Joséphine Baker au Panthéon: Pour quelle mémoire française ?

Joséphine Baker au Panthéon - Capture d'écran du site de l'Elysée

Panthéoniser… Le dictionnaire en donne la définition suivante : « Honorer une personnalité en transférant ses restes au Panthéon ». Ce monument a été destiné aux illustres, hommes de préférence puisqu’avec cette nouvelle entrée, six femmes y sont représentées sur 81 honorés. L’opération a eu, depuis son lancement, des laudateurs, des détracteurs et des sceptiques. Dans Le Monde diplomatique, Alain Garrigou en a retracé l’histoire non linéaire sur deux siècles ; c’est le 4 avril 1791 que l’Assemblée constituante a fait de l’Église Sainte Geneviève, le « Panthéon des grands hommes ». Rappelant la qualification de Mona Ouzouf (« École normale des morts ») et l’aspect vieillot des cérémonies, il montre que si certains sont entrés au Panthéon, d’autres en sont sortis. Sa mise au point est salutaire pour écorner « l’aperçu d’éternité » que donne un grand monument historique. Il précise encore : « Les controverses sur l’usage du Panthéon ne furent donc pas seulement des querelles parfois ridicules sur les personnages aimés ou haïs, mais expriment des oppositions radicales sur les valeurs ».

Cette dernière phrase s’applique parfaitement au dernier choix d’entrée au Panthéon. En effet, nul n’ignore qu’il y a eu concurrence entre deux femmes. Les pétitions lancées pour soutenir leur candidature ont obtenu : pour Joséphine Baker, 37820 signatures et 35000 pour Gisèle Halimi. Laurent Kupferman avait lancé la pétition sur change.org, « Osez Joséphine au Panthéon », en août 2021 alors que celle pour Gisèle Halimi avait été lancée dès août 2020 par l’Association « Les Effrontées ». En janvier 2021, Benjamin Stora dans le rapport remis au chef de l’État, « sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie », listait, à la fin de ses préconisations, « l’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi, grande figure féminine d’opposition à la guerre d’Algérie ». Est-il utile de noter que ce n’est pas la seule cause défendue par la célèbre avocate ? De plus, ses qualités d’écrivaine ne sont plus à démontrer et faisaient de son nom, une candidature de poids. La guerre d’Algérie reste, il faut bien le constater, le talon d’Achille de toute reconnaissance publique en France. Il est juste de noter que d’autres noms de femmes à introniser dans le Temple de la République ont été avancés ces dernières années comme ceux d’Olympe de Gouges, de George Sand, de Lucie Aubrac, de Simone Weil ou de Louise Michel.

Sur le site de France Inter, Christine Siméone retrace le parcours de l’aboutissement du 30 novembre 2021. En plus des différentes étapes à remporter dont la plus importante est l’acceptation du Chef de l’État puisque c’est lui qui prend la décision, le ou la candidat(e) doit être de nationalité française et une partie de ses restes doit être disponible. Cependant cette seconde condition connaît des dérogations : ainsi des cercueils vides, comme celui de Joséphine Baker, sont ceux de Germaine Tillion et de Geneviève de Gaulle-Anthonioz en mai 2015.

De nombreuses personnalités ont soutenu la candidature de Joséphine Baker comme Régis Debray, Pascal Bruckner ou Pascal Ory qui a donné les qualifications qui sont revenues dans tous les articles : « artiste populaire, patriote française, militante antiraciste, mère adoptive d’une famille arc-en-ciel ». Le communiqué officiel de décision de panthéonisation insiste. L’artiste serait « l’incarnation de l’esprit français », circonscrit à « la France éternelle des Lumières universelles ». La photo qui accompagne le communiqué est celle de la résistante et non de l’artiste de music-hall…

Dans Diacritik, le 3 décembre 2021, Rodho dessinait :

© Rodho

Puisque, vraisemblablement, c’est la position des candidates par rapport à la guerre d’Algérie qui a été un critère discriminant, nous avons eu la curiosité de voir le rapport à l’Algérie de Joséphine Baker. Car, contrairement à de nombreux écrivains et intellectuels africains Américains – comme James Baldwin ou William Gardner Smith – il ne semble pas qu’elle ait perçu une équivalence entre le racisme subi aux États-Unis et le racisme qui frappait les colonisés en France.

