Une disponibilité à ce qui vient – entretien avec Bastien Gallet, Éditions MF

Photo © Christian Rosset.

Début 2022, les Éditions MF m’ont envoyé pour la première fois un livre à paraître. Il s’agissait d’un roman, Les Artistes, signé Aden Ellias, un auteur dont j’ignorais tout. Malgré certaines réserves, ce livre singulier m’avait intrigué, au point de m’inciter à en faire une recension afin d’y voir plus clair. Comme le courant était passé, d’autres ouvrages ont pris, souvent par surprise, le chemin de mon atelier, comme ce fut le cas avec Temps permettant de Christine Lapostolle, qui m’est parvenu suite à une suggestion du peintre et poète Pierre Mabille.

Puis les choses se sont précipitées. La production des Éditions MF étant, sinon pléthorique, disons régulière, et très diversifiée, il est devenu impossible de parler de tout, même si – que l’on soit ou non en accord avec ce qui nous est proposé – une réelle exigence est au rendez-vous. De plus, cette mise à disposition de l’inattendu s’accompagne de belles retrouvailles, à commencer par trois livres de Pacôme Thiellement parus entre 2003 et 2008 qui ont été récemment réédités dans une nouvelle collection ; sans oublier quelques voix déjà familières qui ont rejoint ces derniers temps le catalogue de cette maison d’édition.

Alors que ces livres en sont venus à occuper un beau rayon de ma bibliothèque, il m’a semblé qu’il était temps d’échanger à leur sujet avec Bastien Gallet, responsable éditorial des Éditions MF, au moment où paraissent la saison 2 de la collection « Poésie Commune » qui propose, comme chaque printemps, quatre titres : La nonne et la meuf de Katia Bouchoueva ; Paradisiaca. Un Lac-Opéra d’Elke de Rijcke ; Se renifler quasi bestial de Fanny Lambert ; La Lande de Lucile Leloup ; ainsi que d’autres ouvrages publiés dans des collections aujourd’hui pérennes : « Inventions », « Répercussions », « Dos bleu » et « Paroles ». So May we Start ?

Au départ, il y a une revue, Musica falsa, créée par Omer Corlaix et vous-même en 1997, avec pour programme « musique art philosophie », comme on le lit par exemple sur le n°10 « L’abolition du présent ». Pouvez-vous nous faire un petit résumé – une vie brève – de cette aventure ?

Musica falsa fut dès le départ une aventure collective, née d’un désir partagé de réinventer la critique, que nous estimions à tort ou à raison déclinante. Le programme était assez ambitieux. Il s’agissait de l’ouvrir à de nouveaux objets, c’est-à-dire à toutes les pratiques musicales contemporaines et notamment à ce qu’on n’appelait déjà plus les « musiques populaires », contrairement aux anglosaxons pour qui il n’y avait rien là de péjoratif. Nous allions aux concerts de musique contemporaine et d’improvisation libre, nous nous intéressions au jazz et à la musique électroacoustique, à la noise et au rap, à la tradition orale et au rock progressif, aux musiques électroniques et au black metal, etc. Notre premier et seul postulat était celui de l’égalité en droit des pratiques. Et de la nécessité consécutive d’en parler avec la même rigueur, mais pas forcément de la même manière ni en usant des mêmes formes. Nous avons ainsi tenté de multiplier les approches, d’ouvrir la relation critique à la musicologie et aux sciences humaines, mais aussi à la poésie et à la philosophie puis, plus latéralement, aux studies dont on commençait à entendre parler en France. Assez vite, nous nous sommes rendu compte que nous devions dépasser le seul rapport critique, qu’il fallait que les pratiques elles-mêmes investissent la revue. Nous avons donc invité poètes et artistes à intervenir en leur réservant des pages qu’elles et ils pourraient envahir à leur guise. C’était le moment des revues Nioques et Java, des éditions Al Dante, de l’éphémère Revue de Littérature Générale. Très tôt, les poètes ont occupé les premières pages des numéros et les artistes les dernières (mais parfois aussi les premières). Sans oublier les philosophes que nous invitions pour des entretiens au long cours. C’était joyeux et merveilleusement hétéroclite. Nous avons tenu quelques années, jusqu’à un numéro 20 qui ne parut jamais, peut-être parce qu’il s’éloignait un peu trop de notre premier sujet. Ce fut le signe qu’il était temps de passer à autre chose.

