Liliane Giraudon : « Comme si je n’avais rien à raconter, seulement à montrer » (Polyphonie Penthésilée)

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À l’occasion de la parution, aux éditions P.O.L, de Polyphonie Penthésilée, entretien avec Liliane Giraudon où il est question de poésie, de genre, de politique, de ce que les femmes font à la poésie, de vie et de mort, de discussions téléphoniques entre Marseille et Rome…

Polyphonie Penthésilée reprend par son titre la légende de Penthésilée déjà présente lors de précédents livre, notamment dans Madame Himself. Cette référence au mythe des Amazones et à la légende de Penthésilée s’introduit dans un texte poétique qui s’apparente aussi à une réflexion critique sur « le genre en littérature », et poétique en particulier, ainsi que sur le travail des poètes femmes, la deuxième section s’intitulant « ce que les femmes font à la poésie ». De nombreuses propositions critiques jalonnent l’ensemble (ainsi : « un pessimisme révolutionnaire / n’a rien à voir / avec de la résignation fataliste » ; ou encore : « ce que les femmes font à la poésie / pourrait alors se renverser / en ce qu’il est advenu d’elles / contrôle des corps / comme des manuscrits »). A quoi précisément se rattache cette figure de Penthésilée qui est réintroduite dans plusieurs livres ?

Penthésilée et le récit mythologique des Amazones me fascinent depuis l’enfance. Disons que ce mythe, je l’ai pris au sérieux. Il m’a touchée, au sens d’un projectile. A cause des chevaux – j’ai été palefrenière –, des armes et de ce qu’immédiatement chez ces femmes j’ai interprété comme un NON en réponse à un ordre imposé, établi.  Elles ont dit non à une organisation sociale qui ne leur convenait pas et se sont données des armes pour en fabriquer une autre. Et j’ai aussi été troublée par leur proximité avec le règne animal, chevaux chiens et même éléphants…

Plus tard, la pièce de Kleist m’a perturbée. J’ai même tenté une version théâtre comme je l’avais fait pour « Oreste pesticide » dans Le travail de la viande, mais le chantier continue à fermenter seul. A dire vrai, j’ai peur d’y retourner. Chose étrange, chaque fois que j’ai convoqué Penthésilée dans un de mes livres, mon corps a été attaqué. Cancers du sein. Gauche, droite, gauche. Troisième attaque avec ce dernier livre… Je sais que l’auteur d’un livre n’est pas la personne de l’auteur, mais si écrire c’est traduire selon l’angle d’incidence de son existence, c’est troublant, non ? A l’hôpital, avant de mourir, Jack Spicer a dit : « c’est mon vocabulaire qui m’a fait ça ». Je me souviens, ça m’avait beaucoup troublée. On peut se demander quel est le sens du texte. Surtout lorsqu’on a travaillé à ce que chaque mot soit décisif. Et celui de tous les sous-textes virtuels qui y dorment. La scène de carnage final, pour l’instant, très peu pour moi. Je préfère aller manger du fromage chez Polyphème, premier champion de la littérarité.

On peut bien sûr voir dans ce livre une réflexion critique sur le genre et ce n’est pas un hasard si je l’ai sous-titré romance, genre qui navigue du masculin au féminin. A la fois poésie épique type romancero aux origines guerrières et production sentimentale considérée bas de gamme, plutôt produit et consommé par des femmes, où l’amour, comme chez Penthésilée, est une grande affaire.

Penthésilée traverse le livre en chevauchant et son fantôme revisité y ressurgit un peu comme certaines images animées dans un flip book. Elle se bat. Elle sait que dans l’assignation au féminin se tient souvent une tentative de soumission. Evidemment, le champ poétique n’est pas Kaboul mais ça vaut le coup d’y réfléchir.

