À la rentrée de septembre 2024, Flammarion a inauguré une nouvelle collection dans laquelle « universitaires et écrivains des nouvelles générations » proposeront « des enquêtes variées abordant la politique, la terre, le social et l’intime ».
Après le livre de Lucie Taïeb, La mer intérieure, présenté dans le premier épisode de cette série de quatre, ce deuxième rendez-vous concerne celui de Raphaëlle Guidée, La ville d’après.

« Heureusement il y a des pays pires », c’est-ce qu’écrit Noémi Lefebvre, dans Parle, à l’occasion d’une réunion familiale où les personnages sont partagés entre leurs intérêts individuels et le cours du monde qui leur échappe. Ce n’est pas la moindre des choses qui aiguise nos intérêts, fantasmes, hantises d’Européen/nes pour les États-Unis, pays du meilleur et du pire imaginables. Détroit semble être le point d’orgue de ces projections que Raphaëlle Guidée se propose d’analyser.
La gloire de Détroit naît avec le fordisme, au début du siècle dernier : c’est par là que commence le rêve utopique du capitalisme devenu un cauchemar mondial. Ce mythe doit sa longévité, d’une part, au fait qu’il promet « aux ouvriers la sécurité d’une existence dégagée de la précarité — le rêve d’une maison à soi, d’un lieu où s’enraciner — et aux automobilistes la liberté d’une vie mobile, émancipée du poids de la tradition et du contrôle social qui s’exercent dans les lieux qu’on ne peut pas quitter », d’autre part à l’idée fortement enracinée et cultivée aux États-Unis que la destruction est salvatrice, voire inévitable, une condition préalable au progrès. C’est pourquoi, dans l’histoire de la ville, diverses « catastrophes » sont inscrites tantôt comme sa ruine, tantôt comme le point de départ de sa renaissance, tel le mythe du Phénix qui renait de ses cendres. Même si le drapeau de la ville a évolué depuis sa première apparition en 1904, il garde ce mythe de la renaissance par le feu dans son centre, y compris ses devises : Resurget Cineribus et Speramus Meliora (Renaît de ses cendres et Nous espérons de meilleures choses).
Les émeutes de 1967 sont souvent considérées comme le début de la ruine récente de Détroit et de son dépeuplement — du rang de quatrième ville des États-Unis, de près de deux millions d’habitants encore en 1948, à aujourd’hui avec à peine 700 000, si on fait abstraction de l’agglomération autrement plus riche que la ville. Ce sont les fameuses suburbs qui, dès les années cinquante, ont absorbé la population aisée de Détroit et celleux qui pouvaient se permettre de partir (y compris l’industrie et le commerce). Sont resté.e.s, abandonné.e.s, celleux qui ont pourtant contribué à bâtir la richesse de la ville depuis le début du vingtième siècle : les populations noires qui, attirées par les salaires dans l’industrie automobile et les promesses déjà évoquées, ont afflué du sud raciste et meurtrier.
Pour recontextualiser les hauts et les bas de la ville, Raphaëlle Guidée suggère de remonter dans un premier temps jusqu’au grand incendie de 1805 qui a entièrement détruit la colonie de l’époque et fait naître la devise et le mythe fondateur de la future ville où « les ruines du progrès sont le moyen de relancer le mythe », quitte à oublier les habitants des ruines.
Les termes de Detroitsploitation ou ruin porn caractérisent cette forme d’esthétisation des ruines, mais aussi la transformation d’une crise sociale, économique et politique, en crise naturelle, où « la nature reprend ses droits ». Dans son enquête narrative, Raphaëlle Guidée prend pour exemple des livres de photographes mais aussi des fictions écrites par des visiteurs et visiteuses du monde entier, mettant soit l’accent sur les ruines, leur lente décrépitude qui du même coup ressemble à des zones dévastées par une catastrophe, soit sur la « page blanche » à réécrire. Les deux types de récit ont en commun le fait qu’ils ne se soucient pas des habitant.e.s ni de ce qui est hors cadre. Telle photo du lycée, réalisée par Meffre et Marchand, où tout s’est arrêté, que plus personne ne fréquente, que les photographes figent une deuxième fois par leur cadrage dans l’immobilité morbide, met hors-champ le nouveau lycée construit juste à côté et sa population bien vivante.