Une fois passée l’arrivée du nouveau millénaire, il y a les livres. Le plus ancien de ma bibliothèque (qui n’est probablement pas le tout premier) est Poppermost, considérations sur la mort de Paul McCartney de Pacôme Thiellement, sorti début 2003. Si y on trouve bien en bas de la page 4 « © Musica falsa », on constate que la maison d’édition est nommée mf (en minuscules – le « m » ressemblant un peu à « nr », mf se trouve en vague proximité avec nrf) sur la couverture et le dos du livre. Ce nom sera bientôt en capitales : Éditions M.F., tout d’abord, puis plus simplement MF. Ce choix répond-il à l’idée de marquer une continuité tout en élargissant le champ : l’ouvrant davantage à la littérature – récit, essai, poésie –, M ne renvoyant plus forcément à « musique » ?

 Nous ne voulions pas nous cantonner à la musique. Dès le début, nous avons lancé une collection de fiction – Frictions – pensée avec mon ami Arno Bertina, qui publia, à partir de 2005, des auteurices comme Pierre Parlant, Bertrand Raynaud, Céline Minard, Jacques Ferry, Dmitri Bortnikov, Marie Gil, etc. 2002 fut une sorte de faux départ (même s’il y eut aussi en 2002 le premier livre de Jacques Amblard, une réécriture de sa thèse sur le compositeur Pascal Dusapin, L’intonation ou le secret). Ce furent les deux premiers pôles : musique d’un côté, dans le même esprit que celui qui avait présidé à la revue, et fictions expérimentant formes et formats (plutôt qu’expérimentales, adjectif qui connote un peu trop le genre). Poppermost, qui est aussi le premier livre de Pacôme, fut une belle manière de commencer, tant il se construit lui-même comme insituable, quelque part entre popular music studies, philosophie, étude littéraire et ésotérisme. Donc MF plutôt que Musica falsa. L’idée d’un sigle – plutôt que d’un nom – nous intéressait. Sa graphie mit un peu de temps à se stabiliser. MF c’est aussi Mauvaise Foi, ou, comme l’a suggéré un auteur de langue anglaise rencontré aux Émirats, MotherFucker, voire, pour les nostalgiques des tracteurs de leur enfance, Massey Ferguson (j’en conduisais un quand j’étais adolescent).

J’ajouterai, étant un de ses disciples depuis mes 16 ans, que MF me fait immédiatement penser à Morton Feldman, auquel a été consacré, du moins en partie, un livre de Didier da Silva Trois Socrates : Satie, Cage, Feldman. Da Silva est un auteur arrivé récemment dans votre catalogue. Ses projets semblent coller à cette articulation musique/fiction, frayant aussi bien côté biographie que côté réinvention polyphonique.

Autre MF en effet, et compositeur merveilleux. Je me souviens d’avoir entendu en 2003, pendant le festival Archipel, son Quatuor à cordes n°2. Je dis « entendu » car il est impossible d’écouter intégralement une œuvre aussi longue, plus de quatre heures dans mon souvenir. On l’écoute puis on ne l’écoute plus mais on l’entend ou bien on l’oit comme dirait Pierre Schaeffer, on vit à travers elle ou en elle pendant quatre ou cinq heures, ce qui veut dire aussi dormir, rêver, penser à autre chose. Trois Socrates est le deuxième livre que nous publions de Didier da Silva. Le premier était Musique adorable, un récit de la vie de Chabrier à la prose si juste qu’elle nous faisait sentir presque à chaque phrase le mélange paradoxal, presque oxymorique, de gaieté et de tragique que fut son existence. Musique adorable est une leçon de phrasé. On y entend le pianiste amateur brillant qu’est aussi Didier. Trois Socrates est un livre polyphonique, où la question est moins celle de la motricité interne de la phrase (qui d’un mot à l’autre peut virer au drame) que celle de l’entrelacement des récits, des lignes et des temps. Didier y raconte l’histoire des trois Socrates, de celui, originaire, d’Erik Satie, aux versions très différentes qu’en proposèrent beaucoup plus tard John Cage et Morton Feldman – qui arrangea pour trois instruments la Cheap imitation de Cage que celui-ci avait composé pour piano seul. La musique se fait récit et le récit prend un peu secrètement une forme musicale. Rares sont les auteurices à travailler aussi bien cette articulation fragile entre musique et texte. Un autre exemple est le livre d’Olivier Mellano, par ailleurs compositeur et guitariste, que nous avons publié en 2023, Exprosion Improsion, vaste symphonie cosmogonique où l’écriture se cherche et s’élabore en même que prend forme ce dont elle parle. Il en a d’ailleurs proposé une version audio mise en musique par lui-même avec un groupe de formidables récitant·es.

