Pour ceux qui ne sont pas familiers des rencontres d’Arles, le principe est simple : la ville est transformée en un lieu d’expositions géant où églises, palais, jardins et même la fameuse tour Luma (Franck Gherry ) accueillent artistes et photographes.
Pour les familiers des rencontres, on ne dit pas : « As-tu vu l’expo de Carole Newhouse ? », on dit : « Tu es allé.e à Croisière ? ». De la même manière qu’on ne dit pas le titre d’un film mais plutôt celui de son réalisateur au risque d’être pris pour un plouc dans trois arrondissements de Paris – un vrai drame.
Pour être honnête avec moi-même, il est vrai qu’après plusieurs années à arpenter Arles pendant les rencontres, je choisis les lieux plus que je ne choisis les expositions. Je me suis rendu compte que les expos qui me plaisent se retrouvent souvent dans les mêmes lieux.
L’attrait merveilleux de ces rencontres est non seulement la qualité et la diversité des expositions – du photojournalisme au collage en passant par la photo de rue et la photo d’art – mais aussi l’inscription de ce moment dans le temps : trois mois. Cela permet de déambuler dans des expositions à taille humaine sans faire la queue et parfois même être seule devant des photos.
En parlant de diversité, on oscille entre des STARS de la photo comme Nan Goldin et de jeunes photographes moins connus, voire inconnus.
Nan Goldin se fend cette année d’une vidéo de 30 minutes, présentée dans une église, où des photos de tableaux du Louvre côtoient ses propres photos mises en miroir sur une voix off de Nan herself qui nous lit le mythe d’Orphée, celui de Narcisse ou encore celui de Diane. Attention à l’hypothétique déception de ne pas voir de photos physiques et l’impression de se faire un peu avoir.
Marion et Philippe Jacquier ont, quant à eux, investi le cloître sainte Trophime avec une (très belle) exposition titrée ainsi : Éloge de la photographie anonyme. Anciens producteurs de cinéma puis galeristes, ce couple s’est spécialisé en « chercheurs d’images ». Ils trouvent dans des marchés aux puces ou des vides greniers « les photographies dont on ignore tout ou presque – l’identité de l’auteur, ses intentions, les circonstances de la prise de vue – (et qui) sont de formidables pourvoyeuses d’histoires », expliquent-ils dans le catalogue de l’exposition.
Dans cette exposition se côtoient des photos de familles, des clichés historiques (on se retrouve nez à nez avec l’enterrement de Victor Hugo), érotiques et personnels dont le trait principal est de n’avoir que des auteurs… anonymes !
Prenons Lucette, par exemple. Née au début du siècle dernier, Lucette a nourri pendant 25 ans une intense passion pour les voyages organisés et n’a jamais raté une occasion de poser seule devant…et bien devant des lieux qu’on ne peut jamais reconnaître. S’ajoute à l’absence totale de référentiel de ses voyages le fait que les personnes à qui elle a demandé de la prendre en photo ne sont jamais parvenues à faire le point sur elle. Plus de 850 clichés dont seule une petite dizaine est exposée ici et où nous découvrons cette petite dame à la permanente impeccable et au visage flou.
Ici, c’est l’histoire de la photographie en même temps que celle de la France que nous traversons, par 40 degrés sur le toit d’un cloître. Et un questionnement sur la propriété artistique et notre rapport à la notion d’auteur.

À l’autre bout de la ville, à la Mécanique générale, la notion d’auteur se questionne mais sans l’option anonymat. Sobrement intitulée Yves Saint Laurent et la photographie, la gigantesque rétrospective rend compte de la complicité entre le créateur de mode et des géants de la photo.
Si je suis dubitative au début sur l’intérêt d’une énième mise en avant de Saint Laurent, tout change face aux photos.
Les commissaires Simon Baker et Elsa Janssen nous font redécouvrir, sur une période de quasi 50 ans, les photos emblématiques qui ont révélé les créations du couturier. De ses débuts chez Dior, photographié par Richard Avedon, jusqu’au tombé de rideau dans les années 2000, on remarque l’évolution du regard d’Yves Saint Laurent à travers ses collaborations photographiques.
L’accent est mis sur la sensibilité créatrice, le respect du photographe : Richard Avedon, Sabine Weiss, Pierre Boulot, William Klein et ses formes lumineuses autour des modèles, Helmut Newton, Jeanloup Sieff et la photo nue de Yves Saint Laurent qui fait scandale au point que des chaînes de télévision et des journaux refusent de diffuser ce cliché – et j’en passe.
Les collaborations entre le créateur de haute couture et les photographes ont été sources de renouvellement, d’essais, de nouveauté. Déplaire mais être convaincu d’avoir raison semble être une liberté bien éloignée de ce qu’il est possible de faire dans le monde de l’audiovisuel et de la publicité aujourd’hui.
Fin d’exposition qui coïncide avec le départ de l’homme de mode et son constat : « Aujourd’hui, la couture se sert plus des femmes qu’elle ne les sert ».
L’auteur reconnu et célébré est-il devenu lui aussi anonyme face au mécanisme implacable du capitalisme ?
Reste cette photo de lui très jeune, assis au milieu de chaises empilées à la fin d’un défilé Dior, l’air épuisé et perdu. Seul mais vu.
