Eva Bottega : Phénoménologie du corps en fuite (Le ciel ici déborde)

© Dietmar Rabich/WikiCommons

Dans un premier roman à l’écriture nerveuse et rythmée, Eva Bottega, connue comme chanteuse du groupe de Punk Rock Ménades, met en scène les errances américaines d’une humaine qui cherche à fuir son passé brulé et à se fuir elle-même.

La mise au contact de ce corps avec l’immensité du dehors américain est l’occasion d’une réflexion résolument féministe sur ce qui est autorisé du corps et de la parole dans l’espace public et dans une société patriarcale.

Avant même de saisir les tenants et les aboutissants de l’histoire proposée par Eva Bottega, on est frappé de la singularité de l’écriture que ce premier roman révèle. Nerveuse, rythmée, sans fioriture et efficace. Les verbes au présent actifs mettent tout en mouvement, font agir les vivants et les choses : « la musique fait trembler », « le soleil me perce », « Il baisse la tête, il est fatigué, je ne lâcherai pas. Il s’excuse. Une larme entaille sa joue, elle brille sous la lune, je lui lèche le visage, je m’effondre. Nous pleurons ensemble. J’avoue. » La langue de Bottega est une matière qui reflète la brutalité des mouvements des êtres et des choses qu’elle met en scène.

Adam et Ev[a]

La brutalité de l’écriture de Bottega résonne avec la dureté des thématiques abordées, notamment concernant le genre. Tandis que, dès l’exergue qui rappelle le mythe de Tirésias, on comprend qu’il sera question du masculin et du féminin, l’identité des deux protagonistes principaux renvoie quant à elle au couple biblique, Eve et Adam. C’est l’occasion de présenter la religion chrétienne comme une toile de fond extrêmement normative en ce qui concerne le genre et le corps des femmes. La narratrice, éduquée dans un environnement chrétien, se débat tout au long du roman avec la marque des interdits et des limitations imposées par la religion sur son corps.

Le roman de Bottega aborde le genre avant tout comme un système politique d’exploitation et de domination qui en passe par le corps. Elle est en cela héritière du féminisme matérialiste des années 1970. D’un côté, la narratrice est sans cesse renvoyée à la classe des femmes par la manière dont les autres, notamment les hommes, font de sa personne et de son corps un objet de désir et non un sujet de parole. De l’autre, elle affirme à plusieurs moments, comme un mantra rassurant, « Je suis un homme, je suis un homme ». Cette revendication de masculinité n’est pas thématisée comme transidentité, mais « être un homme » incarne, dans le monde patriarcal, une certaine manière d’être à l’abri de la violence.

« Être un homme » et « être une femme » ne sont pas des réalités naturelles chez Bottega, mais des réalités sociales distinguées par la manière dont le corps est perçu et traité. Au centre de cette réflexion se trouve la confrontation du corps de la narratrice avec l’espace public. Si on peut comparer le roman de Bottega à Sur la route de Kerouac, c’est sans oublier la spécificité qu’implique que la narratrice soit une femme : l’espace public est rendu inquiétant aux femmes par l’omniprésence de la menace de violence. Il n’est pas l’espace du libre déploiement d’une subjectivité mais le déploiement d’un sujet sans cesse renvoyé à son corps et qui doit prendre en compte la menace impliquée par le fait de vivre avec des hommes : « Éviter le viol est une responsabilité qui nous revient dès la puberté, vers treize ans […]. À ce moment-là, on comprend qu’on attrapé une maladie, qu’on est marquée à vie et que ça ne s’arrêtera pas. »

Mais, il n’y a pas que la menace de la violence, il y aussi toutes sortes de normes qui contraignent le comportement de celleux qui sont faites « femmes » dans l’espace public et dont Le ciel ici déborde propose une phénoménologie, à la manière de Beauvoir. En témoigne une scène où la narratrice pisse au bord de l’autoroute, se fait klaxonner par les passants et engueuler par son compagnon : « Entre les applaudissements et les remontrances, j’ai pissé, j’ai voulu me soulager, librement, comme ma grand-mère me l’a appris. »

Pourquoi se meut-on ?