Néanmoins, Farid Alilat dans un article récent de Jeune Afrique redonne avec précision les dates et les raisons de ses séjours en Algérie. La première fois que l’artiste s’y rend, c’est le 1er décembre 1931 – on sort tout juste des fêtes du Centenaire de l’Algérie française –, pour une tournée dans la capitale. Elle loge à l’hôtel Saint George et fait salle comble au « Majestic » : elle y chante, « J’ai deux amours ». En 1936, marquée par son passage à Alger, elle chante « Nuit d’Alger », romance peu « engagée »…

Oh, douce nuit d’Alger
Quand la brise se lève
Et caresse mon rêve
D’un parfum d’oranger
Je voudrais que le jour
Plus jamais ne se lève

Comme paraissent brèves
Les minutes d’amour
Je sens au fond de mon cœur
Une force qui m’attire
Tout me parle de bonheur
Chaque étoile est un sourire

Oh douce nuit d’Alger
Quand la brise se lève
Et caresse mon rêve
D’un parfum d’oranger
Cachant la tête sous une aile
Les oiseaux se sont endormis
Dans l’air une fraîcheur nouvelle
Renait enfin voici la nuit

Oh douce nuit d’Alger
Quand ta brise se lève
Et caresse mon rêve
D’un parfum d’oranger.

Son second voyage a lieu en janvier 1941 et cette fois, elle loge à l’hôtel Aletti. Elle fait une tournée (Oran, Alger, Mostaganem et Blida) d’une semaine mais fait passer aussi messages et renseignements. Elle part alors au Maroc où elle sera immobilisée plusieurs mois à cause d’une fausse couche et de l’ablation de l’utérus. Rétablie, elle ne repart qu’en 1943 ; elle traverse l’Algérie pour quelques représentations pour les soldats alliés. En octobre 1943, elle donne un gala à l’Opéra d’Alger en présence de de Gaulle qui, dans sa loge où il l’a fait appeler, lui offre une petite croix de Lorraine en or. Elle traverse l’Algérie en jeep et fait une tournée en Tunisie, Égypte, Libye, Liban, Palestine. Elle revient à Alger en 1944 mais cette fois avec l’uniforme de sous-lieutenante de l’armée de l’air de la France Libre (comme officier de propagande). Elle y reste près de cinq mois et retourne ensuite en France à son métier de music-hall. Son troisième voyage est d’ordre personnel : elle retourne à Alger en pleine Bataille d’Alger. C’est alors qu’elle adopte deux orphelins de guerre, Brahim, un petit Kabyle et Marianne, une petite Pied-noire.

Je rejoins alors l’ambiguïté ressentie par Rokhaya Diallo et qu’elle a exprimée dans une tribune du Nouvel Obs du 30 novembre 2021. Des sentiments contradictoires l’habitent face à l’événement : admiration et gêne. Elle reconnaît que J. Baker a, autant qu’elle a pu le faire, détourné les clichés qui construisaient ses spectacles, par le burlesque et l’humour. Sans ce traitement décalé, ils seraient insupportables car la femme « primitive » dénudée, c’était monnaie courante. Elle a su le faire « avec impertinence et majesté » mais « cette exotisation des corps noirs, toujours diffuse au XXIe siècle est fermement ancrée dans notre imaginaire ». Poursuivant son analyse, elle écrit : « De nos jours, aux Noir.e.s qui dénoncent le racisme, on oppose souvent le cas de Joséphine Baker, pensant ainsi prouver l’ouverture de notre pays en comparaison des terribles États-Unis alors éhontément ségrégationnistes. Mais ce mythe de la bienveillance française à l’égard d’Afro-Américain.e.s est fallacieux. Dans son documentaire « les Marches de la liberté », le romancier noir américain Jake Lamar a rappelé ce qui lui permettait de s’extirper des contrôles au faciès réguliers : « Quand ils voient mes papiers, je suis américain et il n’y a plus de problème. Ce n’est pas aussi simple pour mes amis d’origine maghrébine, africaine ou caribéenne. » Hier comme aujourd’hui, la France chérit les Noirs états-uniens tout en faisant subir vingt fois plus de contrôles policiers à ses propres ressortissants lorsqu’ils sont perçus comme arabes ou noirs ».

