Terra incognita 3 : « Une entité mouvante et animée, au devenir imprévisible » (Jeanne Etelain : Zones)

Andreï Tarkovski, Stalker, 1979 (DR)

À la rentrée de septembre 2024, Flammarion a inauguré une nouvelle collection dans laquelle « universitaires et écrivains des nouvelles générations » proposeront « des enquêtes variées abordant la politique, la terre, le social et l’intime ».

Après un premier épisode consacré à Lucie Taïeb, et un second traitant du livre de Raphaëlle Guidée, La ville d’après, cette troisième partie porte sur Zones, de Jeanne Etelain.

« Geh doch in die Zone » – va dans la zone si tu ne te plais pas ici, avait l’habitude de me dire mon père quand j’étais trop rebelle à son goût. C’était une zone géographique à la fois matérielle et idéologique : il s’agissait de la feu RDA qu’on n’appelait jamais de son vrai nom, car c’était LA zone (occupée) qui n’avait pas rejoint les trois autres (états-unienne, britannique, française) celles qui formaient désormais la bonne vieille RFA, notre pays sous la bannière des vainqueurs de l’Ouest. Cette zone n’avait pas besoin d’attribut, même s’il était sous-entendu. C’était l’espace de punition, pour vivre ce que le capitalisme considérait comme un enfer. Bref, si mon père me suggérait d’y aller, c’était soit pour me décourager, soit pour me punir.

Jeanne Etelain explore ce flou de l’attribut, le paradoxe qui en demande à la fois un pour lui donner contour et contenu, et un certain flou pour pouvoir traverser des domaines hétérogènes, fictifs, géographiques, corporels. Pour elle, il s’agit d’élever la zone au statut de concept. Conceptualiser ne veut pas dire pour autant qu’il faille lui octroyer une définition à laquelle elle se dérobe mais plutôt problématiser la zone dans le sens où Deleuze emploie la notion du concept : tester et expérimenter ses contours et les domaines concernés.

L’autrice montre à travers trois exemples comment le terme zone, de manières différentes, a été l’objet d’une appropriation, comment la zone en tant que concept peut les éclaircir, les confronter les unes aux autres sans les priver de leur spécificité. Cela peut fonctionner grâce à la souplesse et élasticité de « la zone ». Elle a besoin d’un attribut explicite ou implicite sans que cet attribut puisse l’enfermer ou la rendre statique. Le dynamisme évolutif et le caractère hétérogène de la zone résistent aux déterminismes spatial et temporel.

Nous pouvons le voir dès le premier exemple : avec Stalker, la zone « reflète la nature d’un espace qui, plutôt que d’être une entité préexistante et entièrement définie, se construit continuellement à travers les relations et les observations. » Si l’espace dans son ensemble n’échappe pas aux lois mécaniques, la « zone » introduit une hétérogénéité où « les règles déterministes habituelles peuvent être suspendues et modifiées ».

La zone de Stalker permet ainsi de saisir le rapport entre espace et mouvement, et par là introduit le temps – ensemble qui ouvre vers une multitude d’interrogations. Jeanne Etelain reprend cette question du mouvement au deuxième exemple. Là où Freud théorise les zones érogènes et les anéantit aussitôt par son modèle des stades, Lacan les transpose dans l’ordre symbolique en gardant le phallus au centre, et Irigaray les libère par les « lèvres ». Le premier changement est déjà indiqué par le nombre : d’une zone plus ou moins définie, nous découvrons son multiple mouvant, et le théâtre des projections devient notre corps lui-même qui dans Stalker a été soumis à l’espace : « Nous pourrions caractériser le corps érogène comme distinct à la fois du corps vital de la biologie et du corps vécu de la phénoménologie. Il s’agit plutôt d’un corps en-vie, à la fois vivant et désirant, c’est-à-dire animé par la pulsion, ce qui soulève le problème d’une surface — l’étendue corporelle — qui est à la fois une et multiple, simple et différenciée, mouvante et changeante ».

Lacan pense la surface et surtout son bord, les zones érogènes deviennent des « zones de rencontre » comme le bord de mer signifie la rencontre entre un espace terrestre, rocheux ou sableux, et un espace maritime, liquide. Le bord, on le retrouve dans le troisième exemple, la zone géographique. Marie-Louise Pratt a introduit dans les études décoloniales le concept de la « zone de contact », l’endroit où se rencontrent des cultures différentes, en général dans un rapport de dominant/dominé. Néanmoins, la zone de contact offre aussi un lieu d’infiltration, de passage dans la culture dominée, pour ainsi subvertir la culture hégémonisante. Une autre façon de voir serait que la colonialité (Anibal Quijano) ne laisse pas indemne la métropole, elle lui revient en boomerang. Néanmoins, le concept de zone peut servir d’intermédiaire entre le local et le global, souvent considérés uniquement comme des opposés. La zone rend plus fluide le rapport d’opposition frontale et permettrait dans ce sens une subversion plus subtile, rappelant La domination et les arts de la résistance de James C. Scott.