La section III, « Ce que les femmes font à la poésie », est au cœur du livre, précédée par la I, « Exposition de moments opératoires », II « Le conte de fée est un déchet », et deux autres sections lui succèdent, IV « Le pourrissoir reste une activité du clan », et V « Déchirablement ». Tous ces titres sont programmatiques. Leur énoncé met en place un dispositif. Comme si je n’avais rien à raconter, seulement à montrer. Avec ce que j’appelle ma pratique de l’embardée – ce qui a pu être reçu comme un usage de la parataxe. Du décrochage. Où le blanc de la page opère un effet non négligeable. Dans chacun de mes livres, je cherche une forme. Ici, j’ai beaucoup travaillé la coupe. Et le renversement. Manière de régler un vieux compte. Il y a renversement. Ce que les femmes font à la poésie a renversé ce que la poésie a fait aux femmes (des femmes)… Je ne m’appesantirai pas ici sur leur effacement historique dans le champ du poème. Ni le fait que la poésie française a été une des plus misogynes qui soient. On peut dire que par le passé ce territoire leur a été quasi interdit. En 1994, j’ai publié chez Stock, dans la collection Versus co-dirigée par Jacques Roubaud, une anthologie : Poésie en France depuis 1960 – 29 femmes. Ça a été une véritable bataille… Si je n’avais pas co-signé avec Henri Deluy – impeccable anthologiste –, je n’y serais jamais arrivée. Il ne fallait pas… la langue n’est pas sexuée blablabla… : bref, tous les clichés sur « l’écriture féminine » qui en réalité servent souvent à masquer la dimension politique du problème posé … Beaucoup de poétesses ont subi des pressions… Un jour, il faudra le raconter et ce sera ma foi assez comique puisqu’au cours d’un dîner une poétesse s’est même fait renverser un broc d’eau sur la tête par un jeune poète qui ne supportait pas qu’elle lui tienne tête en participant à l’anthologie. Je me souviens avoir fait précéder l’introduction par une citation de Genet « Les actrices sont priées, comme disent les grecs, de ne pas poser leur con sur la table ». Cette phrase déposée là aurait fait rire Penthésilée… Et Genet bien sûr, et Querelle et Lysiane ces personnages qu’il a mis en scène et qu’aujourd’hui nous devrions revisiter…

Pour ce qui est d’Emily Dickinson, Susan Howe a fait un travail magnifique où elle montre comment des universitaires ont saccagé la retranscription de ses manuscrits. Sa ponctuation… Il y a aussi le trafic de certains journaux intimes et le tri des correspondances. On a fait porter un chapeau – souvent justifié – à des veuves mais pas un mot en ce qui concerne les veufs. Une fois de plus, on peut dire que là aussi l’histoire est écrite par les survivants vainqueurs.

Dernier exemple, tout récent : la découverte de Maguy Mauritz, la lettriste effacée et dont on retrouve les œuvres plus d’un demi-siècle après, en vidant l’atelier de son ex-mari Roberto Altman. Il y a aussi, dans ma génération, l’effacement scandaleux de l’œuvre d’une Huguette Champroux ou Ilse Garnier.

Mais Penthésilée ne se limite pas à dire non, elle pose des questions, par exemple : comment ne pas adhérer à un cynique capital culturel où l’écrivain, le poète devient un complice réactionnaire de ce qu’il prétend dénoncer ? Mais ça, c’est plus compliqué…

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Polyphonie Penthésilée se compose d’un matériau textuel hétérogène dans lequel les fragments sont agencés dans un important travail de montage (un « rapport continu et déchiqueté au langage »). Dans la composition du livre, la photographie a complètement disparu. Un poème, dans une approche graphique et visuelle, marque l’ouverture de chacune des cinq sections du volume. Plusieurs poèmes visuels structuraient déjà L’amour est plus froid que le lac, dans sa deuxième section intitulée « syllabes précipitées », composée à partir de vers repris des poèmes du livre et réagencés. Quel statut occupe ces poèmes visuels d’un livre à l’autre ? Le montage est-il un des principes structurants du travail d’écriture ?
Une diversité d’éléments entre dans la composition des énoncés constituant un texte poétique composite : propositions sur l’écriture poétique elle-même, matériau autobiographique, bribes narratives adressées (tutoiement/ vouvoiement), éléments issus d’une actualité (violences policières…). La dimension politique est très présente. Comment s’est élaborée la composition de cet ensemble ?

