Chronique : Tant d’écrans

Capture d'écran © 13H TF1 - 26 janvier 2026

Parce que je ne suis pas le dernier pour raconter n’importe quoi, j’ai souvent dit que pour le montant modique de la redevance télévision, mes parents avaient trouvé la baby-sitter la moins chère du marché. Pour mémoire, la redevance était un impôt créé en 1933 (en 1949 pour la télévision) qui rapportait bon an mal an 3,8 milliards d’euros et permettait de financer l’audiovisuel public (France Télévision, Arte, l’INA, TV5 Monde)… Avant d’être supprimé en 2022 par le génie de l’économie locataire du palais de l’Élysée dont le bail arrive bientôt à expiration.

Au-delà de ce storytelling familial, la réalité a voulu que très tôt je passe mes mercredis et mes samedis (pendant lequel la Une était à moi) devant ce qu’on appelait alors « le poste » pour désigner l’antiquité cathodique qui trônait sur un meuble non moins séculaire ressemblant d’avantage à un établi recyclé qu’à un banc minimaliste au nom d’onomatopée suédoise. Si je suis foncièrement honnête, je dois confesser que j’y passais aussi mes dimanches entiers, mes vendredis soir pendant l’année scolaire et je ne vous parle pas d’étés entiers devant l’écran à regarder des films et des séries en noir & blanc françaises, anglaises et américaines ou des soirées de Jeux Sans Frontières ou de 20 Heures. Avec le recul, je n’ai aucun ressentiment à l’égard de mes parents… je ne suis pas (du moins je l’espère) devenu le Cable Guy (le disjoncté, en VF) joué par Jim Carrey qui harcèle Matthew Broderick parce que ce dernier n’a pas voulu être son ami. À force de visionnage de Cosmos 1999, de Chapeau Melon et Bottes de cuir, d’Amicalement Vôtre, des Mystères de l’Ouest, des Globe Trotters, de Schulmeister, de Vidocq ou des Envahisseurs et Mission Impossible… tout au plus suis-je devenu accro aux génériques télé et très difficile à coller sur les questions roses au Trivial Pursuit.

Mais tout ce temps passé devant la téloche a-t-il fait de moi quelqu’un de meilleur ou de moins pire ? Et je ne parle pas seulement de suffisance de ma part ou d’autosatisfaction au moment de citer le nom du réalisateur de la 2e équipe ou du sous-assistant aux décors de L’Homme du Picardie. Qu’ai-je appris que je n’aurais pas dû savoir alors que je n’avais pas fini d’étudier la Seconde Guerre mondiale à l’époque où je regardais religieusement Pappy Boyington mitrailler sans remord et en couleur des Japonais au-dessus du Pacifique ? Qu’ai-je retenu au fond avec toutes ces heures – perdues aux dires des uns, mes parents en tête et mes professeurs de français successifs un peu contrits d’entendre que tout ce que je savais d’Honoré de Balzac se résumait à ses conquêtes féminines racontées dans une série franco-polonaise en costume et en noir et blanc – ; avec toutes ces minutes (gagnées selon moi) à me forger une culture au sens large ? Tout en devenant snob je l’avoue, et (allez savoir pourquoi) préférant citer Le Prisonnier plutôt que Marie Pervenche quand il s’agit de parler de défense du libre-arbitre et d’allégorie de la Résistance face à la propagande étatique ou face à l’autoritarisme dans nos belles démocraties.

Aujourd’hui, on regarde la télévision sur des écrans qui tiennent dans la poche et dans la main. On peut regarder le programme de la veille autant de fois que l’on veut en appuyant sur la touche (re)play. Aujourd’hui, souvent, de bonnes âmes pré-sélectionnent les moments, les émissions et nous les livrent sur les réseaux dits sociaux pour nous dire quoi, où, et à quel moment regarder. Et l’on se retrouve à contempler un nouvel écran, plus petit, plus mobile (je ne vous raconte pas quand on partait en vacances et qu’on transportait le téléviseur dans le coffre pour être sûr de ne pas louper la diffusion du Schmilblick à Cajarc au camping). On se retrouve aussi, à passer encore plus de nos journées et de notre temps disponible devant une lucarne omniprésente au flot (d’images et de sons) continu. Avec une offre démultipliée, on peut visionner, binger, films et séries sur des chaînes dédiées ou non, sur des plateformes, sur des sites… et désormais, accélérationnisme aidant, des vertical dramas sur les X, TikTok, Instagram. Histoire de nous retenir un peu plus, si tant est que cela est encore possible.

Dans ce en-même-temps, est-ce que le problème des réseaux sociaux c’est le chronométrage de notre addiction ou les réseaux sociaux eux-mêmes ? C’est la question du contenu et du contenant, de l’œuf et de la poule, de l’offre et de la demande. C’est tout cela à la fois au moment où le pouvoir se préoccupe des effets délétères avérés de la généralisation des smartphones dès le plus jeune âge, sans un filtre parental ou la moindre modération a priori. Fort heureusement, dans le but de combattre le harcèlement scolaire, l’Élysée a annoncé la semaine dernière sur TikTok, Facebook, X et Instagram sa volonté d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans.

En attendant, sur le moins petit écran cher à mon coeur, les tenants de la liberté d’expression veulent (au mieux) privatiser le service public audiovisuel ou le supprimer (pour les plus motivés par la perspective de voir enfin Cash Investigation et Envoyé Spécial disparaître de l’antenne) sans que la Ministre de tutelle ne vienne défendre un service dont elle est censée être la gardienne. Ce n’est pas pour tout ramener à moi, mais j’estime avoir eu énormément de chance de grandir avec la télévision. Alors que l’on vient de fêter les 100 ans de la toute première émission de télévision – c’était le 26 janvier 1926 à Londres –, je suis toujours fasciné par l’évolution technologique du média. En revanche, je n’en dirais pas autant de son évolution intellectuelle ou morale. Un siècle s’est écoulé et je ne vois pas beaucoup de différence entre les toutes premières images à la netteté discutable d’une marionnette parlant par la bouche d’un ventriloque et celles, en 4K HUD sur la TNT, des présentateurs vedettes de CNews.

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