Et la récurrence de MF, FM, c’est bien sûr modulation de fréquence, la radio se cherchant une place chez MF, ce qui – je le dis après avoir écrit et publié plusieurs livres à ce sujet – n’est pas une mince affaire, surtout s’il s’agit de « création » ou, mieux encore, d’essai radiophonique, domaine mal connu, mal exploré. Que faire pour renverser la situation ?

Nous avons peu publié sur ce média en effet alors que j’ai fait beaucoup de radio et un peu de tout à la radio, magazines, enregistrements de concerts, documentaires, fictions et ACR. La disparition de l’Atelier de Création Radiophonique des ondes de France Culture fut une triste nouvelle. Nous avons toutefois publié, il y a quelques mois, la traduction d’un excellent livre de Miguel Álvarez-Fernández, un musicologue, artiste sonore et homme de radio espagnol, La radio devant le microphone : voix, érotisme et société de masse. Une étude à la fois historique et philosophique du média radiophonique, réfléchi et raconté à travers une série d’œuvres conçues pour la radio ou la mettant en scène. Il y développe l’idée, quasi matérialiste, que la puissance radiophonique doit être pensée à partir de la membrane vibratile du microphone, en tant que celle-ci constituerait l’espace matériel de construction d’un nouveau type de subjectivité, propre aux médias de masse : la radio comme laboratoire du fascisme (pour le dire vite). Raconter cette histoire à travers des œuvres qui font un tout autre usage de la radio, rebelle et subversif, est un choix radical et passionnant. Mais vous avez raison, il faudrait explorer plus avant ce domaine. J’y songe depuis quelques mois car nous aimerions développer un travail sonore autour des livres qui ne prendrait pas la forme un peu trop codifiée de l’audio book. La création radiophonique, parce qu’elle œuvre à la croisée de la fiction, de la musique et du document, est un modèle d’ouverture et de précision (il en faut pour articuler ces trois champs). Il s’agirait d’une création radiophonique sans radio, qui partirait des livres mais serait susceptible de s’en émanciper.

Avez-vous recherché, et recherchez-vous encore, un côté « manifeste » ? Certaines publications relèvent-elles, avec sans doute une certaine ironie (ou disons une relative prise de distance), d’une tentation post-avant-gardiste ?

Non. Nous ne croyons pas (plus) aux manifestes, trop sûrs d’eux-mêmes, trop assertifs, trop grandiloquents. Nous croyons à l’expérimentation et à l’analyse, qui ne sont la propriété de personne. Aucune ironie non plus, ni dans Musica falsa, ni chez MF. Humour, drôlerie, burlesque, bizarrerie – notre distance n’est pas un retrait ironique mais un bégaiement ou un mashup. Pas de programme non plus, une disponibilité à ce qui vient. C’est ainsi par exemple que nous avons pensé la collection « Poésie commune » avec l’autrice et théoricienne Laure Gauthier, parce que quelque chose se passait qui nécessitait notre attention – notamment sous la forme concrète de tapuscrits nombreux.

Quels critères incitent à concrériser – ou non – la fabrication d’un ouvrage ? Comme le catalogue commence à avoir une belle épaisseur, faut-il selon vous chercher en premier lieu à le consolider, en poursuivant certains axes de recherche (ce qui éliminerait d’office certaines propositions), en faisant par exemple des commandes à certain(e)s auteur(e)s sur divers sujets ? Ou bien, comme vous dites – et ce n’est pas incompatible –, rester ouvert à ce qui arrive, y compris par surprise : potentiellement aux antipodes de ce qui a marqué jusqu’ici cette aventure (et frappé les esprits curieux) ?