Joséphine Baker aurait-elle apprécié cet honneur de la République ? Peut-être. Mais ce qui est sûr, c’est qu’une panthéonisation ne peut s’apprécier que du point de vue de celui qui en prend la décision et non du point de vue du défunt ou de la défunte. En 2009-2010, Nicolas Sarkozy avait souhaité panthéoniser Camus et ne put le faire face au refus de son fils, Jean, qui y voyait une récupération de son père par le Président de la République. Le débat fut rude pour Aimé Césaire avec le refus catégorique des Martiniquais de cet honneur bien tardif. Finalement, cela s’est soldé par une plaque à sa mémoire. Il y a ainsi des inscriptions (Toussaint Louverture et Louis Delgrès) et des plaques commémoratives.

Dans l’article qu’il écrivit pour l’entrée au Panthéon de l’image de Césaire, le 6 avril 2011, « La deuxième mort d’Orphée nègre ou le temps des nécrophages », l’écrivain martiniquais, Daniel Boukman, se posait la question : « Et maintenant quel est le nom de l’homme (ou de la femme) d’« outre-mer » que le Préposé aux Affaires Nécrophagiques rêve d’inscrire sur ses tablettes, pour,  un jour prochain, en petites bouchées comptées, le dévorer ? » Il a désormais la réponse : d’outre-mer, certes mais pas au sens où on l’entend dans le lexique politique français : ce nom est celui d’une Française née Américaine, Joséphine Baker. Au moment où des débats de plus en plus caricaturaux et scabreux s’expriment haut et fort sur l’identité française et le refus de la pluralité des cultures au sein d’une même nation, il est facile de redorer son blason avec une femme qui a célébré la France sans faire de vagues sur les contradictions de la République. Sa dimension artistique, la plus pérenne dans la mémoire, a permis une cérémonie affichant une « modernité » pour dépoussiérer les habituelles entrées au Panthéon, sans bousculer l’opinion publique et partisane sur tous les thèmes qui font litige : « L’Américaine qui aimait tant Paris coche toutes les cases de la réconciliation mémorielle selon Macron », comme l’écrit Charlie Hebdo.

On peut privilégier une autre mémoire que celle du Panthéon. En effet, la véritable mémoire d’une figure des arts et des lettres ne se constitue-t-elle pas ailleurs dans les « écritures » d’héritiers et d’héritières ? Celles et ceux qui ne restent pas dans l’hagiographie qui demande nécessairement de raboter le peu correct… pour mettre en valeur les contradictions d’un être ?

Notoriétés attestées

En 2017, Catel Muller et José-Louis Bocquet faisaient paraître un roman graphique conséquent au simple titre : Joséphine Baker. Il fallait bien près de six cents pages pour dessiner et raconter la vie tumultueuse de cette artiste. Dans Jeune Afrique de janvier 2017, Catel Muller souligne bien que cette adoption rapide de l’artiste par l’intelligentsia parisienne a été ambigüe : « cette négrophilie est à double tranchant ». Car l’avant-garde renvoie toujours la vedette à une sauvagerie animale, à un primitivisme d’autant plus absurde que cette « sauvageonne africaine », cette « Créole », cette « Tonkinoise » est née dans le Missouri ! Mais la star va déjouer une fois de plus les déterminismes. « Grâce à son humour, à son talent, elle réussit finalement à ne plus être vue uniquement comme une Noire, mais comme une artiste. »

Il m’a semblé que la plus profonde inscription de Joséphine Baker était se trouvait du côté de la recherche d’une célébrité populaire et d’un roman. Combien de petites filles ont-elles été déguisées en Joséphine Baker – pas la résistante mais l’artiste – dans les années trente et après ?