Barricade à Notre-Dame-des-Landes, 2012 ©Bstroot56/WikiCommons

Le propre de la zone, quel que soit son domaine, est son côté réfractaire à la totalité homogénisante : bien qu’en relation avec le tout elle ne se dissout dans ni se résume jamais à une part qui avec d’autres compose le tout. L’autrice nous avertit que le concept de zone n’est pas seulement l’apanage des mouvements de résistance, il est non moins utilisé par les pouvoirs pour rendre floues les limites de leur territoire. Ainsi, peut-on instaurer des zones démilitarisées, des zones de libre-échange, des zones d’occupation, des zones de sécurité, sous-entendu des zones de non-droit ou de droits spécifiques. L’État d’Israël a intégré ce principe dans la création de l’État même : contrairement à d’autres États, il n’a jamais eu, ou ne s’est jamais contenté de frontières fixes, mais s’est entouré de « zones » destinées à être intégrées dans son territoire national. La Russie a violé les frontières ukrainiennes en prétextant qu’elle rapatrie, avec « ses terres », la population russophone, voire déclare l’inexistence d’un État ukrainien en l’envahissant.

La « citoyenneté graduelle ou différentielle » est inscrite dans son histoire même. Jamais un État-Nation n’a voulu une égalité de droits pour tous ces citoyens et citoyennes, encore moins pour tous ses sujets (cf. Ariella Aisha Azoulay, Potential History – unlearning Imperialism, Verso, 2019), mais ont toujours été gérées des populations avec des statuts variables. Cependant, les zones économiques y apportent de nouvelles règlementations, autonomes ou tolérées par les États qui les hébergent. Selon Etelain, le zonage, qu’il vienne du pouvoir ou de ceux qui y résistent, crée un espace « en mosaïque, patchwork ou archipel, il y a toujours quelque chose qui échappe à la totalisation, quelque chose en dehors ou en excès, quelque chose d’autonome. » On peut aussi envisager que cette hétérogénéité fait partie du mode de maitrise de certaines zones pour les mettre au service du capitalisme globalisé, de sorte que des États différencient leurs sujets pour mieux les intégrer dans un ensemble improbable. Autrement dit, ils essayent d’invisibiliser les conflits de classe et de genre en indiquant des boucs émissaires à ségréguer, à expulser ou à éliminer — dans la vieille tradition du divide et impera (diviser pour mieux régner). Cela prend aujourd’hui la forme du « contrat racial » (pointé par Stuart W. Mills), qui tente de monter une communauté de pauvres (blanche) contre une autre (racisée) et cimente ainsi le racisme systémique.

Etelain insiste : si les États peuvent mettre à profit l’hétérogénéité des zones, des mouvements autonomes peuvent le faire tout autant, en détournant le destin octroyé à une zone, par exemple celle qui devait accueillir un nouvel aéroport à côté de Nantes. On déclare que ZAD signifie « zone à défendre », et la « zone d’aménagement différé » change de statut. On peut dire que la cartographie classique vide l’espace des humains de leurs activités, de leurs besoins, en prétextant une sorte de neutralité pouvant être investie indifféremment, comme le film Harvest, d’Atiná Rachel Tsangari, le développe d’une manière exemplaire : une communauté villageoise doit disparaître au bénéfice d’une exploitation plus rentable pour le maitre des lieux — à l’instar des Inclosure Acts qui, entre 1600 et 1914, en Grande Bretagne, ont pratiquement fait disparaître toutes les terres détenues en commun en les transformant en propriétés privées. À l’opposé des cartes classiques, les cartes sensibles remplissent l’espace des humains, de leurs activités, de leur résistance à cette dépossession, et montrent toute leur complexité.

ZAD de la Colline, 2021 ©jedleb/WikiCommons

Reste la « zone critique » ou l’« hypothèse Gaïa » qui, de nouveau, a quelque chose de globalisant car elle « intègre à la fois les vivants et leur environnement géologique ». Elle est non seulement critique, parce que ne mesurant que quelques kilomètres d’épaisseur au-dessus sa surface vivable, « entre la canopée des arbres et les nappes phréatiques », mais aussi parce qu’en voie de diminution d’habitabilité selon les critères auxquels l’humanité, surtout la partie dominante au pouvoir politique et économique, s’est habituée.

Ce qui rassemble les trois exemples que Jeanne Etelain explore afin de conceptualiser la zone – ou faut-il dire : les zones ? – c’est leur caractère « mouvant et animé, au devenir imprévisible », agissant comme « une condition de changement ».

La « zone » paraît en ce sens comme « une alternative aux anciennes définitions de l’espace, qu’il s’agisse de l’espace objectif de la science, de l’espace subjectif, de la phénoménologie, ou de l’espace dialectique du matérialisme critique ». Une preuve pour l’agissement de la « zone » qui a, comme l’autrice le développe, une longue histoire, est sans doute le changement qui s’est opéré aussi dans les domaines qu’elle oppose au concept de zone. La dialectique n’appelle plus forcément à une synthèse, mais s’est complexifiée à la fois par la dialectique négative d’Adorno et/ou la différance de Derrida.

On y aperçoit déjà l’ambivalence des « zones » à la fois « instrument du pouvoir » et « points d’appui des résistances », qui peuvent basculer du contrôle à l’incontrôlabilité et vice versa. Gaïa est une « tough bitch » (Lynn Margulis) ou une « garce coriace », autrement dit : si l’humain a atteint une force géologique dans l’anthropocène, il est démuni contre les foudres qu’il a déclenchées et déclenche en poursuivant son programme destructeur de l’habitabilité de la planète. C’est là où la « nature » (ou la planète) garde son autonomie. L’enquête se poursuivra.

Jeanne Etelain, Zones – Terre, sexes et science-fiction, éditions Flammarion, avril 2025, 272 pages, 23€.