Politique de l’attention : lire Pierre-Louis Basse (Ma Nuit en plein jour)

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Publié chez En Exergue, Ma Nuit en plein jour est un livre discret, presque à contre-temps, mais profondément politique au sens le plus exigeant du terme. Pierre-Louis Basse y interroge, avant toute chose, l’état de notre attention collective, notre pouvoir de veille. Non lattention comme vertu morale ou posture esthétique mais plutôt comme une condition politique minimale. Une capacité à demeurer en somme, à regarder sans consommer, à supporter la durée.

Dans une France gagnée désormais par limpatience, la saturation dimages et la crispation identitaire, le geste de Pierre-Louis Bassesasseoir, plusieurs semaines, dans une abbatiale normande prend valeur de symptôme inversé. Là où la démocratie se défait souvent dans le bruit, le ressentiment et la simplification, le livre fait le pari quant à lui du silence. Mais non pas comme une sorte de refuge mais comme un moyen naturel de mesure.

Le dispositif est bien connu. Une résidence d’écriture à Bernay, dans labbatiale Notre-Dame, au cœur dune exposition consacrée à huit figures mystiques féminines, suspendues au-dessus dun miroir deau. Mais ce cadre d’une beauté spirituelle, frugale et dapparence contemplative, n’est pas de l’ordre du décor, il fonctionne comme une chambre d’écho. À mesure que les jours passent, ce que le regard recueille nest pas seulement du domaine du « beau » ou du « sacré », mais de la dissonance, entre ce qui tient encore des formes, des visages, une belle lenteur et ce qui seffrite hélas, à l’extérieur.

Car Ma Nuit en plein jour nest pas un livre hors du monde. Il est profondément situé : la Normandie de Pierre-Louis Basse nest ni mythifiée ni folklorisée, elle est observée comme un territoire fatigué, travaillé par le déclassement social, la laideur fonctionnelle, la perte dhorizon. Le basculement politique de lEure, mentionné sans emphase, agit comme un indice, loin de tout jugement. Le vote « à l’extrême » apparaît ici comme un abandon progressif du commun, dune démocratie réduite à lexpression intermittente de la colère.

Cest précisément à cet endroit que le livre se distingue de nombre de récits contemporains sur la France dite « périphérique » — mot affreux. Pierre-louis Basse ne cherche ni lexplication sociologique exhaustive, ni la dénonciation morale. Il procède par rapprochements, par frottements sensibles. Le silence de labbatiale ne vaut pas idéalisation. Il met magistralement en relief et par contraste, la violence diffuse de notre société. Une société à la fois triste, en colère et qui s’ennuie. Regarder longuement des figures de saintes nest pas fuir le politique. Pour lui cest tenter de comprendre ce qui, dans nos coeurs ne parvient plus à se transmettre ni le temps, ni la mémoire, ni le soin accordé à ce qui est très fragile.

Ni un roman, ni un essai, ni même un journal intime, le livre assume une forme hybride : c’est un très grand texte de veille. La phrase est belle, simple et brève, souvent notative, refusant les effets de surplomb. Cette économie stylistique correspond à une éthique. Inutile d’ajouter du bruit au bruit, ne pas transformer linquiétude en posture. Le narrateur  doute, se reprend, marche à côté de ses propres certitudes. Cette modestie formelle est lune des grandes réussites du livre.

On pourrait reprocher à Ma Nuit en plein jour une tentation de la nostalgie celle dun monde où lart, le silence, la durée auraient encore valeur de refuge. Mais ce serait n’avoir rien compris car le texte échappe magnifiquement à ce piège facile en maintenant une tension et une interrogation constante : que reste-t-il de notre capacité à faire société lorsque nous ne savons plus regarder ensemble ? Lorsque tout ce qui exige du temps devient suspect, improductif, voire inutile ? Dans Ma Nuit en plein jour, rien ne garantit que la beauté lemportera, la contemplation nest pas une solution, elle est une question posée au présent.

Ma Nuit en plein jour rappelle que la littérature na pas pour mission de commenter lactualité à chaud mais den éprouver les lignes de fracture. Sasseoir. Regarder. Respirer. Vivre. Ne pas détourner les yeux. Ni de ce qui apaise, ni de ce qui inquiète. Cest peu et cest probablement, aujourdhui, lessentiel. Et un très grand livre.

Ma Nuit en plein jour, Pierre-Louis Basse, éditions En exergue, 184 p., 21€

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