Premier témoignage inattendu : en 2019, David Teboul a édité un récit recueilli auprès de Simone Veil, Simone Veil. L’aube à Birkenau. C’est un livre très original dans sa conception et bouleversant et émouvant dans sa réalisation, mêlant récit, entretiens, photos. Il est très sobre, pudique, prenant. Dans la 3e partie, « Simone et Denise », on tombe sur une photo en pleine page de treize enfants déguisés. L’avant-dernière plus petite est Simone Jacob… déguisée en Joséphine Baker – cheveux plaqués, tutu en raphia mais pas de bananes, le corps noirci. En regardant la photo, sa sœur Denise précise : « C’était un bal déguisé. Tu as été empoisonnée. Pour te déguiser en Joséphine Baker, on t’avait enduit la peau avec un produit. Ta peau ne respirait plus. Tes pores se sont bouchés, ta peau s’est asphyxiée ».

Le second témoignage de la célébrité de Joséphine Baker date de 2005. Gisèle Pineau, romancière guadeloupéenne, publie son sixième roman au Mercure de France. Le roman commence quand la petite fille, protagoniste de l’histoire [que nous allons suivre à travers les pérégrinations de son nom – Josette, Joséphine, Joss], arrive dans l’île de sa grand-mère maternelle, Théodora. Elle vient d’être arrachée, sans préparation et sans ménagement, à la famille d’accueil où elle a été heureuse, de 4 à 9 ans, à la moitié des années 80. Elle est « transférée » de la ferme de la Sarthe à ce lieu où elle doit, lui dit-on, « renouer avec ses racines ». Il lui faut échanger tata Michelle contre grand-mère Théodora. Grâce à cette tata Michelle, Joséphine Baker habite le roman et la vie de la petite fille. Josette est dans l’avion et le sourire commercial de l’hôtesse de l’air lui fait penser à l’âne Bouillon de la ferme, appelée ainsi en détestation du mari de la Baker : « Jo Bouillon était le mari le plus détesté, « avec son air de grand benêt, ses oreilles à moitié décollées et ses yeux morts, je vois vraiment pas ce qu’elle a pu lui dégoter d’intéressant, moi, à ce couillon de Bouillon. Il avait vraiment l’air d’un âne à côté d’elle. On raconte même qu’il était de la jaquette. J’te jure ! », crachait-elle, mi-fâchée, mi-désabusée, gardant intactes, au fond de ses yeux, sa tendresse et sa vénération pour la Baker ».

Désemparée, la petite fille se réfugie dans ses souvenirs qui, en la ramenant à sa tata Michelle, ne peuvent qu’imposer Joséphine Baker. Ainsi, lors de son arrivée à la ferme et après des passages successifs dans des familles d’accueil où elle a été malmenée et mal soignée, son lavage en règle n’est que l’entrée en matière d’autres changements : le plus important, celui de son nom. Tata Michelle s’est mise à l’appeler Joséphine au lieu de Josette. Après lui avoir donné des explications un peu vaseuses, elle lui donne la vraie raison de ce choix, de ce « prénom d’emprunt » : « Tata Michelle me rebattait les oreilles de cette autre Joséphine, vedette internationale, célébrité de son vieux temps, courtisée par des rois et des ducs. A l’entendre, la grande Joséphine qui m’avait précédée dansait et chantait mieux que personne. Elle était née dans la boue et la misère, là-bas chez les sauvages, aux Amériques, à Saint Louis du Missouri ».

