Grégoire Sourice : « Produire une polyphonie légèrement dissonante » (Le cours de l’eau)

©Guilhem Vellut/WikiCommons

 À l’occasion de la parution de son livre Le cours de l’eau, aux éditions Corti, entretien avec Grégoire Sourice par Emmanuèle Jawad.

Le livre est composé à partir des articles du code civil qui concernent l’eau et la propriété, dans une structure régulière : article du code qui ouvre chacune des sections, analyse lexicale et critique autour de certaines notions. Si les articles juridiques prélevés se rapportent à la question de l’eau en particulier, les règlements régissent tous nos espaces de vie. Le texte évolue vers des développements narratifs et poétiques où un matériau à la fois critique et biographique vient se confronter aux énoncés juridiques. Comment est venu ce projet d’écriture sur le code civil et autour de l’eau en particulier ? 

J’ai découvert le code civil par hasard, à l’occasion d’une soutenance de thèse. En écoutant lire certains articles de ce texte juridique, j’ai eu l’impression de me trouver face à une concrétion de langage bien particulière : avec une grande précision, dans le vocabulaire notamment, des articles de loi cherchaient à définir et à caractériser les manières légales de posséder les choses. J’ai commencé à lire ce code et deux éléments m’ont surpris : l’usage de la métaphore et le fait que presque tous les articles qui définissent la propriété privée n’ont pas été réécrits depuis la promulgation du code en 1804. Cela m’a donné l’impression d’avoir découvert la matrice de notre rapport aux choses.

J’ai alors imaginé un projet en trois temps. D’abord un livre de lecture, qui s’intitule Approximativement (Les presses séparées de Marseille, 2023), dans lequel je donne à lire des articles du code civil dans leur réécriture successive. J’ai repris pour ce livre le format de la première édition du code, celle de 1804, et j’ai imprimé sur presse typographique la couverture et un tiré à part. Dans un deuxième temps, un livre de commentaires, qui a donné Le cours de l’eau. La troisième phase de ce projet devait être un roman, Thriller, écrit uniquement à partir d’énoncés juridiques.

L’idée de se focaliser sur l’eau est apparue assez simplement : plusieurs articles parlent des fleuves et rivières, des sources, de la pluie, des animaux aquatiques… L’eau est source de litiges, à chaque fois elle semble poser problème. Fluide, elle déjoue les définitions rigides des catégories juridiques. Qui plus est, et particulièrement quand elle vient à manquer, on est généralement forcé de reconnaître que l’eau n’est pas un bien comme un autre.

Je peux ajouter que Le cours de l’eau s’est s’écrit en réaction à mon livre précédent, La Gelée du vivant, dont l’écriture m’a beaucoup couté, notamment parce que le principe de clôture du livre m’a très longtemps échappé. Ici, c’est l’inverse, du moins c’est ce que je croyais au départ, car Le cours de l’eau accueille finalement des matériaux hétérogènes avec lesquels il a fallu composer pour trouver au livre sa partition.

Le cours de l’eau convoque différents domaines (droit, histoire…) et s’inscrit à la jonction des registres (critique, récit, poésie…), empruntant diverses formes. Comment s’est constitué ce matériau d’écriture ? Quelle démarche a été privilégiée ?

J’ai d’abord commenté les articles de loi sans me documenter. L’idée était de rester idiot face à la loi, et de l’aborder comme un non spécialiste. Je ne suis pas juriste, mais puisque le code civil regarde nos vies privées et fixe un certain rapport à la terre, je me suis dit que je pouvais essayer de tenir un discours sur la loi, en la lisant comme un texte ordinaire. La figure de Don Quichotte m’a influencé, d’autant plus que le premier article qui apparaît dans Le cours de l’eau concerne les moulins. À notre époque d’inflation juridique, j’ai essayé d’aborder le code comme un personnage errant et anachronique. Pendant une année j’ai donc méthodiquement commenté les articles de mon corpus. Ça a donné la matière première de ce livre. La littérature expérimentale, et la poésie en particulier, ont développé des outils analytiques très efficaces : montage, analyse syntaxique, liste, versification qu’il m’a semblé pouvoir mettre à profit dans un commentaire de texte. Dans un second temps, j’ai lu des livres d’histoire pour mieux comprendre d’où venait le concept de propriété privée telle qu’il est énoncé dans le code civil, et comment je pouvais le travailler.

