce qu’elles incarnent dans l’ordre normal des choses. Dès lors, la Chambre obscura apparaît bien comme un lieu hors du commun, et les textes qui la composent deviennent les reflets au travers desquels la poétesse parvient à « forc[er] les images à nous élever » : postées à la lisière de ce qui scelle le destin des corps et visages peuplant les textes de Sandra Moussempès, les images qui s’y enracinent permettent d’ouvrir un espace en quête d’un ailleurs où s’inventer.

C’est ainsi au cœur de ce mouvement d’invention que les « esprits phonétiques » parviennent à prendre corps dans le poème, et que Sandra Moussempès parvient à retrouver les origines de ce qu’elle est : alors que le texte « ne dit rien de la tessiture vocale » de son ancêtre Angelina Pandolfini, cantatrice à la Scala de Milan au début du XXe siècle, l’énonciation du poème sert à l’établissement d’une voix faisant de la poétesse une Cassandre phonographiée (titre de son anthologie sonore, annexe à l’anthologie écrite accessible directement via QR code associé à la fin du volume) dont « le chant s’est transformé en voix, le timbre en écriture revenue à la voix sans que la voix y succombe ». Ainsi, les fantômes et les absents qui agissent par télépathie au cœur même de l’écriture surgissent-ils en déferlement de mystères dans ce travail sonore qui emplit d’une opacité troublée la Chambre obscura pour l’amener vers des lointains éthérés que le silence du poème ne peut saisir que sous forme de béance.
De fait, cette anthologie sonore, Cassandre phonographiée, se présente non comme un complément mais comme un accompagnement nécessaire au lecteur transformé en médium des spectres qui hantent la Chambre obscura pour prendre pleinement part à ce rituel paranormal où les mots se décharnent de leur sens pour devenir cette étrange vibration d’une voix éperdue à elle-même, à travers laquelle résonnent les échos tantôt anciens, tantôt monstrueux d’apparitions aussi bien angéliques que cauchemardesques. Dans la lignée des Cocteau Twins et dans la suite de la voix, par exemple, d’une Elizabeth Fraser que Sandra Moussempès admire pour son pouvoir d’incantation rêveuse autant que pour son chant du cygne offert au crépuscule, le travail sonore de la poétesse condensé dans Cassandre phonographiée donne accès à ce « muséum des tessitures flottantes » dont la dimension expérimentale porte au plus loin de l’ordinaire les traces d’une œuvre qui peut susciter l’effroi aussi bien que la tendresse, qui peut convoquer les fantômes de son propre miroir aussi bien que les icônes encastrées dans les discours courants du monde. En devenant Cassandre phonographiée, Sandra Moussempès expose et explore ce « schéma des complexités » (titre de la huitième piste de l’album) par lequel l’écriture performée au sein de la voix rencontre l’épaisseur de ce qui, fragile, est sans cesse en train de se perdre.

Par son travail sonore, Sandra Moussempès conjure l’hypnose du manque et de la disparition pour atteindre ce lieu indistinct, qui lui est profondément unique, où l’énigme du bizarre et l’inexplicable de l’inconnu perforent l’expérience d’un sens abattu par l’élévation de la voix. Demeurent les résonances mystiques et les frissons tremblants d’un chant dont la source semble bien être ce miroir fantôme qui, s’il a donné forme à l’énonciation des poèmes, demeure ce par quoi réfléchit le clair-obscur de la recherche de la poétesse, entre absence à soi-même et révélation de cette « matière mentale » sans pareil qui fait de l’œuvre de Sandra Moussempès cette transe aveugle d’un égarement de la raison où habiter les yeux grands ouverts, écarquillés de songes.
Sandra Moussempès, Chambre Obscura – Anthologie augmentée (1994-2026), Éditions MF, avril 2026, 192 pages, 20€.