Suit alors une biographie de Joséphine Baker qui n’oublie ni la ceinture de bananes, ni les robes de diva, ni son immense célébrité. « Je te jure, parole, ça lui a ouvert les portes de s’appeler Joséphine ». Et pour finir de convaincre la petite fille, Tata Michelle met un disque 45 tours avec la chanson, « Bonsoir, my love ». S’appeler Josette en 1975 est à peine croyable car c’est un prénom de vieille alors que « Joséphine » lui ouvrira toutes les portes : « Je peux te jurer que tu seras une étoile aussi, ma petite Joséphine. Une grande danseuse, une chanteuse internationale… Tu es plus noire qu’elle, faut pas se coller des œillères, mais la chance est de ton côté et je lis dans tes yeux, aussi sûr que deux et deux font quatre, aussi vrai qu’il y a une lune et un soleil qui se pointent à tour de rôle dans le ciel ».

Si la peau noire de Joséphine ne pose pas problème à la mère d’accueil, les cheveux crépus oui. Aussi résout-elle la question en les coupant le plus possible et, pour faire passer la pilule, montre à la petite fille la Baker sur les disques, avec peu de cheveux. Elle coupe, au son de Ram-pam-pam, sa chanson préférée : « Quand Tata me rasait la tête, les enfants ricanaient et me traitaient de mouton noir tondu d’Afrique. Tata Michelle était une vieille folle et moi je n’étais rien d’autre que le jouet de son délire, une poupée entre ses mains ». Mais la musique endiablée de la Joséphine emporte tout et au son répété de la même chanson, les cheveux tombent.

Entre ses souvenirs de la Sarthe et le réel du présent guadeloupéen où elle doit vivre, celle qui désormais s’appelle de nouveau Josette, a des moments d’incertitude sur le lieu où elle se trouve. Ainsi quand sa grand-mère lui dit qu’elles vont aller à Saint-Louis, le sang de Josette ne fait qu’un tour : vont-elles se retrouver dans la ville de naissance de la Baker ? En réalité, elles vont dans la villa de Madame Margareth pour laquelle Théodora semble avoir la même dévotion que Tata pour Joséphine Baker. D’ailleurs, les deux célébrités se superposent souvent dans le roman et dans la perception de la vie de Josette. Celle-ci sait bien que pour expliquer pourquoi « Saint Louis » l’a fait réagir il lui faudrait confier à Théodora ce qu’elle ne lui a jamais dit : son changement de prénom, les chansons qu’elle connait par cœur. Elle se souvient alors, avec une précision extrême, de son déguisement pour le Mardi-gras en Joséphine Baker : « J’était vêtue d’un tricot blanc, d’un collant rose et d’une ceinture de bananes. Elle avait cousu mon costume toute seule, juste en regardant la pochette d’un disque de Joséphine. Elle avait plaqué mes cheveux sur ma tête et sur mon front avec du blanc d’œuf, pour que je ressemble encore plus à la vraie. Elle m’avait prise en photo devant l’école. Elle avait même collé la photo dans son album de fan de Joséphine Baker. […] Malgré tout ça, j’aimais toujours ma Tata ».

Sa grand-mère l’emmène régulièrement chez Madame Margareth que celle-ci soit absente ou présente. C’est une romancière et lorsqu’elle la voit en vrai, Josette est bien déçue de l’écart entre la personne en face d’elle et toutes les jolies photos éparpillées dans la maison. Vieillir est un naufrage pense Josette : il n’y a que Tata pour voir Joséphine Baker belle même à 70 ans ! : « Joséphine Baker avait vieilli avec son siècle, c’était visible à l’œil nu. Sur la fin, elle perdait ses cheveux et ne portait plus que des perruques retenues par des épingles cachées, des tiares de verroterie et des diadèmes de Cléopâtre. Sa chair s’était fanée aussi sûrement que celle de Mémé […] A soixante ans passés, elle continuait à sourire de toutes ses dents sur les pochettes de ses disques, pour faire croire à Tata Michelle qu’elle était toujours la Vénus d’ébène du Missouri, celle qui avait débarqué en 1925 à Paris. La perle noire de la Revue nègre, pauvre Joséphine… Elle avait quand même été écrasée par le bulldozer de la vieillesse ». Avec le temps, Josette a accepté son nom et oublié l’autre : « Et adieu la Vénus d’ébène des années 2000 ! Si quelqu’un m’avait appelée Joséphine dans les rues de Grand-Bourg, je ne me serais pas retournée. J’en avais fini avec ce temps de strass et de paillettes. J’étais redevenue Josette ».