J’ai également cherché à faire varier ma position d’énonciation. Je me suis imaginé par moment rédacteur de la loi, ou bien j’ai observé en divers endroits comment des personnes se comportaient avec des parcelles, des biens, des héritages.

Chaque article du code civil prélevé fait l’objet d’un questionnement critique. « Est-ce que connaître la loi permet de lutter plus efficacement contre les inégalités qu’elle structure ? » (p.18). Les prélèvements opérés ainsi spécifiquement autour de la question de l’eau dans le code relèvent aussi d’un geste politique : « Les cours d’eau redistribuent la terre. Ils détruisent selon des lois invariables tous les signes de propriété ».  Peut-on dire que les enjeux de ce travail d’écriture sont politiques ?

La phrase du livre que vous signalez est une citation déguisée d’un livre de Novalis, Pollen, paru chez Harpo& : « La nature est ennemie des possessions perpétuelles. Elle détruit selon des lois invariables tous les signes de propriété, efface toute trace de ce qui a été édifié […]. Le droit de propriété s’éteint au bout d’un temps donné. »

La dimension politique de ce texte réside principalement dans une tentative de mettre en doute le langage du droit. L’intuition à l’origine du livre a été de confronter la lettre de la loi à d’autres logiques discursives – associatives, fictionnelles – afin de désarticuler ce qui s’énonce avec une évidence suspecte dans le code civil. Une partie rouge, de Maggie Nelson, ou bien les livres d’Emmanuel Hocquard et ceux de Nathalie Quintane m’ont beaucoup influencé. Je crois qu’il y a une tentative de mise à plat, de considérer comme également signifiant un concept juridique et la parole des administrés, ou bien la jurisprudence et des réflexions plus anodines. Le cours de l’eau est une tentative de court-circuiter une discipline très hiérarchisée, qui a en outre tendance à considérer ses conceptions comme naturelles.

Concernant la dimension ou la visée politique de ce texte, je peux ajouter que je m’en suis méfié tout au long de l’écriture. La connivence me semble parfois préjudiciable et je préfère les livres qui inquiètent nos positions de sujet, notamment d’un point de vue moral. Par ailleurs, au fur et à mesure de l’écriture, je me suis émancipé du code civil pour réfléchir à la propriété privée, et à nos rapports affectifs avec les objets.

Peut-être que la dimension la plus politique de ce texte est son côté humoristique. Au sérieux aveugle de la loi sont opposées des parodies. Ce burlesque, et le souhait de mêler à l’analyse des moments plus émouvants, sont les deux principaux moyens que j’ai trouvés, dans ce livre, pour m’attaquer à l’hégémonie de la propriété privée et au rapport à l’eau et à la terre qu’elle sous-tend.

Dans le travail de composition, des circulations s’effectuent de l’article de loi à la mémoire individuelle, du juridique au récit, dans une porosité des domaines. La section « Consolation » marque, au centre du livre, très explicitement, ce glissement du collectif à l’histoire individuelle. Les objets et relevés administratifs ainsi documentent nos vies, intègrent la mémoire familiale. Comment s’est effectué dans le travail d’écriture l’agencement de ces différentes composantes ?

Alors que je commentais ces articles, mon amie, Emma, qui est très présente dans ce livre, a dû déménager la maison dans laquelle elle a grandi. Tout d’un coup, les problématiques de la propriété, de la transmission, de la mémoire se sont retrouvées très incarnées. D’un ensemble d’observations et de réflexions est née la partie centrale du livre, « Consolation », composée de poèmes. Partie qui se poursuit, sous une autre forme, dans le commentaire du dernier article du livre (« Il est des choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous »).

C’est ma manière de faire des livres, par le montage d’éléments a priori disparates mais qui s’avèrent, une fois rapprochés entre eux, produire une polyphonie légèrement dissonante. J’apprécie l’écart, la distance qui persiste entre deux phrases et dans laquelle il devient possible de se projeter.

Le travail d’agencement n’a pas été simple, j’ai testé plusieurs montages, et bénéficié de l’aide et des conseils de nombreuses personnes, qui sont remerciées à la fin du livre. Marie de Quatrebarbes et Maël Guesdon, les éditeurices de Corti, ont insisté pour préserver l’hétérogénéité de ce livre, à un moment où, par lassitude, j’ai voulu rendre ce texte plus univoque.

