Xavier Grall, « what else ? »

Capture d'écran Apostrophes 1977, ©INA

Drôle de pistolet, ce monsieur Grall né en 1930 Landivisiau et mort en 1981 à Quimperlé. Et ça tombe bien : à l’heure des sempiternelles rentrées « littéraires » préfabriquées et des excommunications binaires témoignant d’une affligeante paupérisation des esprits, l’anthologie Je veux le ciel sans perdre la terre. Poèmes, articles, essais et romans. (1) ne pourra que raviver votre gout de la chose écrite.

Les écrits de Xavier Grall grondent de cris ancestraux, de fureurs blessées, de contrées humiliées, de paysans, de marins, de sardinières et d’ouvriers à qui on a fait ravaler leur langue maternelle sous le joug d’un jacobinisme nivellateur. Ils ne relèvent pourtant pas d’un « anti-progressisme » dogmatique et crispé, ils ne sont pas « réactionnaires » au sens propre et non galvaudé du terme. Ils sont révolutionnaires. Ils honnissent « les aboyeurs de gauche comme ceux de droite ». Ils invoquent la justice et la beauté, la magnificence de la femme et de l’enfant, la tendre dignité des animaux, la somptuosité d’être, le droit de tous les peuples à disposer d’eux-mêmes. Le tout sans mièvrerie ni sermon à bonne conscience, ni occultation du Mal sans cesse à l’œuvre. Les écrits de Xavier Grall conspuent les assis de tous bords. Ils tournoient dans nos têtes et nos cœurs comme de grands oiseaux qu’on n’encagera pas.

La lectrice, le lecteur, qui ne partage pas sa foi religieuse sera peut-être enclin à exprimer quelque réticence, de l’agacement, même, devant l’obstination de Grall à déceler la présence de Dieu derrière toutes choses, jusque dans le nomadisme halluciné de Rimbaud. Grall est un chrétien intense, un croyant habité. C’est un fait. Cependant, jamais sa ferveur ne verse dans l’évangélisation. Elle est comme un feu qui le consume, un feu de joie, de fureur et de chagrin, qui épouse en profondeur sa nature viscéralement poétique. Elle n’est pas un confort. Un petit fauteuil douillet. D’ailleurs, s’il nous prenait l’envie de regarder cela de haut, de faire le malin en « moderne » affranchi et sûr de soi, avec l’athéisme du charbonnier en quelque sorte, Xavier Grall nous rattrape tendrement, fermement par la manche : « « J’ai connu, au sein de mes sombres collèges, les mêmes ferveurs, les mêmes torpeurs, les mêmes angoisses qu’Arthur. Athées ou agnostiques, mes contemporains, ne riez pas…Vous ne sauriez entrer dans ce monde-là où tout, quotidiennement, se jouait, s’écrivait en termes de damnation et de salut. Vous ne sauriez en soupçonner la gravité ni la tristesse. Il me semble que des siècles sont passés sur ces infernales saisons. C’était un pieux terrorisme qui nous faisait voir Satan partout, dans les affections et dans les songes, les pensées et les actes. Un piétisme étouffant, et souvent débile, noyait nos jeunes vies, au long d’offices interminables, de retraites et de sermons. D’incessants signes de croix creusaient nos fronts. » ( Arthur Rimbaud ou la marche au soleil, 1980).

Nulle bigoterie folklorique ou religieuse, donc, chez lui. Grall est un révolté, pas loin parfois de l’anarchisme non encarté, du vertige métaphysique d’un Lautréamont. Il vomit la médiocrité, la vulgarité, le panurgisme, la cruauté et la bêtise. Qu’est-ce qui fait qu’on se sent immédiatement proche d’un écrivain que jusqu’ici, on connaissait très mal ? C’est un mystère. Grall aimait le mystère, la révolte, les gens debout. Il a vécu debout.

A part ça, de manière complètement pop culture, on se prend à rêver d’un duo spoken word Shane Mac Gowan-Xavier Grall pour nos soirées sans canicule et sans boissons non-alcoolisées… Ils n’ont hélas pas eu le temps de se rencontrer.

Dans L’ode brisée (1978), hommage poignant à Georges Perros, on lit :

« C’était le vendredi vingt-sept janvier
De l’année dix-neuf cent
Soixante-dix-huit
Je conduisais
Mal
A cause de la pluie
Et de la peine
Nicole et Françoise m’accompagnaient
Elles parlaient de Perros
Entre deux villages
Je ne disais rien j’écoutais
Les femmes sont plus fortes
Au jour des ténèbres
La poésie était en veuvage
Ce vingt-sept janvier
Perros mort
Nous allions l’enterrer »
What else ?

Xavier Grall, Je veux le ciel sans perdre la terre. Poèmes, articles, essais et romans. Anthologie établie et présentée par Jean Bothorel, Bouquins, 704 pages, 2026, 34€