L’autrice consacre plusieurs pages au livre devenu collector Ruins of Detroit, d’Yves Marchand et Romain Meffre, aussi parce qu’il semble plus complexe que d’autres. Bien qu’il soit utilisé par la plupart des journalistes pour signifier le déclin d’un monument industriel – les images dépeuplées s’y prêtent –, les photographes insistent sur la « circularité destructrice du modèle fordiste ». Pour eux, la fin de la galerie commerciale du Lafayette Bulding est concomitante avec la construction des centres commerciaux dans les suburbs. Tandis qu’un autre auteur, Andrew Moore, revendiquant la démarche de Marchand et Meffre, transforme la même situation en catastrophe naturelle, en l’œuvre de Dieu, en consacrant son livre à la wilderness, autre fétiche états-unien. La reruralisation de Détroit est en route, appuyée par des photos comme House on Walden Street. East Side.

Ce qui est le ruin porn pour les uns est le hope porn pour les autres, ceux qui voient Détroit déjà investie par une « classe créative » qui « découvre » dans cette ville un espace vierge avec des possibilités infinies. Raphaëlle Guidée montre bien que ce double processus se met en route ou continue à travers tous les « malheurs » qui arrivent à la ville entre la crise des subprimes de 2008, la banqueroute de 2013, le redressement sous tutelle et, last but not least, la pandémie de 2020.
Mais comment le raconter, comment accueillir les histoires de celles et ceux qui sont le plus souvent abandonné.e.s ou laissé.e.s pour compte, s’ils et elles ne sont pas simplement chassé.e.s ? Je pense à Ishmael Reed, poète et militant d’Oakland, qui rapporte un propos de sa mère : « Tu vas voir, aujourd’hui les Blancs quittent nos quartiers pour aller ailleurs, mais détrompe-toi, ils vont revenir un jour et nous chasser d’ici. » C’est un peu ce que fait cette « classe créative » qui investit des zones choisies, avec le soutien de la municipalité, et qui repousse en même temps la population d’origine plus loin dans les marges délaissées de la ville, proches de la limite des Eight miles.
L’autrice, en visitant la ville en 2019, découvre la ruine la plus emblématique de la ville, Michigan Central Station, au milieu d’un quartier animé en pleine effervescence. Marchand et Meffre avaient encore écrit à son sujet qu’elle a été construite en marge de la ville, vers laquelle elle devait s’étendre sans jamais y parvenir. Pourtant, c’est chose faite, à peine dix ans après la sortie de leur livre. Des promoteurs, parmi eux le plus important, Dan Gilbert, ont racheté des quartiers entiers, les ont rénovés, ont attiré de nouveaux résidents, des Blancs, et ont fait revivre la zone avec au milieu Michigan Central Station, ruine monumentale, comme décor. En 2015, on comptait officiellement 8000 nouveaux arrivés en plus.
Malgré les promesses de « ruissèlement sur les zones appauvries », on y retrouve une nouvelle ségrégation. La gentrification reste entre soi, les pauvres n’étant pas plus considérés qu’avant. Pour raconter cette nouvelle ville, dynamique, Détroit a embauché un Chief Storyteller, avec l’honorable mission de collecter les histoires des gens ordinaires de Détroit. Aaron Foley, la recrue, prend à cœur de sortir les histoires du focus du spectaculaire, des winners, de la criminalité, etc. Lui-même originaire de Russell Woods, dans l’ouest de Détroit, il insiste sur les centaines de milliers d’histoires à raconter qui ne se passent ni downtown (centre) ni midtown, les quartiers en voie de gentrification. Cependant, il y a des limites à cette récolte d’histoires. La municipalité veut « positiver », tout comme ses donateurs et/ou bienfaiteurs, comme Dan Gilbert. Foley est conscient de cette injonction. Mais il n’est pas le seul à mettre en avant d’autres récits que ceux qui circulent comme des myriades de mouches dans la ville et sur elle.

La Detroit People’s Platform, qui existe depuis 2015, veut aussi déconstruire la narration dominante. Une autre initiative, à la Wayne State Univerisity, le Detroit Equity Action Lab (DEAL), dirigé par Peter J. Hammer, met l’accent sur les inégalités criantes dans les quartiers pauvres, l’absence des transports en commun et les prix prohibitifs de l’assurance des voitures indispensables pour rejoindre son travail, si l’on en a un. On interroge la narration officielle qui voudrait une ville en plein développement, fidèle au mythe de la renaissance perpétuelle, cultivée aussi par les plus grands pollueurs, l’industrie automobile, depuis la Ford T jusqu’au SUV dernier cri, pesant une tonne. Pour toutes ces initiatives, il y a un dénominateur commun : pas de révolution possible sans contrôle des récits.