Nous avons des axes bien sûr mais ils sont assez larges ou vagues pour ne pas exclure l’antipode. Peu ou pas de commandes. Nous recevons suffisamment de propositions intéressantes pour ne pas avoir à en faire (sauf exception). La surprise est rare mais toujours espérée. Une grande et belle a été la lecture de coupe-le de Corinne Lovera Vitali, dont le manuscrit était arrivé par la poste. Un livre composé de paragraphes sans ponctuation qu’il faut lire dans un seul souffle, sans reprendre sa respiration, comme des blocs de vie. Nous avons publié d’elle, en janvier, un deuxième roman tout aussi extraordinaire, Tout le monde quelque chose, suite de monologues que rien ne semble pouvoir relier jusqu’à ce qu’au milieu du livre revienne la première voix.

Dans sa présentation de Chambre Obscura, une anthologie augmentée, Sandra Moussempès écrit : « Fin 2024, après la publication de Fréquence Muholland aux éditions MF, Bastien Gallet m’a proposé ce projet d’anthologie augmentée, insufflant l’idée d’un agencement non chronologique de mes textes. » Si ce n’est pas une commande, il y a quand même eu une sorte de proposition – qui a d’ailleurs donné lieu à une réponse favorable.

Ce ne fut pas une commande même si le projet nous obligea à en faire quelques-unes. Une proposition en effet, née du dialogue que nous avions entamé, Sandra Moussempès et moi, avant Fréquence Mulholland (mais après avoir reçu le tapuscrit) et que nous avons poursuivi ensuite. Il nous est apparu que c’était le bon moment pour revenir sur un travail commencé il y a plus de trente ans avec Exercices d’incendie, son premier livre paru chez Fourbis et épuisé depuis longtemps. Nous ne voulions pas que cette anthologie soit chronologique, mais qu’elle lui permette de dégager des questions, des lignes, des obsessions récurrentes qui ne seraient susceptibles d’apparaître que dans une démarche de ce type, d’archéologie de sa propre pratique. Le résultat est un moins une anthologie au sens habituel du terme qu’un nouveau recueil dont la particularité serait d’être composée de textes déjà publiés – si l’on fait abstraction des poèmes inédits, qui prennent d’ailleurs la forme d’un épilogue. L’autre partie de la proposition fut d’accompagner cette recomposition d’un ensemble de textes cette fois-ci (en effet) commandés à des personnes dont le regard sur son travail serait aussi divers que possible : critique, traductrice, autrices, éditeur. À la multiplicité des entrées que dessine l’anthologie s’ajoute celle des perspectives que déploient ces « post-faces », comme elle a voulu les appeler. À ces deux propositions, il faut ajouter une troisième, de Sandra elle-même : un ensemble d’enregistrements regroupés dans une « anthologie sonore » – Cassandre Phonographiée – disponible en ligne qui fait entendre la diversité de sa pratique de performeuse et de musicienne.

« Poésie commune, saison 2 »

La collection « Poésie commune » publie ces jours-ci quatre nouveaux titres. Comme les précédents, ils sont signés par des femmes. Par volonté ou par hasard ? Cette collection semble la seule bénéficiant d’un comité de lecture, composé de pas moins de onze membres ! Comment prend-il ses décisions ? Et au nom de quelle « urgence » ?

Ni par volonté ni complètement par hasard. La collection est née d’une conversation avec Laure Gauthier. Nous l’avons pensée ensemble et très vite composé le comité (qui est plutôt un collectif) qui allait en assurer la direction. Publier des textes signés par des femmes était une évidence, pour au moins deux raisons : elles étaient nombreuses à nous envoyer des tapuscrits et nous voulions rétablir un équilibre qui leur avait été, et leur est encore, particulièrement défavorable. On s’est vite rendu compte que cette « volonté » était inutile. À la lecture, il s’est avéré que, parmi les tapuscrits que nous recevions, les meilleurs avaient été écrits par des femmes.

