Jacques Dubois (1933-2026): et « tout le reste est littérature »

Jacques Dubois, détail de couverture du livre Et tout le reste est littérature. Entretiens avec Laurent Demoulin © Les Impressions nouvelles

En septembre 2018, alors que j’envoyais à Jacques Dubois, par mail, un lien vers notre entretien autour de son livre Tout le reste est littérature, il me répondit : « En somme, j’ai ma statue dans Diacritik. C’est beaucoup et sans doute trop. » Alors que l’annonce de sa mort, le 12 février dernier, émeut le monde académique, ses lecteurices, ses ami·es, sa phrase malicieuse prend une tournure si émouvante. Ta statue dans Diacritik, ce journal que tu as soutenu dès sa création, dont tes articles ont accompagné l’éclosion puis la maturité, c’est aujourd’hui peut-être qu’elle s’édifie vraiment, cher Jacques, à mon grand regret.

Peut-être puis-je commencer par notre rencontre amicale : elle fut d’abord livresque, puisque j’ai travaillé sur les romanciers du réel, sur le roman policier, sur Stendhal… et que chaque fois que j’abordais l’un de ces massifs, tu avais consacré des essais majeurs à ces questions et ces auteurs. En 2008, à la création de Mediapart, passionnée par la critique littéraire, j’ai rejoint le Bookclub fondé par Sylvain Bourmeau. Un certain Jacques Dubois y signait des articles sur Proust, Pierre Bayard, Bourdieu, Christine Angot. J’ai envoyé un message à ce Jacques Dubois en lui demandant s’il était le membre du groupe µ, le sociologue de la littérature, le spécialiste de Simenon comme de Proust – ou un homonyme. Le mystère est resté entier et quand je t’en ai reparlé, des années plus tard, tu m’as avoué dans un sourire ne jamais avoir remarqué qu’il existait une messagerie privée sur Mediapart. C’est toi, du coup, qui m’as contactée en premier en demandant mon mail à notre ami commun, Sylvain, et m’as proposé que nous nous retrouvions dans un café des Halles, à Paris. Je ne me souviens pas du nom du café mais qu’il avait une terrasse. Nous n’avions étrangement pas échangé nos numéros de portable. Tu m’avais dit que tu aurais un livre à la couverture jaune sur la table, tu serais facile à repérer. J’avais souri en lisant ton mail, je savais très bien à quoi tu ressemblais. Le jour J, je suis comme toujours arrivée en avance, j’ai pensé que tu préfèrerais une table à l’intérieur, j’ai attendu, attendu en vain, tandis que tu m’attendais tout aussi vainement en terrasse. On a fini par se croiser, et on a passé plusieurs heures à parler de littérature, de la Belgique, de Liège, de journalisme et d’enseignement. La première de si nombreuses rencontres, de tant d’échanges puisque nous avions une « névrose » en commun, la littérature, et que nous animions ensemble ce Bookclub pensé par Sylvain, auquel je dois de t’avoir rencontré.

Je croyais connaître, à travers ses livres, un chercheur et enseignant passionné, un spécialiste impressionnant de cultures et savoirs divers, aussi alerte en sociologie qu’en littérature, j’ai découvert ce jour-là ta bienveillance, ton sourire, ton esprit piquant et pétillant, ta curiosité insatiable pour les textes et les êtres. Durant des années, à compter de cette après-midi parisienne, une amitié s’est nouée, à la fois respectueuse et tendre, intellectuelle et plus intime puisque nos rencontres étaient devenues de couples, et que Dom et moi avons tant ri avec Michou et toi.

Quand nous avons créé Diacritik, tu nous as soutenus, conseillés — on l’oublie parfois mais tu avais fondé la revue La Penne dans les années 50, tu as été rédacteur en chef du quotidien La Wallonie au début des années 90, tu as présidé des Commissions cinématographiques ou littéraires, tu as été éditeur, pour Espace Nord puis au Seuil — et, bien entendu pour toi comme pour nous, tu as écrit dans les colonnes d’un Diacritik balbutiant. Tu avais beau être immense, tu demeurais si bienveillant et respectueux des un·es et des autres. Et tu donnais sans partage, comme ce commentaire extensif de la Recherche, en 60 livraisons, ce rendez-vous que je lisais avec gourmandise, en amont, en préparant sa mise en ligne. Proust, toujours, quand je t’ai dit préparer un cours d’agrégation sur Le Temps retrouvé, en 2022-2023, tu m’as envoyé tant de repères et références par mail, dont des articles que tu n’avais pas encore publiés.

Je pourrais multiplier les anecdotes, raconter les rires qui nous traversaient quand on se retrouvait dans un restaurant des Halles tous les quatre, dire tout ce que tu m’as appris, ce moment où on a fini par se dire tu, ce tu que j’emploie ici pour te parler encore ; je pourrais dire que j’ai découvert dans un article, lu samedi, que tu avais forgé ce terme de paralittérature que j’employais sans savoir te le devoir, que je n’emploierai plus sans penser à toi ; je pourrais raconter une salle pleine à craquer au centre Wallonie-Bruxelles quand tu étais venu parler de l’un des volumes de la Pléiade Simenon qui venait de paraître ; si je n’étais pas aussi irritée par ce je employé pour évoquer le tu absolu que tu étais et demeureras, je pourrais te raconter encore et encore, te dire pour vous dire, à vous qui lisez ce texte impossible à écrire, combien tu as été un précurseur pour toutes celles et tous ceux qui tentent de faire sortir l’université de son carcan (ses carcans…) académique et aller vers la fécondité des indisciplines.

Jacques Dubois, c’est La Rhétorique générale du groupe µ, Proust et Stendhal mais aussi le journalisme et le polar, c’est Simenon entrant dans La Pléiade, la critique amoureuse, une passion trouble (et assumée) pour Albertine, c’est affirmer que les romanciers du réel vont de Balzac à Simenon, c’est publier des livres et écrire dans les journaux, c’est ne jamais se contenter de ce que l’on sait mais penser la littérature dans son actualité et ses parutions. Mais l’écrire ainsi ferait de ce texte une « statue », ce que tu ne souhaitais pas. Alors, je préfère qu’on t’entende, si présent, dans cet entretien de 2018 où tu te racontes mieux que personne, avec malice, je préfère qu’on lise ce si beau livre d’entretiens avec Laurent Demoulin paru aux Impressions nouvelles. Et je pense à Michou, à tes enfants, à tes proches et à cette famille d’ami·es, d’étudiant·es et collègues qui te pleure. Tout le reste est littérature, et elle te doit tant.