Dérangeant. Oui, dérangeant. Le livre de Karine Dusfour nous confronte à quelque chose que nous avions organisé de telle sorte qu’il nous soit possible de n’en rien vouloir savoir. La psychanalyse  (encore elle) nous a appris depuis Freud que le refoulement ne porte pas sur une réalité inexistante, mais précisément sur ce qui, pour le sujet, insiste suffisamment pour devoir être tenu à distance. Lacan quant à lui, radicalisera ce paradoxe en montrant qu’un savoir peut parfaitement être là sans être assumé par celui qui le porte. Le sujet sait, mais ne veut rien savoir de ce savoir. Etonnant n’est-ce pas ?

Le 10 septembre 2026, invitée de l’émission Sens public sur Public Sénat, l’historienne Françoise Thom, spécialiste de la Russie soviétique et post-soviétique, avançait à propos de Vladimir Poutine une proposition aussi simple dans sa formulation que vertigineuse dans ce qu’elle engage : « Poutine aime la guerre. Il a pris goût à la guerre ».

Trente ans ont passé lorsque Jeanne apprend la mort de son ancienne professeure de sport. Dans les vestiaires du collège, cette femme l’a agressée sexuellement. Jeanne n’en a rien dit. Devenue adulte, elle décide d’entrer par effraction dans la maison de celle qui vient de mourir… Elle ouvre les tiroirs, fouille les placards, regarde les vêtements et les objets. Que cherche-t-elle exactement ? Une preuve, une explication, ou quelque chose qui permettrait enfin d’inscrire dans la réalité ce qui, pendant trente ans, est demeuré sans véritable représentation ?

Pourquoi, cette année encore, la rentrée littéraire reconduit-elle avec une telle insistance la scène familiale comme lieu privilégié de la fiction : figures parentales disparues ou défaillantes, enfances marquées par la blessure, silences transgénérationnels, secrets de filiation, héritages énigmatiques, archives exhumées et photographies à partir desquelles l’écriture entreprend moins de restituer les morts que d’interroger ce qui, d’eux, continue d’agir dans le présent ? La question pourrait sembler relever de la sociologie éditoriale. Elle mérite pourtant d’être déplacée vers la psychopathologie sociétale. Car finalement la répétition elle-même fait symptôme.

« Marjane Satrapi est morte de chagrin. Elle a dit merde à cette vie qui lui a arraché son grand amour. Elle a tiré un trait. Ce même trait puissant qui a fait sa renommée, son talent », peut-on lire dans Libération. La phrase frappe parce qu’elle dit trop et pas assez. Elle console peut-être ceux qui restent, elle donne à la mort une forme, presque un récit. Mais que signifie exactement « mourir de chagrin » ?

Le rat ne revient pas seulement dans les caves, les ports ou les arrière-cours des grandes villes, il resurgit dans les replis les plus anciens de notre imaginaire. À la faveur d’une alerte sanitaire liée à un Hantavirus sur un navire de croisière, c’est toute une mémoire enfouie des épidémies qui resurgit brutalement. Depuis le Covid-19, le simple mot de « virus » suffit désormais à produire un effet psychique immédiat : aucune menace infectieuse n’est anodine et chaque épisode semble réactiver un état latent d’inquiétude collective.

Dans Erreur sur la marchandise, l’économiste Amine Messal propose de « reprendre » le libéralisme à ceux qui, selon lui, l’ont vidé de sa substance. L’essai, publié aux Éditions Rue de l’échiquier, se présente comme une tentative de clarification intellectuelle dans un moment où le mot « liberté » semble saturé de sens contradictoires.

En 2022 paraissait Les autres ne pensent pas comme nous, le livre majeur du diplomate Maurice Gourdault-Montagne. Trois ans plus tard, alors que les lignes de fracture se déplacent, que les conflits s’enkystent comme de mauvaises tumeurs et que l’Occident découvre, souvent avec retard, que ses idéaux n’éclairent plus le monde avec la même évidence, cet ouvrage s’impose « en force nouvelle ». On y revient, comme on revient toujours aux grands textes de discernement.

La réélection de Benoît Payan à la mairie de Marseille a quelque chose de véritablement paradoxal si l’on prend au sérieux la pauvreté assumée de la campagne qui l’a portée. Non pas une victoire fondée sur un projet, une vision, une promesse de transformation, mais sur un mot d’ordre minimal, sinon indigent : « C’est moi ou le Rassemblement National ! ». Comme si la politique municipale, dans ce qu’elle a de plus concret, d’urbain, de quotidien, pouvait se résumer à une alternative morale, à une sommation électorale.

Quelque chose s’est défait — non dans le fracas spectaculaire des fins annoncées, mais dans un glissement plus insidieux, plus silencieux. La confiance s’est retirée et l’horizon commun s’est obscurci. Ce que nous appelions encore – faute de mieux – « l’ordre du monde » ne tient plus que par habitude de langage. Avec La fin d’un monde, Pierre Haski saisit brillamment cet instant rare où l’histoire cesse d’être un décor pour redevenir une épreuve.

Il suffit aujourd’hui de lever les yeux vers le ciel de l’Europe orientale ou du Moyen-Orient pour comprendre que certaines questions ne vieillissent pas. De l’Ukraine à Gaza, des drones aux missiles hypersoniques, la technique semble avoir perfectionné les moyens de la destruction sans jamais résoudre l’énigme qui la sous-tend : pourquoi les hommes se font-ils la guerre ?

L’affaire Epstein ne doit pas sa puissance de sidération à la seule horreur des crimes commis, ni même à la durée de leur invisibilisation, mais à la densité sociale des figures qui continuent de graviter autour de leur auteur bien après une première condamnation pénale… Ce qui s’impose, à mesure que les faits s’accumulent, ce n’est pas l’image d’un complot souterrain, mais celle d’un entre-soi persistant, méthodique, accepté, presque banal, au sommet des hiérarchies occidentales.

Le Vénézuela, l’Iran, l’Ukraine, le Groenland, Minneapolis, et la liste hélas risque encore d’être plus longue… Passons… Ce qui nous plonge désormais en plein réflexe pavlovien. Face aux prises de parole de Donald Trump, face à l’excès de ses formules, à sa grossièreté crasse, à la brutalité de ses attaques, à la pauvreté revendiquée de son vocabulaire, à son imprévisibilité assumée, à ses outrances répétées, à « ce tel niveau de vilénie » – comme aurait dit François Mitterrand–, une interprétation psychanalytique un peu courte surgit comme un diable de sa boite : il est fou !