Le comité est composé de huit personnes, qui sont aujourd’hui : Laure Gauthier, Lénaïg Cariou, Elke de Rijcke, Elsa Boyer, Katia Bouchoueva, Thibault Marthouret, David Christoffel et moi-même. Trois membres sont partis au début de l’année après deux ans dans le comité, Séverine Daucourt, Frédérique Cosnier et Patrice Blouin, non sans avoir participé à la programmation de notre deuxième saison. Le comité prend ses décisions collectivement et collégialement. Je présélectionne les manuscrits les plus intéressants et nous en discutons ensemble jusqu’à ce que nous parvenions à une décision. Nous ne travaillons au nom d’aucune « urgence ». Les deux seuls critères en dehors de la qualité des textes sont la cohérence de l’ensemble formé par les quatre parutions (nous publions chaque année quatre livres à la même date, au printemps) et cette idée de commun qui figure dans le titre de la collection. Une contrainte s’est également ajoutée au cours de nos premières discussions, celle de publier chaque année un premier livre : de Camille Sova en 2025 (les branches des autres), de Lucile Leloup cette année (La Lande).

Une des particularités de ce comité est qu’il est lui-même écrivant. Chaque membre écrit sur un des quatre livres publiés chaque année, ce qui fait deux textes par livre qui sont publiés dans un livret gratuit qui accompagne la parution des autres. Le comité peut ainsi donner à lire ses propres lectures des ouvrages qu’il a choisis.

Les livres des éditions MF ont une assez forte identité graphique. Si chaque volume doit trouver place dans telle ou telle collection au format bien défini (même s’il y a quand même quelques ouvrages « hors-collection »), ils ont assez souvent droit à une marque spécifique quant à leur fabrication : visuelle, tactile – matérielle La nécessité de se démarquer en produisant des objets singuliers (cependant jamais luxueux) s’accorde-t-elle au projet de marquer un lien, plus ou moins souterrain, entre musique (partition), littérature (change de formes) et philosophie (exploitation des concepts, comme dirait Luc Ferrari) – la pratique de la variation leur étant commune ?

Je n’y avais jamais pensé de cette manière mais la variation est en effet une forme qui nous intéresse. Elle est au principe de la collection « Inventions » dans laquelle chaque livre publié est différent, est un nouvel objet, bien qu’ils conservent tous une identité de format, de police de caractère et de gabarit. Nous voulions que l’invention s’étende à la matérialité de l’objet, toujours pensée en accord avec l’auteurice. L’identité graphique est forte malgré plusieurs métamorphoses. Il y eut en effet trois « identités » successives, trois personnalités graphiques : celle que pensa Elie Kongs au début de l’aventure (après avoir accompagné la fin de Musica falsa), celle de Yoann De Roeck (que je rencontrai à la Villa Médicis, où est né un ouvrage conçu et produit à huit mains – avec Arno Bertina et Ludovic Michaux  – qui a beaucoup compté pour nous, Anastylose paru aux éditions Gilles Fage) et celle du duo Jauneau-Vallance (avec qui nous avons pensé « Inventions » et repensé deux autres collections, « Répercussions » et « Paroles »).

Une des dernières publications chez MF est L’Écoute s’il pleut d’Anne Zeitz, « une enquête sur des formes d’anticipations auditive ». Il me touche particulièrement en tant qu’auteur de plusieurs livres ayant un titre en lien avec la météorologie, mais aussi en homme de radio, donc d’écoute, ayant mille fois enregistré la pluie. Pouvez-vous nous dire ce qui vous a incité à le publier, et de plus directement en poche ?

