Dans Le feu extérieur, les « personnages » sont des paradoxes, les catalyseurs d’événements étranges. Il en va de même des lieux, des choses, des discours. Le récit est le déploiement de ces paradoxes du corps, de la pensée, du monde – une sorte d’envers de la logique commune pour la création d’un monde inédit ou de recréation de ce monde, le « nôtre », tel que nous ne l’avons encore, peut-être, ni perçu ni pensé.
« Le réveil montre des visages, certains changent, certains perdent leur eau, certains résistent au feu ». Si Adrien Lafille avait écrit : « des visages apparaissent au réveil », ou : « au réveil des visages m’apparaissent », cela aurait été une signification et un monde différents. « Le réveil montre des visages » n’élude pas seulement le Je, l’individu qui serait supposé les percevoir, mais cela met en avant l’événement lui-même (l’apparition des visages), un événement autonome par rapport à un sujet percevant, à un contexte causal et explicatif clair.

Quelque chose est perçu et cette perception existe comme un pur événement extérieur, un événement du monde (« il y a toujours un son qui dit : tu n’es pas seul, je suis la voix, je suis le bruit, tu m’entends, tu m’entendras »). Quelque chose est perçu ou plutôt il y a une perception mais sans personne, comme un événement du dehors. L’objet perçu (« des visages ») semble détaché de l’ordre habituel de la perception qui, ici, serait moins la faculté d’un sujet que l’apparition du monde, ou mieux, son mode d’être. La façon dont ce qui est perçu apparaît est en réalité l’être du monde lui-même, détaché du point de vue d’un sujet, de la mise en forme par un sujet : ce qui est perçu n’est pas la mise en forme du divers du monde par un sujet mais est le monde comme ensemble de « perçus », de perceptions sans sujet (« l’eau contient la mollesse pure »).
Cette idée impliquerait une conséquence : percevoir, ce n’est pas « recevoir » la chose, ce n’est pas mettre en forme un divers donné, mais c’est passer au dehors (« Depuis des jours la tête me fait mal et le dehors change »). La perception serait moins une faculté par laquelle le monde est intégré par un sujet que le passage du sujet au dehors : percevoir le monde, penser le monde, c’est être aspiré dans un dehors qui est le monde, et c’est disparaître en tant que sujet pour devenir la série des perceptions « pures » qui sont le monde. La perception comme ex-tase, littéralement : « J’ai cherché partout dans le hangar sans trouver un seul miroir, les pylônes brillent mais c’est tout, j’y regarde mon reflet déformé, des vis et des boulons apparaissent sur mon visage ».
C’est ce passage au dehors et ce mode d’être étrange de la perception qui définissent le rapport au monde du narrateur : « on sait que la chose vue est tant d’autres choses, on ne sait pas ce qui se trouve dans ce qui est vu ». Et c’est aussi bien sa pensée qui se détache de la forme close de la subjectivité et passe au dehors, devenant le monde et le récit. La mémoire, la faculté de parler, de nommer sont libérées et affectées par cette libération : la mémoire n’est plus une image ou un discours dans la tête d’un individu, elle n’est plus ce que l’individu peut aussi oublier, mais elle apparaît comme une dimension libre autant du récit que du monde – ce dont on se souvient, ce dont il y a souvenir, pouvant autant être affirmé que nié, l’oubli ou l’incertitude étant immédiatement des états de chose ou un moment du récit.