Lycéenne, elle s’appelle plus volontiers Joss que Josette ! Quand le carnaval se prépare, elle va avoir une idée : bien qu’elle se souvienne de la haine et du dégoût pour cette Joséphine Baker quand Tata l’avait déguisée et surtout de l’œuf sur les cheveux, elle décide de reprendre le déguisement mais pour toutes les lycéennes. Après tout, la Guadeloupe est le pays de la banane et toutes ces ceintures de bananes lui rendraient hommage. Comme il n’y a pas d’objection à sa proposition, elle passe à sa réalisation : « Je sais seulement que j’eus le sentiment que j’allais partager mon histoire sarthoise ave la Guadeloupe ».

Joss se venge de l’humiliation ressentie petite fille, la ceinture de bananes devenant « un trophée, un butin de guerre, un trésor de pacotille. C’était un pied de nez fait à la vie. Aussi un cadeau pour Tata ». La vie réservait toutes les surprises possibles. Sa grand-mère est effondrée. Joss se rêve Vénus d’ébène en tête du cortège : « Trois cents Joséphine défileraient le lendemain derrière mon char. Trois cents filles aux cheveux gominés comme ceux de la Miss qui fit trembler Paris. Trois cents ceintures de bananes lâchées au rythme des tambours. Trois cents paires de jambes, courant, sautant et dansant dans les rues de Pointe-à-Pitre. Et nous allions assiéger la ville comme une armée de Barbares ».

Elle envoie des photos à Tata qui est au septième ciel, persuadée d’avoir transmis sa vénération à sa « fille ». Quittant la Guadeloupe après son baccalauréat, Joss s’installe à Paris dans l’appartement de Madame Margareth et malgré ses recherches d’un chemin à suivre, tourne en rond dans le mystère de son abandon et dans le désintérêt que sa mère a toujours manifesté à son égard. Au plus mal, elle se réfugie à la ferme et somme Tata de lui dire la vérité sur sa petite enfance et sur son abandon : « De me la restituer dans toute sa cruauté. Nue. Sans fard ni paillettes ni décor de music-hall ».

Forte de cette vérité, Joss a pu écrire l’histoire de sa vie, « Sous le signe de Joséphine » : le livre a enthousiasmé un éditeur et un film se fait. Elle retourne avec l’équipe de tournage dans la Sarthe et celle-ci propose à Tata et Mémé d’aller au château des Milandes. Tata est ravie mais ne perd rien de sa pugnacité quand elle sent certains membres de l’équipe de tournage se moquaient d’elles et prendre Joséphine Baker pour ce qu’elle n’était pas :

« Qu’en pensez-vous, Tata Michelle ? Une rue portant le nom de Joséphine Baker ! »
Tata baissa la tête.
« Elle n’aurait pas voulu cela, commença-t-elle avec un chat dans la gorge. Tout ce que Joséphine demandait, c’était que les gens cessent de se battre et se mettent à vivre ensemble pour de vrai. Et moi je suis d’accord… »
Le perchiste ricana dans le dos de Tata.
Tata se tourna vers lui, le foudroya du regard et puis explosa ;
« Qu’est ce qu’il croit, le parigot de mes fesses ! Qu’on est des bêtes de foire ! Je vois bien que depuis le début que vous voulez nous faire passer pour des dindes parce qu’on habite à la ferme ! Vous tous, vous êtes rien que des veaux ! […] On n’est ni des singes savants ni des perroquets d’Amazonie. On dit ce qu’on pense et ce n’est pas donné à tout le monde. J’ai ma fierté moi, monsieur ».