Je connaissais les travaux d’Anne Zeitz depuis plusieurs années quand nous avons commencé à échanger : nous parlions son, sound studies, littérature et arts sonores. Un jour, après un concert à la Péniche Pop, elle me parla d’un travail en cours entre écoute et météorologie qui m’a tout de suite intéressé. Quelques mois plus tard, quand elle m’envoya son texte, je lui proposai assez vite de le publier. Son livre multiplie les approches, à mon avis avec un rare bonheur : littérature, sound et media studies, journal climatique, réflexions sur l’écoute, toponymie (L’Ecoute s’il Pleut est un nom de lieu), sciences météorologiques et divination. Une multiplicité rendue nécessaire par la labilité de son objet qui d’ailleurs change au fur et à mesure du développement de sa recherche. Écouter la pluie avant qu’elle arrive, ses signes avant-coureurs, les changements infimes de l’ambiance qui la préparent et l’annoncent et, plus largement, qu’est-ce que cela signifie d’être à l’écoute du temps qu’il fait, de dresser son oreille vers le ciel et les nuages, ou d’écouter ce qui vient, de faire l’expérience de ce qui n’a pas encore eu lieu (où la météorologie devient autre chose) ? Nous le publions en poche parce que c’est une collection relativement nouvelle et que nous souhaitons y proposer des inédits – et non seulement des rééditions. Et qu’un ouvrage si singulier y trouverait pleinement sa place (en plus d’avoir le « dos bleu », titre de la collection). Anne fut ravie de l’idée.

Ce livre fait écho à celui de Pauline Nadrigny paru au printemps de l’année dernière, Sonder le monde : arts sonores, réalisme, environnement, qui pose la question du réel et des sons du monde à travers les arts et les pratiques de l’écoute. Le titre renvoie à une scène de Walden de Henry David Thoreau où il entreprend de sonder un lac gelé pour en mesurer la profondeur (107 pieds). Sonder le monde en l’écoutant, c’est aussi ce que fait, à sa manière, Anne Zeitz. C’est une ligne que j’aimerais continuer à tracer en direction et autour des arts sonores. Après les deux grands livres que furent L’Oreille divisée : discours sur l’écoute musicale aux XVIIIe et XIXe siècles de Martin Kaltenecker (2010) et L’Écoute, de l’Antiquité au XIXe siècle, la vaste anthologie qu’il a dirigée (coéditée avec les Éditions de La Philharmonie), nous publierons en mai Médiums, Milieux, Écoutes, Récits : des cosmopohonies aux communs auditifs, un livre collectif sous la direction de Rodolphe Alexis et Oliver Houix qui explore le phénomène sonore dans la pluralité de ses dimensions (écologique, politique, sociale) ou comment penser l’écoute à partir des pratiques sonores non strictement musicales (ce qu’on appelle en anglais le sound art) et de ce champ en pleine expansion que sont les sound studies (né au tournant du siècle aux États-Unis et que l’on n’a vraiment commencé à étudier en France que vingt ans plus tard). Nous avions avec Matthieu Saladin organisé en 2018 à la Philharmonie un colloque destiné à introduire les sound studies en France, à la fois l’histoire du champ et ses problématiques actuelles – Les Spectres de l’audible, qui devrait bientôt devenir un livre.

Au large d’Éric Méchoulan s’intéresse aussi aux nuages, au vent et à la circumnavigation. Sa forme est assez singulière. Il s’achève avec ces mots : « Alors où mettre le point final ? Comment lutter contre la fatigue d’exister sinon en s’illusionnant soi-même : faire ainsi pirouetter les marionnettes du désir, traduire de fausses traductions en vrai souvenirs, se fatiguer d’être fatigué comme, pour un ruisseau, courir et se noyer dans ses propres eaux, comme, pour un océan, s’envelopper de ses vagues, puis de la longue archive de ses larges » – tout un programme, non ?

