Une ligne qui fait promenade : Festival du dessin, Arles (20 avril-19 mai 2024)

Affiches de Tomi Ungerer ©Aline Pujo

« Quand on est petit, on chante, on danse et on dessine. On devrait faire cela toute notre vie durant ». Ce vœu formulé lors du discours d’inauguration par Lou Doillon, présidente d’honneur de la deuxième édition du Festival du dessin à Arles, résonne parfaitement avec l’ambiance enjouée des visiteurs.

Le spectre des dessins déployés dans 45 expos, 11 lieux de la ville et plus d’une centaine d’artistes, montre un univers de styles, de techniques et de formats variés. Un grand nombre d’inédits et de dessins appartenant à des collections privées sont également prêtés pour la première fois pour le plus grand plaisir des amateurs.

Dans la chapelle du Muséon Arlatan, on retrouve les iconiques affiches politiques de Tomi Ungerer traitant de la ségrégation raciale (dont Black Power/White Power, 1967) comme de la guerre du Vietnam. Des dessins satiriques de la société new-yorkaise qu’il côtoie dans les années 60 et les livres d’enfants (Les Trois Brigands, Jean de la Lune) qui lui assure une notoriété internationale. S’en suit une grande liberté d’exploration : « Je ne pourrai pas dessiner toute ma vie les mêmes personnages. Je préfère butiner de style en pistil » (Un point c’est tout, Bayard, 2011).

Stéphane Calais. Plié, Strié, Barré. Installation in-situ. ©A.Pujo

Cet hommage à Tomi Ungerer, qui succède à Sempé comme invité d’honneur de la précédente édition, son impertinence, sa drôlerie, son talent donne le ton des choix du directeur artistique, Frédéric Pajak. C’est grâce au soutien de Vera Michalski, fondatrice de la Fondation Jan Michalski que Pajak, (dessinateur et écrivain, fondateur de la maison d’édition Cahiers dessinés), épaulé de 14 commissaires d’expositions a pu mettre en lumière cet art dont il écrit : « le dessin est un art qui nous échappe ; il ne souffre aucune définition stricte […], il peut ne montrer qu’une succession de lignes délicates ou un enchevêtrement d’ombres et de lumières ; il peut devenir aquarelle, gouache, papier découpé, pointe sèche, eau-forte, lithographie, graffiti. La main prolonge le regard – on peut aussi dessiner les yeux fermés… ».

Ainsi, dans cette édition, l’œuvre d’Henri Michaux se voit confrontée celle de Lee Ufan dans la Fondation de ce dernier qui affiche son admiration pour le maitre. Un choix d’œuvres essentiellement sur fond noir. Des présences, des visages esquissés comme des apparitions, suggestions de mescaline prise sous contrôle médical.

Il y a des créations impulsées par le lieu d’exposition comme les lais immenses de Stéphane Calais suspendus comme des draps, du haut des voutes, et jouant avec les plis et replis du papier comme des volutes dans une approche très plasticienne de l’espace.

Cette seconde édition expose pour la première fois des dessins d’art brut comme ceux de Robert Coutelas au Musée Réatu, ou encore les univers particuliers de Markus Buchser, Pascal Vonlanthen, Bernard Grandgirard, Ronald Saladin et Jacqueline Oyex à la Croisière.

Pascal Vonlanthen, 2020 et 2022.
Feutre à encre de Chine sur papier. ©A. Pujo

Coutelas peint sur des vieux cartons au format de cartes de tarot. Il s’est écarté du monde de l’art pour peindre dans un grand isolement son aventure intérieure nourrie de mythologie, de motifs médiévaux et de citations bibliques. Cette œuvre prolixe est devenue culte au Japon.

C’est à travers l’obsession de l’autoportrait que Jacqueline Oyex apaise ses angoisses. Hospitalisée pour des troubles mentaux, elle crayonne de façon sommaire des visages douloureux qui fixent le spectateur. Alors que Pascal Vonlanthen est un analphabète qui dessine du texte. Il occupe l’espace de la feuille qui semble offrir l’image d’une composition musicale. Toutes ces approches d’art brut paraissent par bien des aspects déroutantes et fascinantes.

Il y a ceux qui croquent par des dessins de presse, mordants, drôles voire cyniques, l’actualité du monde. Le croquis rivalise avec les textes satiriques et si drôlement féroces de Wolinski, de Daniel Goossens et Guido Buzzelli pour ne citer que certains de ces talentueux dessinateurs présentés à la Croisière ou encore le célèbre René Goscinny à l’Espace Van-Gogh

Mais on découvre également de Sergio Aquindo, que l’on connaît pour ses parutions dans le journal le Monde, un travail plus personnel à travers de magnifiques fusains sur cartes anciennes, dont il dit qu’il cherche à « raconter des histoires à travers un visage. Comme dans la main, il y a dans le visage quelque chose à la fois de banal et de mystérieux, d’impénétrable. »

S. Aquindo, Perdu en lui-même, 2022. Fusain sur carte ancienne ©A. Pujo

Des découvertes ou des corpus peu connus ponctuent cette promenade artistique : jeunesse en souffrance dans un dessin qui exprime une grande fragilité chez Antoine Capitani à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz ; émouvant récit autobiographique d’Anne Gorouben lié aux non-dits familiaux marqué par la déportation ; étranges contes aux sujets grotesques chez Frédérique Loutz à l’étage de l’Espace Van-Gogh.

Dans ce même lieu, on découvre le fantastique et on peut se régaler de situations absurdes grâce à l’humour noir de Jean Gourmelin dans une exposition dédiée aux « Présences d’hier ».

Le savoir-faire des auteurs se révèle aussi dans des œuvres, dessinées sur le vif, brillamment figuré par la série des arbres de Jean-Luc Favéro. Quotidiennement, Favéro se promène en forêt à la recherche de l’arbre à portraiturer, une éthique de vie dans le respect de la décroissance. Ainsi dessine-t-il, sur des vieux livres de comptes récupérés, avec de la brou de noix qu’il réalise lui-même. Le croquis est exécuté sur place et terminé le jour même à l’atelier. Le tout est saisissant d’habileté et de finesse.

Saisir l’essentiel, se retrouve dans le coup de crayon d’Oskar Kokoschka. Ce maître viennois de l’expressionnisme, « artiste dégénéré » pour le régime nazi, manie le trait à l’aide de crayons de couleurs d’une façon magistrale. L’énergie du trait se conjugue au dépouillement de tout superflu décoratif. À ses côtés, au Musée de l’Arles Antique, sont regroupées deux autres grandes figures de l’art : Joseph Beuys et Félix Vallotton.

L’amour du dessin se retrouve dans cette grande variété de propositions. Autant de références à l’histoire de l’art, à l’art populaire, à la bande dessinée. Un grand nombre d’univers poétiques, une manière de voir la forme font la force de ce Festival du Dessin.

« Un dessin est simplement une ligne qui fait promenade », disait Paul Klee. Souhaitons que la promenade d’Arles perdure longtemps !

Festival du dessin, Arles, du 20 avril au 19 mai 2024.