La pop est-elle morte ? 2022 en musique

Madonna & Tokischa - Capture d'écran YouTube

Les fins d’année ne seraient pas ce qu’elles sont dans l’esprit de chacun sans leur lot d’inévitables palmarès de ce qui a pu marquer musicalement les 12 derniers mois, s’agissant notamment de la pop music. Pourtant, d’emblée, avant même d’offrir un quelconque top 10, une question urgente se pose qui, depuis quelques années, se fait entendre de manière lancinante dans toute son inquiétante singularité : la pop music existe-t-elle encore ? Existe-t-il encore une star globale ? Existe-t-il même encore une identité sonore des années 20 ? Rien n’est moins sûr.

Car, à l’évidence, la pop est morte. C’est fini. Il faudra bien finir par s’y faire. Le constat est sans appel tant les années 20 semblent achever un phénomène amorcé avec les années 10 : l’atomisation du champ culturel induite par la massification d’Internet aboutit en toute logique à une fragmentation des lignes musicales directrices dont l’éparpillement devient la clef de voûte et la perte consommée. Aucune grande tendance musicale ne se dessine ainsi qui parviendrait à fonder l’époque en elle-même. Car qui peut dire avec certitude, dès les premières notes, quel son caractérise ces années 10 ? Les synthés 80s de la bande FM de The Weeknd ou de la suave Dua Lipa ? La house 90s agressive d’Azealia Banks ou celle très Rodeo Drive de Beyoncé ? Ou encore, plus proche de nous, le RnB 00s de la poussive et hélas très fade SZA ? Rien de tout ceci, hélas, on l’a bien compris.

Et pour en mesurer la force, il n’est peut-être qu’à suivre la carrière du plus remarquable indicateur de la musique pop, indicateur né avec les années 80 : Madonna. Repère culturel parmi les repères culturels, véritable indice Big Mac de l’industrie musicale, Madonna n’est pas que Madonna : elle est toujours à la fois elle-même et l’époque, construisant son odyssée musicale sur une anthologie sonore de chacune des époques qu’elle traverse et qu’elle pille. Sans identité ferme et ne cessant, dès lors, d’évoluer au gré des évolutions, elle laisse apercevoir à chaque album ce qu’une période musicale peut produire : remarquable embrayeur d’époque de ce qui fait tendance dans la tendance.

À chaque album, Madonna fait époque : son synthétique de Jellybean pour First album, le Nile Rodgers post-Bowie pour Like a virgin, pop acidulée pour True Blue, lavish pop pour Like a prayer, house pour Erotica, RnB de luxe pour Bedtime Stories, new age electro pour Ray of Light, folktronica pour Music et American Life, post-disco motion pour Confessions on a dancefloor. Mais entre 2005 et 2015 que s’est-il passé ? Quel album, en reine de la pop, Madonna a-t-elle sorti qui serait remarquable et qui permettrait de cartographier la tendance ? La réponse est cruelle comme l’époque même : aucun.

En effet, en 2008, Hard Candy, album bâclé, court après le RnB d’alors en mode Timbaland et The Neptunes ; en 2012, MDNA s’offre comme une horreur horrible, absolument inaudible dont l’unique but semble être de remplir, à coups de BPM poussifs, un stade vélodrome en coma dépassé ; enfin, en 2015, Rebel Heart, double album avorté, essaie de trouver le son du moment mais sans pour autant parvenir à convaincre, empli de faux tubes et de mélodies absolument sans saveur. Depuis leur détresse créatrice, aucun de ces albums ne parvient à poser une réelle tendance, même quelconque, même éphémère. Leur puissance à cerner l’époque se fait alors paradoxale tant, en l’absence de ligne directrice, il ne s’agit de dire qu’une chose : il n’y a précisément plus de tendance et que la pop, c’est fini – au détriment de Madonna même. C’est une recette qui, avec manifeste, ne fonctionne guère plus. Si bien qu’à la vérité, l’indéniable recul en popularité de Madonna comme icône ne doit pas se lire comme le recul de Madonna en soi mais plutôt comme l’inévitable effacement de la pop qui n’est plus qu’un songe effondré à l’horizon d’une modernité musicale et commerciale ayant achevé son dernier chapitre dans un souffle ultime.

Cependant, loin de toute disparition consommée, le propre de la pop est peut-être de toujours renaître, de toujours trouver en soi l’énergie pour revenir à la vie, de rebattre les cartes quand, précisément, la pop possède cette force : ne jamais perdre pas son fil narratif qui, peu ou prou, est également un fil critique. Car la musique pop n’offre jamais un simple son : elle donne une lisibilité à ce son en le narrativisant activement : la pop n’existe qu’à la mesure du grand récit qu’elle est capable de délivrer à qui l’écoute. C’est toujours, peu ou prou, une musique qui parle et qui raconte. Il lui faut un souffle épique et simultanément réflexif pour conjurer l’effacement. Si bien qu’à l’horizon des années 2020, les cartes sont, de nouveau, rebattues après presque 10 ans d’effacement de la pop et du morcellement du champ musical.

Et une fois encore, c’est Madonna qui peut servir ici de rose des vents sonore dans ce no man’s land d’époque. Deux actes de l’artiste américaine redessinent une carte où la pop va peu à peu reprendre ses droits et affirmer de nouveau les contours d’une terre à explorer.

Premier acte : album passé sous les radars, conspué par âgisme et identification de la pop à une supposée jeunesse, Madame X a pourtant, en 2019, reposé les fondements d’un son à venir : celui, alors décrié, d’un future latino de l’expression de Mirwais, le producteur majeur de l’opus. Plus de trois après la sortie de l’album aux ventes décevantes, force est pourtant de reconnaître que Madame X est un acte de songwriting pop majeur, lui qui enregistre le future latino comme la tendance actuelle majeure. Rosalia et Bad Bunny peuvent-ils résolument prétendre le contraire ?