La plupart de mes livres reposent initialement sur une sorte de compost. Je tiens des cahiers où je note, prélève, stocke des images, rabats – j’aime m’imaginer en rabatteuse – déplie, découpe. Depuis les débuts, guenon : je singe. Plans, dessins, collages. Je monte, démonte et j’accumule. Des documents, des morceaux. Peu à peu dans ma tête le projet du livre se forme. Sous le compost le livre est enterré. Pour Penthésilée, il y a eu des photos mais elles sont restées comme non développées, en sentinelles, dans des enveloppes. Invisibles, elles nourrissent le livre. Je n’ai gardé que cinq poèmes visuels, qui précèdent en le condensant ce qui va être montré, et un dessin en quatrième de couverture.

Aujourd’hui, époque du techno-genre et où avec l’aval des institutions – toujours en quête de nouveautés – s’instaure ce que certains nomment l’insta-poétique, je me sens un peu archaïque. J’écris d’abord à la main, découpe et colle, recopie et parfois colorie. La frappe – quel mot – vient après. En fait, je crois que je me suis toujours méfiée d’une certaine autarcie aristocratique du livre – sans lesquels, pourtant, il me serait difficile de vivre –, d’où mon goût pour les mélanges, les ensaladas…, et quelque chose qui rappelle la couture – moi qui ne sais pas coudre…

La poésie visuelle continue à me passionner comme m’a passionné très jeune le coup de dés chez Mallarmé. Ma rencontre et mon amitié avec des poètes comme Julien Blaine, Giulia Nicolaï ou Haroldo de Campos a élargi mon champ de vision. Comme l’écriture de plateau pour Hubert Colas et Robert Cantarella, ou encore le travail de la performance chez Esther Ferrer… Il faut ajouter à tout ça l’expérience du quatuor Manicle où, avec Nanni Balestrini, Jill Bennet et Jean-Jacques Viton, nous avons, dans les années 80, formé un quatuor, écrivant nos partitions de manière collective et les exécutant vocalement, nous retrouvant ainsi au rayon de la poésie sonore et de la performance. Et puis, bien sûr, mon expérience de revuiste, surtout l’aventure Banana Split. Lorsque j’écris, la matière du corps des lettres est inséparable du son comme du sens qui s’y déploient. Je dois écrire au plus près d’une sensation de pression – une concrétion vitale – dans un état d’ébranlement – je suis ébranlée – où intervient ce que j’appelle ma technique de l’embardée, comme si je me servais d’un moteur défectueux.… Il arrive un moment où j’organise une sorte de faufilage comme font les couturières qui faufilent le tissu à grands coups d’aiguille pour donner sa forme au vêtement, et c’est le meilleur moment…

Si une dimension politique semble très présente dans ce dernier livre, c’est peut-être parce qu’il se trouve avoir été précédé d’une série de discussions téléphoniques entre Rome et Marseille avec Nanni Balestrini au moment de la publication de La horde d’or et des discussions reprises : comment faire pour qu’un poème ne soit pas débranché d’un contexte social historique traversé, comment articuler une exigence formelle à une exigence analytique, politique ? Depuis le quatuor Manicle, ces questions n’avaient cessé de se poser entre nous, souvent avec des disputes et un certain humour noir d’où sans doute : « un pessimisme révolutionnaire / n’a rien à voir / avec de la résignation fataliste ».

C’est l’annonce de la mort de notre ami Balestrini qui m’a fait trouver la forme du livre. Un seul et long poème en cinq séquences. Comme les doigts d’une main. Le faufilage a été relativement rapide. Alors oui, autobiographie mais élargie à d’autres vies observées parfois invivables, insoutenables – jetables – et qui nous sont contemporaines.

