La prise du Louvre : Sur Apeshit, de Beyoncé et Jay Z

D’une sidération l’autre. Après l’incroyable vidéo de Childish Gambino, This is America, nouvelle tornade sur nos écrans : Beyoncé et Jay Z prennent le Louvre, ils y tournent Apeshit dans le secret. Le clip circule depuis hier, bientôt 12 millions de vues.

Mauvais goût, diront les uns en fronçant le nez devant l’esthétique kitsch des costumes ; scandale, crieront les autres un peu plus fort : les marchands ont réinvesti le temple, on joue du hip hop au Palais.

Lundi 18 juin sur France Inter, Sonia Devillers signait une chronique intitulée « Beyoncé et Jay-Z, monarques de la culture », où elle s’insurgeait de la prise de pouvoir des Carter sur les symboles de la monarchie et le patrimoine culturel. Elle écrit : « Beyoncé et Jay-Z sont nos nouveaux monarques. Et de la monarchie, ils s’arrogent non seulement les symboles, mais aussi les droits. Dont celui de régner sur les Arts. Flagrant. Que dit ce clip ? LE Couple, c’est nous. LE Pouvoir, c’est nous. ». Sonia Devillers a raison : le Louvre a la cote du moment, c’est là que vont les aspirants monarques pour signer leur ascension.

Les nouvelles monarchies du Louvre

Prendre le Louvre, s’arroger la jouissance privée du Palais des rois de France transformé en Musée, c’est prendre la couronne des mains du Pape pour s’en ceindre soi-même. Les Carter le savent, les plans sur les portraits de Napoléon le disent assez fort. Le roi est mort, vive le roi.

La chanson est bien une prise de pouvoir : de Beyoncé qui feint de s’étonner de son propre succès (« I can’t believe we made it ») à Jay qui renverse les rapports de force (« I said no to the Superbowl : you need me, I don’t need you »). Mais qui est ce nous dont parle Beyoncé ? Qui représente ce moi capable de décliner des invitations perçues par toute la sphère pop américaine (mais pas seulement, quoiqu’on préfère oublier la performance de Coldplay en 2016) comme l’honneur suprême ?

Dans la lignée des engagements récents de Beyoncé dans une mouvance afro-féministe (elle sample par exemple le désormais fameux discours « We should all be feminists » de Chimamanda N’Ngozie Adichie dans Flawless, 2013 ; rend hommage au mouvement Black Lives Matter et aux Black Panthers lors de sa performance au… Superbowl de 2017), ce que le clip donne à voir, c’est l’accession au pouvoir de ceux que l’Occident relègue aux marges, écarte, exploite. La caméra passe ainsi des cordes aux poignets d’un personnage noir de tableau aux bras tordus dans le dos d’un danseur noir, dans le clip. L’art du Louvre, selon le montage soigneusement étudié de ce film, c’est cela : pureté du blanc, domestication du noir. Joconde contre Négresse.

Portrait d’une négresse, Marie-Guillemine Benoist, 1800, tel qu’il figure dans le clip

Il y a beaucoup à dire sur l’afro-féminisme de Beyoncé, et l’engagement politique des Carter. Ne soyons pas naïfs : bien sûr, ça rapporte. Un peu comme à Dior le t-shirt « We should all be feminists » (700 $ pièce). Bien sûr, tout ceci s’inscrit dans une incroyable machine de communication entièrement dédiée à consacrer l’hégémonie du couple. Et qui marche : ne la surnomme-t-on pas déjà Queen B. ? Surtout, c’est une intégration de pensées contestataires dans la logique capitaliste (au risque, largement commenté, d’en trahir le message).

Mais on aurait tort de sous-estimer l’importance de cette dimension politique, d’ailleurs aux fondements de l’histoire du hip hop. Quand NWA chante « Straight outta Compton », c’est un cri de colère contre l’abandon des quartiers de Los Angeles à la misère et à la drogue, contre les violences policières, contre les politiques ségrégationnistes qui ne disent pas leur nom. Le hip hop s’est formé comme un art contestataire, chant des esclaves contemporain – la trajectoire de Jay Z et Beyoncé, génies du marketing, en marque un aboutissement possible : celui de la consécration d’artistes noirs par appropriation du capital symbolique canonique (et exhibition du capital économique, selon une esthétique propre au genre).