Second acte : une compilation en 2022 de la même Madonna, Finally enough Love collectant plus de 50 hits mais en autant de remixes d’alors, véritable bible sonore de toutes les tendances  des dancefloors, de 1982 jusqu’à 2020, de la Hi-NRG à la house de Miss Honey Dijon comme pour venir dire, à la suite de God Control et I don’t Search I Find en 2019 sur Madame X, combien le revival house caractérise le moment. Beyoncé et Drake peuvent-ils également prétendre le contraire ?

Une pop à deux têtes, entre future latino et revival house : tel est donc bien la double tendance du moment que cette année 2022 a vu exploser comme jamais dans autant d’albums aussi bien remarquables pour certains, qu’oubliables pour d’autres.

A commencer par Renaissance de Beyoncé, dont on a beaucoup entendu parler. Dont on a trop entendu parler. Car il faut le reconnaître, Beyoncé offre avec Renaissance un album absolument parfait mais hélas aussi absolument sans aucun intérêt. Pourtant, rien ne manque. Sur les 16 titres, il y a 16 tubes. De fait, on y trouve tous les ingrédients du succès, et Beyoncé ou plutôt ses producteurs le savent tant il ne s’agit pas véritablement de producteurs mais plutôt de scénaristes. Renaissance n’est pas un album sonorisé : c’est un album extrêmement scénarisé au cœur duquel le Ballroom – qui, à véritablement parler, n’a jamais intéressé Beyoncé de près ou de loin – devient l’objet d’un storytelling en mode Houston is burning. Mais si les ingrédients sont là et la recette appliquée à la lettre, rien pourtant ne parvient à prendre. Il manque un véritable maître d’œuvre. Tout y est fade. Seul un titre (c’est déjà beaucoup, nous objectera-t-on à bon droit) atteint finalement sa cible : « Heated » où, poussé par des percussions qui prennent le pas sur tout, Beyonce enfin s’incarne notamment dans la montée finale, manière de remontada rythmique qui installe cette chanson comme l’une des meilleures de l’année.

À Renaissance, sorte de sous-Erotica pour défilés onéreux, on préfèrera le très curieux album de Drake, Honestly, nevermind, sorti en juin et porté par l’énergie Baltimore Club, dont on se demande pourquoi il l’a sorti tant il constitue un véritable hapax dans sa carrière. Drake n’a pas l’habitude de se poser beaucoup de questions, et ici encore moins : « Massive » s’offre alors de loin comme un titre parfait, où le rappeur prend son public à revers, public qui n’hésite d’ailleurs pas à déserter – tant pis pour lui.

Autre pôle de cette pop bicéphale : le future latino qui, au fil de l’année 2022, a fini par s’imposer définitivement à travers tout d’abord Rosalia. On est ici très loin du storytelling à la Beyoncé et de sa fatigante production hollywoodienne. Là se donne une inventivité sonore certaine. Avec Motomami, Rosalia signe un des albums les plus singuliers de l’année en retrouvant l’énergie propre à la pop : l’alliance de l’exigence et du populaire. Qu’est-ce que Motomami sinon une Missy Elliott qui se serait mise au reggaeton qui, lui-même, se serait mis au flamenco qui, lui-même, se serait mis à produire des tubes ? Qu’est-ce que Motomami sinon un album étonnant, moitié journal intime, moitié mémo vocal qui, en dépit de ses chansons brisées, étonne par son extraordinaire fluidité ? Qui peut oser dire que La Combi Versace avec l’étonnante Tokischa n’est pas la chanson la plus aboutie de 2022 ?

On pourra également parler de Bad Bunny qui, avec Titi me pregunto, signe un double album dont le reggaeton possède la même qualité que celui de Rosalia : la mélodie sans cesse syncopée, coupée, hachée – rythmée à l’échelle de la chanson elle-même.

On pourrait continuer longtemps à égrener ces albums ou autres chansons qui souscrivent à cette double tendance qui, pourtant, en oublie une majeure : celle, portée par le meilleur album de l’année, celui de Kendrick Lamar, Mr Morale & The Big Steppers qui, sans tube manifeste, n’a pas eu l’attention populaire qu’il aurait mérité.

Car, toujours rangé dans la catégorie hip hop, ce double album est de loin ce que la pop a produit de plus important ces dernières années. Où, chez Lamar, la pop ne tient qu’à partir du moment où, au concept commercial sur lequel elle se fonde, elle sait adjoindre un récit qui offre une ressaisie de l’expérience du monde par la chanson. Kendrick Lamar l’offre ici depuis une narration au souffle épique où, à la confession brute, vient se mêler tout au long des 18 titres, une manière d’odyssée collective, d’odyssée d’époque sur le monde tel qu’il ne va plus, où chaque titre s’improvise et se pose comme collage sonore, comme tempête auditive, comme désordre musical. C’est de loin ce qu’on a entendu de plus incandescent et irascible depuis très longtemps.

Pourtant, rien de tout ceci dans Madame X de Madonna, aucune piste pour ouvrir à cette tendance. Madonna, dont on disait à l’entame de cet atticle, qu’elle pouvait être perçue en catalyseur de tendances, aurait-elle perdu la main ? Qu’on se rassure : la reine de la pop vient de dire que Kendrick Lamar avait signé l’album de l’année. Tout rentre finalement dans l’ordre. La pop est morte, vive la pop. On a presque eu peur.