Le narrateur, par exemple, est supposé être revenu dans la ville où il a déjà vécu, où sa famille a vécu, alors qu’en même temps – les deux possibilités étant également affirmées – il peut douter de cela et que cela est nié : « C’est la ville, ma ville, on dit que je viens d’arriver, peut-être, je ne sais pas, je me souviens de tout » ; « Il s’énerve et crie que je viens d’arriver et ne connais rien » ; « elle me dit non, elle ne m’a jamais croisé avant, elle ne s’appelle pas Line ». Le récit ne représente pas un souvenir qui serait peut-être faux, une mémoire qui serait radicalement défectueuse : le récit est constitué directement, en lui-même, par la mémoire et ses limites, un récit non représentatif mais créateur d’un monde qui en lui-même, dans son être, n’est pas autre chose que mémoire et souvenir et limites du souvenir. Au lieu de mettre en scène un sujet qui ne souvient pas, ou mal, ou peut-être se trompe (ce qui relèverait du régime de la représentation), Adrien Lafille construit un récit qui élude le rapport classique du sujet à ses facultés, un récit qui devient lui-même les facultés et leurs limites. Et il en va de même de la perception.
Le monde qui alors existe ne peut être que paradoxal, aberrant, fait d’une série de possibles autant convergents que divergents, sans sélection ni hiérarchie (« c’est tout ce qui se fait et qui ne se fait pas, exactement en même temps ») : telle chose présente peut autant être absente ; tel souvenir certain peut être nié ; les états habituels du corps sont des événements du monde qui s’imposent à moi (le « sommeil qui est entré en moi » ; « leurs yeux sont entrés à l’intérieur de moi ») autant qu’ils s’échappent du corps et passent dans le monde (« Les deux personnes répondent qu’une espèce de froid sort de moi » ; « un mur sorti de moi ») ; les perceptions sont autonomes et liées à des processus de prolifération étranges ; etc.
Cette dissémination paradoxale de tout implique que s’écroulent les relations habituelles par lesquelles les choses sont classées, organisées, distinguées, reconnaissables. Adrien Lafille introduit dans le texte des relations causales mais obscures, des rapports inédits a priori incohérents, des relations logiques pourtant illogiques : « Il y a beaucoup d’herbe ici, June fait attention de ne jamais garer sa voiture sur elle car les brins font le bruit de l’air, ils sont l’air » (le bruit perçu devient une chose du monde) ; « un bâtiment explose car ses entrailles sont en coton » ; « Ce sont les loups qui ont emmené le visage dans la plaine ». Il écrit de même des relations « folles », des liens qui se font hors de toute logique commune ou rationnelle puisque la perception aberrante, la pensée aberrante sont ici le principe logique du monde : le jour et la nuit s’inversent ; une sensation de lourdeur dans les bras devient les bras qui s’allongent ; l’usure du visage d’une statue est synonyme de l’absence de ce visage, emporté par on ne sait qui, peut-être des loups ; une forme de synesthésie à la fois dérègle et règle les rapports entre les sensations (« son goût est rouge, très rouge » ; « je sens toujours la couleur de la confiture ») ; etc. Puisque les perceptions, sensations, pensées, passent dans le monde, se libèrent de leur mise en forme par un sujet, alors leurs relations deviennent également libres et sont susceptibles d’entrer dans d’autres relations tout aussi libres. Le monde qui existe dans Le feu extérieur est un tel monde, fait de relations flottantes, mobiles, aberrantes, plurielles. Peut-être serait-ce le monde tel qu’il est lorsqu’il n’est pas soumis à sa mise au pas par les exigences du sujet.

En lisant le livre d’Adrien Lafille, on pourrait se croire chez Henri Michaux, à l’intérieur du délire logique de Plume et de son « personnage » qui n’en est pas un, qui est plutôt une figure en laquelle se contracte un ensemble de mouvements aberrants et paradoxaux. On pourrait aussi se croire dans l’esprit d’un enfant, dans le point de vue d’un enfant sur le monde et lui-même puisque, d’une part, certaines formulations font penser au langage d’un enfant, mais aussi parce que l’absence de maîtrise de la logique commune et l’invention d’une autre logique irrationnelle seraient le fait de l’enfance : la référence aux bonbons ou au toboggan ou aux loups ; l’humanisation des objets ; « le docteur des genoux » ; « je n’ai pas eu les muscles » ; « dans le sombre ils n’ont pas la vie » ; « c’est la maladie du clou » ; etc. Ceci serait aussi une possibilité du livre à condition de poser que celui-ci ne représente pas l’esprit d’un enfant, le monde vu à travers les yeux d’un enfant, mais qu’il fait de l’enfance le principe d’une écriture qui ne renvoie à aucun enfant, à aucun esprit individuel particulier, ni celui d’un enfant ni celui d’un adulte.
Comme chez Michaux, comme chez Rilke, comme chez Sarraute, l’enfance se détache de l’enfant et devient une puissance du monde et de l’écriture, leur logique interne. Et il en va de même pour le sommeil, le rêve : le livre n’est-il pas aussi bien écrit à l’intérieur de la logique du rêve, avec ses images incohérentes, ses situations aberrantes, ses possibilités illogiques qui sont celles du monde devenu un rêve hors de tout rêveur ?
Le feu extérieur n’est pas un récit qui symboliserait quoi que ce soit, pas plus qu’il ne représente quoi que ce soit. Il s’agit d’un livre de logique qui inclut tout l’illogisme d’un monde sans sujet central et organisateur, un monde écrit poétiquement et laissé libre. Le récit, en ce sens, n’est pas le déroulement d’une action mais celui d’un mouvement chaotique par lequel les relations du monde et de la pensée et du corps se composent et se recomposent sans cesse. Le livre, ici, est d’abord la création de ce monde, sa destruction et sa création. Donc, la vie.
Adrien Lafille, Le feu extérieur, éditions Corti, avril 2024, 168 p., 19 €