Dans la verticalité d’une composition en vers, de nombreuses références jalonnent le texte poétique, en particulier celles de poètes et artistes femmes : Emily Dickinson, Gertrude Stein, Susan Howe, Djuna Barnes, Lorine Niedecker, Esther Ferrer, Cathy Berberian… Une citation de Mina loy ouvre le livre : « Je ne sais écrire que sur la vie, et la vie, à la fin des fins, est une question de sexe. » Peut-on dire que Polyphonie Penthésilée est traversé à la fois par la question de l’écriture poétique, au regard notamment du genre littéraire, et la critique, explicite par endroits, d’une « poésie patriarcale » ? Ainsi : « une poésie patriarcale bien verticale » ; « c’est pourtant ce que secrètement tu désires / une langue de voyou / avec du féminin en pagaille ».

Enfant, quand j’ai commencé à lire de la poésie – les années 50, j’étais interne dans un pensionnat religieux où Verlaine et Rimbaud étaient encore considérés comme des auteurs catholiques tout près de Claudel –, pas un seul nom de femme. Comme si la poésie était réservée. M’était donc quasi interdite. Idem pour les artistes. Si le poème a quelque chose à voir avec la mémoire, ce vide, ce corps fantôme de la femme poète peut nous interroger. Dans la liste des femmes que vous relevez, si on regarde d’un peu plus près on peut voir qu’elles sont très différentes mais ce sont toutes des femmes qui, d’une manière ou d’une autre, ont interrogé la notion d’identité sexuelle, et c’est aussi en ça qu’elles sont d’une formidable modernité. Même Dickinson dans sa chasteté et qui est morte sans doute vierge.  Mais vous avez vu aussi que je fais basculer quelques mâles dans le camp féminin en les consacrant « sœurs vénériennes » par exemple : « Théophile de Viau / en robe abricot couleur de flamme / Gérard de Nerval / tout à sa bizarre exaltation nerveuse / et plus loin /en string rose argenté / Fourcade / danseuse ajoutée à la compagnie. » Pour moi, ce sont des hommages véritables avec bien sûr ce qu’il faut d’humour sans doute un brin noir. Car je pense qu’il a fallu non seulement du courage aux femmes mais une forme d’humour pour parvenir à survivre au patriarcat. Mina Loy, dont je viens d’écrire une post face à la réédition chez Nous de ce qu’on a appelé son « Manifeste féministe », en avait fait une arme blanche redoutable. Tout comme la baronne Elsa Van Freytag-Loringhover, alias Tara Osrik, absente de mon livre mais sur laquelle je reviendrai. Tout comme Alejandra Pizarnik dont se prépare chez Ypsilon une magnifique édition de poche.

 

À la fin de mon poème, j’évoque un personnage que j’ai connu dans les années 60 et qui n’a pas survécu à une opération : « corps d’encore garçon /dans une moitié de fille ». C’est iel qui m’a fait découvrir Morton Feldman et Cathy Berbérian… Iel travaillait à la traduction de The book of repulsive women, de Djuna Barnes. Je me dis que les guerres grammaticales sur le genre l’auraient passionnée. Comme la violence de nos débats à propos du genre. J’ai une dette envers ce jeune trans qui connaissait une fille qui dormait les yeux ouverts. Personnage radicalement « extravagant » comme on pouvait en rencontrer dans ces années-là… Son fantôme ne pouvait que trouver une place dans ce livre où finalement circulent et échangent beaucoup de fantômes dans un présent qui reste le nôtre.

J’oubliais : Avez-vous remarqué l’absence des femmes dans les signatures des Manifestes littéraires et cet habit quasi militaire dans lequel cette catégorie se trouve revêtue ? Au bout du compte, ce désir d’ordre (à mettre ou à donner)… Dans le vertical, il y a du garde-à-vous… C’est sans doute pour ça que je rêve d’une langue de voyou avec du féminin en pagaille. C’est ça que je voudrais introduire dans le poème. Du vers criblé dans tout l’espace de la page – violence et condenserie – avec quelque chose d’allongé comme on le dit d’un corps ou d’une boisson. Quelque chose qui nous aide à rester vivantes. Vivants. Parce que, comme Mina Loy sans doute, « Je ne sais écrire que sur la vie, et la vie, à la fin des fins, est une question de sexe ».

Liliane Giraudon, Polyphonie Penthésilée, éditions POL, décembre 2021, 144 p., 18 € — Lire un extrait