Cette vidéo s’inscrit d’ailleurs dans un air du temps, et il faudrait parler en ce sens de Black Panther (2018) le film adapté de l’univers Marvel et dont les héros et héroïnes sont noir.es, Africain.es, et capables à leur tour de sauver le monde – en reconduisant tous les codes de l’exercice du pouvoir occidental. Mais un symbole est bien là, quoi qu’on en dise, dans la substitution des traditionnels Captain America ou James Bond par des visages et des accents jusqu’ici éloignés de ces rôles.

This is America

Surtout, la comparaison avec le clip de This is America est éclairante : Les clips, celui des Carter et celui de Childish Gambino, revendiquent tous deux une position politique critique, mais leur rhétorique est presque exactement opposée. Appropriation des emblèmes du prestige tels qu’ils ont été définis par le pouvoir blanc chez les Carter (le costume, le drapé de la Victoire) vs références innombrables aux figures de la contestation noire chez Donald Glover (le torse nu de Fela Kuti, parmi d’autres exemples) ; remplacement et détournement des symboles canoniques du pouvoir chez les premiers (les pharaons, figures d’une monarchie non blanche) vs mise en scène explicite de la domination meurtrière chez l’autre (l’exécution sommaire en ouverture du clip, le massacre de l’église de Charleston rejoué contre un chœur de gospel).

This is America

Dans son clip, Gambino ne cesse jamais d’incarner l’opprimé, même quand il effectue les gestes de l’oppresseur. Les Carter, eux, règnent désormais en maîtres. Quand les uns adoptent les codes déjà existants du pouvoir pour substituer leurs propres visages à ceux des vainqueurs de l’histoire, l’autre les fait exploser. Childish Gambino choque, il reproduit (symboliquement) la violence qu’il dénonce et la retourne à l’envoyeur ; les Carter, eux, séduisent. Ils parlent un langage immédiatement compréhensible.

Et pour cause : la prise du Louvre reconduit un des gestes les plus anciens de la modernité artistique occidentale, celui de la translatio. S’approprier les codes d’une pratique artistique reconnue (translatio studii) pour transférer à son œuvre propre la légitimité de celle-ci et s’imposer à son tour dans le champ artistique et symbolique (translatio imperii). C’est Ronsard imitant Pétrarque, Louise Labé nourrie d’Ovide, ou Racine lecteur des Anciens. C’est Beyoncé drappée comme la Victoire de Samothrace, qui fait éclater d’un coup la rigidité marmoréenne du modèle et entre dans une danse frénétique : have you ever seen a queen going apeshit ?

La folie animale est un référent assez commun en anglais américain. Les Carter ont choisi le singe (apeshit crazy) plutôt que la chauve-souris (batshit crazy). On ne m’enlèvera pas de l’idée qu’il y a là réappropriation de l’insulte raciste par la victime pour qu’elle se transforme en arme – selon un mécanisme largement répertorié dans l’histoire du discours (des « 343 salopes » aux « niggas » du hip hop, entre autres).

Sonia Devillers termine sa chronique sur une déploration sarcastique : « Dans ce nouveau clip, les deux egos et les deux propos se rejoignent. Beyoncé et Jay-Z inondent le Louvre de leurs danseuses. Ils sont maîtres des lieux, maîtres de l’Histoire et du patrimoine. Ni détournement, ni appropriation. Mais triomphe de la pop culture sur la Culture. ». Jugement à l’emporte-pièce, qui neutralise le geste subversif en ridiculisant ses auteurs et qui reconduit discrètement une hiérarchie des valeurs, pop culture vs vraie culture (avec un C majuscule !), accroché sans bien en mesurer les enjeux aux partages canoniques.

Jay Z et Beyoncé ne font pas de poésie (quoique). Mais ils ont parfaitement compris les rouages symboliques du monde de l’art, et les règles du jeu (économiques cette fois) de son business. Ne minorons pas leur déclaration de souveraineté en la bornant à des caractères qu’il est facile de moquer : il y a de la virtuosité dans leur geste, et une puissance qui dépasse la fabrique de soi en superstar. Le couple sait bien que le regard qu’on porte sur eux, fût-il acerbe, en réalité les consacre dans un rôle (tristement encore) incroyable pour deux artistes noirs.

Merci à Kyle Hall et à Marion Tricoire pour leur précieuse relecture.