Je l’évoquais, Le ciel ici déborde est un livre plein de mouvements : de ville en ville, de Motel en Motel, sur la route, en bus ou en van. On the road, donc. Au fur et à mesure de la lecture, une impression de chaos s’empare de nous parce qu’on comprend que ce mouvement continuel n’a pas d’objectif précis qu’il s’agirait d’atteindre. La narratrice, parfois accompagnée d’Adam, erre sans but dans des États-Unis dont le portrait est glauque et déprimant, malgré quelques moments de grâce qui laissent percevoir des formes de solidarité marginales. En fait, la multiplicité des mouvements dans cet espace immense produit un sentiment paradoxal de faire du sur-place. Comme un insecte se débattant dans le verre retourné sur la table, les mouvements sont à la fois nombreux et inefficaces. Et c’est dans cette absence d’un horizon futur que le roman de la chanteuse du groupe Ménades se révèle le plus punk : No Future chantaient les Sex Pistols en 1977.

Si ces errances ne sont pas motivées par un objectif à atteindre dans le futur et n’ouvrent pas vraiment d’horizon pour l’avenir, elles répondent pourtant à quelque chose : une poussée non pas en avant mais depuis l’arrière. En effet, c’est d’abord une fuite qui motive la narratrice. L’exil aux États-Unis sert à fuir un ensemble de souvenirs, notamment ceux liés à la perte d’un grand-père, aux flammes et à cette éducation catholique et violente. Comme elle l’explique : « ma malédiction à moi c’est de toujours élaborer une fuite sans savoir vers quoi. » Le roman transpire cette poussée venue du besoin de fuir mais sans ouvrir un espace vers lequel fuir. En même temps, la fuite est vouée à l’échec parce qu’on comprend petit à petit qu’il s’agit de fuir non seulement un passé, des lieux, des personnes mais il s’agit de fuir quelque chose qui est à l’intérieur : non seulement des souvenirs, mais des désirs, des angoisses, des pulsions qui ne quittent pas le personnage lorsqu’elle change de lieu, mais qu’elle emporte avec elle.

La forme et la structure du roman rendent compte de l’absence d’horizon et de l’échec de la fuite : Le ciel ici déborde est un ensemble de vignettes en tension qui laissent l’impression d’une fragmentation qui ne trouve pas à s’unifier. Les protagonistes se débattent sans réussir à dégager un quelconque horizon, une échappée, car on n’échappe pas à ce qu’on est.

« Ma mémoire est un sol tapissé de lave. »

Le feu est partout dans le roman d’Eva Bottega, jusqu’à la couverture rouge vif et le bandeau sur lequel on la voit nous menacer avec la flamme de son briquet. Dès le début, quelque chose comme une énigme se tisse autour de la fonction du feu : la narratrice s’amuse avec ce feu, à la fois rituel et expiatoire, dont on ne comprend pas d’abord l’importance. À mesure que le roman progresse, le feu se révèle être l’incarnation de la dimension pulsionnelle qui l’habite, quelque chose au plus profond d’elle-même et non seulement une distraction. La pulsion de mettre le feu est l’image de ce qui en nous déborde et s’impose à nous : aussi bien sous la forme du désir (la narratrice est habitée de fantasmes et de désirs sexuels) que sous la forme de la destruction (elle est aussi habitée par la volonté de mettre le feu). Les passages sur les exorcismes et sur la psychiatrie, ainsi que l’évocation de l’hystérie, mettent au cœur du roman une question : que faisons-nous de cette dimension pulsionnelle et traumatique ? Œuvre du diable ou symptôme à combattre et contenir, la pulsion apparait comme un danger pour l’éducation classique et disciplinaire reçue par la narratrice.

La confrontation au dehors est l’occasion d’un changement de régime à l’égard du pulsionnel. D’un côté, l’échappée à l’égard du pouvoir familial et institutionnel libère une expression addictive de la pulsion : l’alcool, les jeux d’argent, le crack ou la passion amoureuse destructrice, sont des thématiques omniprésentes dans le roman. D’un autre côté, la fin du roman semble offrir quelque chose comme un apaisement, non plus sous la forme d’une fuite vers le dehors, mais à travers une certaine reconnaissance de soi-même qui en passe par le symptôme brulant. Le symptôme, il s’agit non plus de le combattre ou de lutter contre lui, mais de dégager une vérité sur soi-même à travers lui.

La dernière phrase du roman en témoigne : « À travers le feu, nous nous sommes reconnues », manière de dire que le feu, d’abord symptôme à extirper par l’exorcisme ou l’hôpital, est plutôt la clef pour que s’opère une certaine conscience de soi, une reconnaissance à l’égard de l’autre en soi. C’est peut-être à cela que mène la tentative manquée de se fuir : une manière de se connaître davantage à travers ce qu’on cherchait, en soi, à fuir.

Eva Bottega, Le ciel ici déborde, éditions Denoël, août 2026, 288 p., 20 €