Dans cette hétérogénéité des formes et des matériaux d’écriture, la composition met en évidence sept parties répertoriées en toute fin de volume, dans la table des matières. La section intitulée « Index des choses » clôture l’ensemble. « Pourquoi certains sont des sujets de droit et d’autres des choses ? ». Quelle place occupe précisément la constitution de cet index dans Le cours de l’eau ?

L’index est une manière de rendre hommage aux choses qui apparaissent dans le livre. Il est accompagné d’un chapeau qui précise : « Les choses, dans un sens juridique, regroupent tout ce qui n’est pas sujet de droit. Les droits des personnes s’exercent sur elles. Cet index est une liste de noms communs. »

Ce qui a d’abord suscité sa composition, c’est la parenté entre l’index rerum (index consacré aux notions, ou aux thèmes abordés dans un ouvrage) et le concept de res (en droit, ce qui est objet, les choses en général). Cet index des choses est donc le fruit de traductions approximatives.

J’ai eu l’impression que réunir ces noms communs, que nommer une dernière fois ces choses avant de refermer le livre, c’était ce qu’il convenait de faire, c’est-à-dire ce qui était juste. Par ailleurs, cette liste de noms sans verbe ni déterminant ni adjectif est comme une invitation, de la même manière qu’on peut ouvrir le dictionnaire et considérer que tout reste à dire.

La singularité du livre tient à cet assemblage des registres et à son remarquable démontage des logiques juridiques. Le traitement critique des articles du code civil est porté à la fois par l’expérimentation, en filiation, comme vous le soulignez, avec certaines formes de poésie (« poésies expérimentales ») et un humour omniprésent (ainsi l’épisode hilarant autour du « détournement de nuages »). L’expérimentation est-elle un axe essentiel dans votre travail d’écriture ?

L’expérimentation, dans le cas de ce livre, est une pratique d’écriture fondée sur une méthode restrictive : circonscrire un corpus, chercher un terme qui se répète, utiliser une variété d’outils à ma disposition pour « tester » ce qui entend faire loi. À partir du moment où mon sujet a été défini, je me suis livré à quelques expériences en endossant des rôles : celui de « l’ingénieur-grammairien » (Emmanuel Hocquard), celui de « l’idiot » (Don Quichotte), celui de l’amoureux, du fils, du poète élégiaque, de l’érudit, etc. Je me rends compte que c’est étrange de le dire comme ça. On dirait que je suis extérieur à tous ces rôles, à toutes ces instances d’énonciation particulière, alors que ce n’était pas le cas. C’est peut-être simplement que je suis sorti du livre, et que dans la mesure où ce sont souvent des intuitions qui guident ce que j’écris, c’est difficile de tenir un discours aussi objectivant a posteriori.

À propos d’humour : certains articles sont loufoques en eux-mêmes. Face au sérieux de la loi, l’humour, la dérision, la parodie m’ont semblé les bonnes stratégies pour faire dégonfler cette tentation de vouloir tout régenter. Les eaux, qu’elles courent ou qu’elles soient closes, ne cessent de sortir du cadre dans lequel le droit aimerait les voir se tenir tranquilles. On dirait déjà le scénario d’un cartoon.

Le projet initial comportait « trois temps ». Le cours de l’eau s’inscrit-il dans un cycle d’écriture ?

J’ai commencé à travailler sur un autre sujet qui, bien qu’il touche à la personne, est tout de même éloigné du code civil. Le troisième temps mentionné plus haut dans cet entretien est à l’état d’ébauche et je ne suis pas certain d’avoir un jour le désir de le poursuivre. J’écris actuellement une fiction à propos de mon avatar sur leboncoin, PeroPerez13, un livre dans lequel je me risque à écrire sans commenter une matière textuelle préalable. Dans la mesure où Le cours de l’eau a eu du mal à trouver son titre, j’ai commencé par le nom pour ce nouveau projet. Il s’appelle Le dégradé rouge du sentiment intestinal.

Grégoire Sourice, Le cours de l’eau, éditions Corti, 2024, 128 pages, 17€.