Pourtant, il y a un os, comme le fait remarquer Raphaëlle Guidée : « Qu’elle vienne des acteurs institutionnels ou des militants, la confiance accordée aux récits comme instrument révolutionnaire se heurte au constat que les progrès accomplis par leur intermédiaire sont aussi imperceptibles que les injustices auxquelles ils tentent de mettre fin ». Car l’effondrement de Détroit relève d’une « violence lente » (Rob Nixon), qui a pour caractéristique que les causes ont tendance à s’éloigner des conséquences ; en d’autres termes : c’est notre destin à nous toustes.
Quand le cancer arrive, on n’arrive plus à dire ni à prouver quel agent cancérigène l’a provoqué. C’est d’autant plus significatif que l’environnement est intoxiqué par strates, les sols pollués, l’air irrespirable, l’eau empoisonnée, le tout à des degrés imperceptibles sur le moment même, mais agissant sur la durée. Quant aux récits, leur puissance politique « s’éprouve d’abord dans leur capacité de rendre sensible une violence qui, même dans les images les plus spectaculaires de la ruine de Detroit, ne saute pas aux yeux ». Raphaëlle Guidée en donne plusieurs exemples qui lui semblent efficaces, et on peut citer celui de Urbanpraxiswork qui publie sur Instagram des photos de maisons avec l’adresse et le nom des propriétaires spéculateurs.
Il y en a d’autres qui, comme Eric Olin Wright l’écrit dans Utopies réelles, cité par l’autrice, rompent à la fois avec le réformisme social-démocrate, partout évoluant en néolibéralisme autoritaire, et les grands soirs révolutionnaires, pour tenter « d’éroder le capitalisme en construisant des alternatives émancipatrices dans les espaces et les fissures des économies capitalistes et en luttant pour défendre de tels espaces ». Pourtant, à Détroit, la plupart de ces stratégies relèvent de la survie, aisément transposable ailleurs.
Comme la spéculation n’est pas possible sans l’expulsion des habitant.e.s, souvent pour des retards de paiement de taxes, une autre association travaille à faire, avec l’aide des habitant.e.s, une cartographie des maisons concernées, de manière secrète, à l’opposé du projet Urbanpraxiswork. Il faut éviter que cette carte devienne un outil pour les spéculateurs. La pratique de la cartographie sensible, comme on a coutume de l’appeler, est en quelque sorte née à Détroit. William Bunge y a commencé à établir des cartes sur des quartiers infestés par les rats, le taux de morsures par quartier, etc. D’autres lui ont emboîté le pas. Aujourd’hui, ces pratiques sont devenues de précieux outils pour les activistes du monde entier, comme on peut le constater avec les travaux de l’historienne Nephtys Zwer, ou ceux de géographes comme Élise Olmedo, Olivier Clochard, Philippe Rekacewicz. Quant à Détroit, ces cartes font réapparaître les déchets, la pollution des sols et de l’eau, et aujourd’hui les lignes des zones les plus exposées aux changements climatiques qui, dans la publicité officielle de la ville, sont plutôt présentés comme des atouts.

Sur la fin de son enquête, Guidée procède encore à un grand écart : entre la population des castors, sans lesquels Détroit n’existerait même pas, et le retour d’espèces disparues à l’intérieur de la ville – entre autres, encore, les castors. Leur quasi-extermination et la vente de leurs peaux en Europe ont fondé la première colonie devenue plus tard la ville. Leur retour ou celui d’autres espèces disparues temporairement n’ont rien à voir avec une rénaturalisation ni avec la fameuse wilderness, mais plutôt avec une vie possible dans les marges abandonnées ou fermées à l’activité humaine pour de multiples raisons. Par exemple une raffinerie au bord des lacs rachète une zone initialement habitée et vidée de ses habitant/es, la détruit et la laisse en friche pour ne pas être obligée de respecter le nouveau code de l’environnement.
La moindre évolution de la ville compte aussi des victimes humaines, souvent parmi les mêmes populations, comme la pandémie l’a montré. Elle compte aussi ses gagnants, qui sont souvent les mêmes, en changeant de génération. Mais cela n’est pas aussi simple, comme « au fil de ces années d’enquête passées à mettre les récits à l’épreuve de nos urgences présentes, les lectures se répondent, se contredisent, mais surtout s’accumulent, se sédimentent, instruisant et affinant la manière de les lire ».
Raphaëlle Guidée, La ville d’après. Detroit, une enquête narrative, éditions Flammarion, 2024, 352 pages, 23 €.