Vers la fin du roman, Joss est dans une chambre d’hôtel et travaille à un nouveau roman, Clair de blues. Elle cherche toujours qui elle est véritablement dans ce monde où l’exotisme le dispute au racisme. Alors survient la dernière mention de la Baker dans le roman : « Est-ce que les miroirs lui renvoyaient des images cruelles d’elle-même ? Était-elle étreinte par le doute et la peur dès que les strass et les bravos n’étaient plus de mise, sitôt qu’elle avait refermé la porte à ses admirateurs ? Tandis qu’elle ôtait ses faux cils et sa lourde perruque bouclée, ses perles et ses dorures de reine, la négrillonne sortie de la boue de Gratiot Street venait-elle lui tirer la langue et lui rappeler Saint Louis du Missouri, les spectres blancs du Ku Klux Klan ? Osait-elle lui dire que tout ce qu’elle représentait n’était que simulacre et futilités face au spectacle des nègres noirs pendus aux branches des arbres, corps pourrissants, ballotés par le vent, les Stranger Fruit chantés par Lady Day ? »

On voit comment, d’un bout à l’autre de la narration, Joséphine Baker habite ce roman non comme un clin d’œil amusant et léger mais comme une pierre-témoin qui structure le voyage à la recherche d’elle-même de Josette-Joséphine-Joss. Pas de « résistance », d’officier de l’armée de l’air mais une femme noire ayant vécu en équilibre sur une ligne pleine d’ambiguïté dans un monde de Blancs. Au terme de ce voyage, plus que la panthéonisation, c’est la réflexion sur la reconnaissance par le centre dominant ou le rejet dans la marge qui nous semble le plus intéressant à interroger. On peut le faire en s’appuyant sur les réflexions de bell hooks – décédée trop tôt en ce 15 décembre 2021 –, et à laquelle on rend ainsi hommage.

Gloria Jean Watkins (1952-2021) a forgé son pseudonyme de « bell hooks » à partir des noms de sa mère et de sa grand-mère. Elle l’écrit tout en minuscules pour mettre l’accent sur ce qu’elle écrit, sur ses idées et non sur la personne qui les signe. bell hooks écrit dans « Choosing the margin as a space of radical openness » (Choisir la marge comme un espace de libération radicale), Framework: The Journal of Cinema and Media, No. 36 (1989) : « Regarder la marge comme un espace et une position de résistance est crucial pour les réprimés, les opprimés, les colonisés. Si nous considérons seulement la marge comme un signe, marquant la condition de notre douleur et de nos privations, alors un sentiment de désolation et de désespoir envahit d’une manière destructive le sens même de notre existence. C’est là, dans cet espace de désespoir collectif que notre créativité, notre imagination est en danger, là que notre esprit est totalement colonisé, là que la liberté que nous espérons est perdue. L’esprit qui résiste au colonialisme se bat véritablement pour la liberté d’expression.  Au fait, le combat ne commence peut-être même pas avec le colonisateur, il peut commencer à l’intérieur d’une communauté et d’une famille colonisée et ségrégée. Je veux noter que je ne suis pas en train de défendre la notion romantique d’un espace de marginalité qui serait « pur » où les opprimés vivent loin de leurs oppresseurs.  Je veux souligner que ces marges ont été à la fois des espaces de répression et des espaces de résistance. Et comme nous sommes bien capables de nommer la nature de cette répression, nous connaissons mieux les marges comme espaces de privation. Nous sommes plus silencieux quand il faut parler des marges comme lieux de résistance. Nous sommes plus souvent prisonniers du silence quand il faut parler des marges comme lieux de résistance » (traduit par Évelyne Trouillot).

En faisant son possible pour effacer la marge, le Panthéon rend-il hommage à une frondeuse du music-hall, s’inventant un pays qui l’accepte ? On peut en douter au moins à moyen terme.