Un livre très singulier en effet, qui s’ouvre sur un avant-propos de son imprimeur – fictif évidemment mais qui détaille avec soin l’objet que le lecteur a entre les mains avec cette jaquette en gaze de reliure qui vient opacifier sa couverture – et une préface d’une traductrice d’ambiances (également fictive), dont le travail consiste à traduire l’« aura atmosphérique » des personnes décédées afin d’en reconstituer l’ambiance dans un milieu que les vivants pourront visiter. Les trois textes qui suivent, entre récit, essai et journal de bord, sont des tentatives de description d’expériences que l’auteur n’a jamais vécues (la course au large dans le premier ou, comme l’écrit Éric Méchoulan, « faire du large », les suites d’un AVC pour le deuxième, où le narrateur remarque soudain qu’il n’est pas, ou plus, son corps) et d’expériences qu’il est impossible de vivre (l’expérience du ruisseau de « se noyer dans ses propres eaux », de l’océan ou de « s’envelopper de ses vagues », dans l’extrait que vous citez). Il s’agit à chaque fois de traduire, et donc de réfléchir, de raconter, de fictionner, d’inventer et de décrire, toutes choses et actions qu’il faudrait penser et pratiquer ensemble – jusqu’à l’expérience que le lecteur est en train de faire du livre qu’il a entre les mains. J’y vois un traité de philosophie pratique : où l’on théorise et expérimente en même temps, où l’on réfléchit à la traduction tout en traduisant et parce qu’on traduit, où l’expérience se nourrit de la fiction, la fiction de la théorie, la théorie de l’expérience, ad libitum.

Donc pas de manifeste, pas d’urgence, pas d’ironie : simplement une disponibilité à ce qui vient (à ce qui vous est envoyé). Peut-on alors parler de catalogue en forme de collage (au sens godardien) ? Un work in progress collectif, en principe non hiérarchisé, mais agencé par vous-même, qui avez, j’imagine, le dernier mot au moment du bon à tirer : manière d’être non seulement éditeur, mais aussi auteur (vous avez par ailleurs écrit et publié deux livres chez MF, en 2002 et 2007, et quelques autres chez divers éditeurs) ?

Je ne le dirai pas comme ça même si nous ne sommes pas mus par l’urgence, que nous évitons les manifestes et que nous pratiquons peu l’ironie. Car nous ne faisons évidemment pas que réagir à ce que nous recevons. Éditer des livres veut dire en parler avec toutes sortes de personnes qui ne sont pas forcément des auteurices et c’est souvent au cours de ces conversations que les idées émergent : d’une nouvelle collection parce que quelque chose se passe et qu’il s’agit de trouver une forme pour faire entendre ce quelque chose, d’une nouvelle charte graphique qui transforme notre rapport à l’objet livre, de rencontres que nous pourrions organiser ici ou là (comme ce cycle pensé conjointement par la Librairie L’Atelier et la revue Les Temps qui restent, revue dans laquelle nous proposons une chronique qui varie le travail mené dans la collection « Poésie commune »). Pour revenir à une question précédente, rien n’est plus relatif que le sentiment d’urgence. C’est pourquoi il me semble que les livres en sont d’excellents médiateurs. Ils nous aident notamment à faire la part entre les urgences réelles et celles qui ne sont qu’imaginaires.

Le temps passant, le résultat ressemble en effet un peu à un collage. Je crois qu’il y a, entre les livres et d’un livre à l’autre, un saut, un faux-raccord, une coupure irrationnelle pour reprendre l’expression de Deleuze à propos de Godard. Aucun ne prend exactement la suite du précédent, même quand il est écrit par un·e même auteurice. Nous publierons en mai, Irène, le troisième livre chez MF de Christine Lapostolle, le très beau portait d’une femme qui a perdu sa fille, et ce qui frappe en le lisant est à quel point il est différent des deux autres et à quel point il leur ressemble. Le même tout autre, proche et imprévisible. Donc oui, un work in progress collectif, que j’essaie d’agencer tant bien que mal et où je suis loin d’avoir toujours le dernier mot. Au sein de « Poésie commune », par exemple, le dernier mot revient au comité-collectif. C’est lui qui en dernière instance décide de ce qui sera publié ou non. J’aimerais généraliser ce mode de travail à d’autres collections. Pour répondre à la dernière question dans la question, je ne crois pas que cela fasse de moi un auteur, un agenceur peut-être ou, comme l’historien de l’art Jean-Claude Lebensztejn aime à se décrire, un essayeur/ajusteur.

Photo © Christian Rosset.

