À en croire Maxime Du Camp, Flaubert a passé près de quarante années de sa vie à préparer le Dictionnaire des idées reçues, laissé inachevé par sa mort en 1880 et dont nous conservons trois manuscrits. Ce livre était destiné à être arrangé « de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui, oui ou non » (lettre à L. Bouilhet, 4 sept. 1850) : « on y trouverait […], par ordre alphabétique, sur tous les sujets possibles, tout ce qu’il faut dire en société pour être un homme convenable» (lettre à Louise Colet, 16 décembre 1852). 

Le 17 avril dernier, en écoutant la radio, j’ai appris la mort du chanteur Christophe. Le vendredi 17 avril, j’ai ainsi appris la mort d’un personnage de mon roman, Nous étions beaux la nuit. Ce n’est pas un drame que vivent fréquemment les écrivains. D’ordinaire, nos personnages ne sont pas de chair et une fois le roman imprimé, nous les oublions, ils appartiennent à une autre époque, celle dans laquelle nous nous projetions au moment de l’écrire, celle que nous habitions ces longs mois, ces années d’un processus d’écriture.

© Jean-Philippe Cazier

Où sont les morts, ces grands vivants labourant le ventre de la terre, semailles souterraines à l’abri des regards ? La grille annonce l’entrée dans un autre monde, la grille nous murmure qu’on va chez les morts sans risquer pourtant de les rejoindre. Un aller avec la promesse du retour, un simulacre de voyage sans mettre un pied dans le royaume des absents.

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En postface à Un dernier verre au bar sans nom, Jonathan Lethem raconte sa découverte de Don Carpenter à la librairie d’occasion Moe’s de Berkeley, dans les années 90 : le choc arriva via Deux comédiens et l’évidence d’une « vision des choses si humaine, ironique et captivante ». Puis ce fut Sale temps pour les braves, premier roman de Carpenter, la quête de ses premiers titres dans d’autres librairies d’occasions, l’envie de le rencontrer (trop tard), enfin l’envie, avec George Pelecanos, de le faire découvrir à d’autres lecteurs.

« C’est ici que commence l’histoire d’Un dernier verre au bar sans nom (Fridays at Enrico’s) » : le livre est inédit, c’est le dernier écrit par Carpenter avant son suicide en 1995 mais si le roman était achevé, il n’avait pas été revu par l’écrivain. Certains passages doivent encore être élagués, des répétitions évitées, et Jonathan Lethem se charge de ce travail d’édition. C’est ce roman que les lecteurs français peuvent à leur tour découvrir, grâce aux éditions Cambourakis qui publient toute son œuvre et au travail exceptionnel de sa traductrice, Céline Leroy.