Il me semble que, sous ses intitulés successifs (de Choses lues, choses vues à Terrain vague), ce journal de lecture a tenté de faire écho à la grande diversité des livres publiés chez MF, que ce soient les Entretiens avec Alvin Lucier ou Le livre dont Jean Baudrillard est le héros d’Emmanuelle Fantin et Camille Zéhenne (un de mes préférés), ou encore les poèmes d’autrices déjà citées, sans oublier nombre de formes en prose, tant à la frontière du roman qu’hors-catégorie, et enfin ce monstre formidable coédité avec la Philharmonie de Paris, L’Écoute, de l’Antiquité au XIXe siècle, que vous venez d’évoquer. Y-a-t’il quelque chose d’important qui nous aurait échappé ? Et quels projets pour l’immédiat – et même l’à-venir, plus ou moins lointain ?

Vous avez été un suiveur et commentateur régulier et bienveillant de nos aventures. On sous-estime l’importance de la relation critique alors que je pense qu’elle est constitutive du champ feuilleté qui est celui la réception des œuvres. Je veux donc le dire ici : vos chroniques sont importantes, en plus du plaisir que je prends à les lire quel que soit leur objet (et ils sont nombreux). Un livre à paraître en avril a échappé à votre vigilance, Chambre(s) à écho(s). Journal d’une traversée, un grand format à couverture rigide avec trois papiers différents et un dessin embossé inséré entre deux pages. Un « beau » livre à six mains puisqu’on y trouve des textes de Virginie Poitrasson, des partitions de Jocelyn Mienniel et des photographies de Jutta Strohmaier. Ce fut d’abord une performance pour trois musicien·nes, récitante et vidéos. Nous voulions que le livre conserve quelque chose de cet état performatif et je crois qu’il y parvient, notamment grâce au travail des designers graphiques Alice Jauneau et David Vallance.

Nos projets tournent autour des livres à venir : nous publierons en mai un livre collectif sous la direction de Sophie Corbillé et  François Provenzano qui entreprend de décrire, un siècle après Walter Benjamin, la puissance fantasmagorique de la ville contemporaine, Formes de ville : guide fantasmagorique ; puis, cet automne, quatre nouveaux livres (et une réédition) le dernier roman d’Elsa Boyer, le cyberpunk Nekrozon, un recueil de textes du philosophe Élie During, L’image-volume : scènes de la vie augmentée, un livre rigoureusement inclassable de Julien Boutonnier, entre poésie, récit et prose éclatée (et volatile), L’Organe hospitalier, un livre d’entretiens du compositeur Georges Aperghis avec Stéphane Roth, Composer en langues et la réédition au format poche de Traumachine : Intelligence Artificielle et Techno-fascisme de Frédéric Neyrat (qui s’est bien vendu). Mais deux évènements, si je puis dire, s’ajouteront à ces parutions : un nouveau site internet qui devrait voir le jour en septembre et un nouveau diffuseur-distributeur, Serendip, avec lesquels nous nous réjouissons de travailler (après l’avoir fait sur le livre collectif Déborder Bolloré dont je recommande chaudement la lecture).

(propos recueillis par e-mail du 13 mars au 2 avril 2026)

Ouvrages des Éditions MF parus ou à paraître entre le 13 janvier et le 23 avril 2026 :

Pierre Cassou-Noguès, La Ville aux deux lumières. Géographie imaginaire, janvier 2026, 178 pages, 18€

Corinne Lovera Vitali, Tout le monde quelque chose, janvier 2026, 208 pages, 16€

Éric Méchoulan, Au large, mars 2026, 208 pages, 20€

Katia Bouchoueva, La nonne et la meuf, mars 2026, 112 pages, 10€

Elke de Rijcke, Paradisiaca. Un Lac-Opéra, mars 2026, 160 pages, 10€

Fanny Lambert, Se renifler quasi bestial, mars 2026, 80 pages, 10€

Lucile Leloup, La Lande, mars 2026, 80 pages, 10€

Sandra Moussempès, Chambre Obscura. Anthologie augmentée, avril 2026, 272 pages, 20€

Virginie Poitrasson, Jocelyn Mienniel, Jutta Strohmaier, Chambre(s) à écho(s). Journal d’une traversée, avril 2026, 80 pages, 22€

Lénaïg Cariou, Les dires, avril 2026, 80 pages, 14€

Anne Zeitz, L’Écoute s’il Pleut. Enquête sur des formes d’anticipation auditive, avril 2026, 248 pages, 12€

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