Lectures transversales 36: Peter Stamm, L’un l’autre

© Julien de Kerviler

« Thomas se leva et s’engagea sur le petit chemin de gravier qui longeait la maison. Arrivé à l’angle du mur, il hésita un instant avant de se diriger vers le portail du jardin avec un sourire étonné qu’il percevait plus qu’il ne le ressentait. Il souleva le portail en l’ouvrant pour qu’il ne grince pas, comme il le faisait adolescent, quand il rentrait tard d’une fête et ne voulait pas réveiller ses parents. Il avait beau être parfaitement sobre, il avait l’impression d’avancer comme un homme ivre, lentement, vérifiant bien à chaque fois où il posait le pied. Il descendit la rue, passa devant les maisons des voisins qui lui paraissaient de moins en moins familières à mesure qu’il s’éloignait. À certaines fenêtres de la lumière brillait encore, il n’était pas dix heures, mais il n’y avait plus personne dans les jardins ni dans la rue. Devant lui, l’ombre projetée par le dernier lampadaire disparaissait dans la lumière du suivant qui, à son tour, projetait une nouvelle ombre derrière lui qui rapetissait peu à peu pour passer devant lui et grandir à son tour, escorte fantomatique, sans épaisseur, qui l’accompagnait au fur et à mesure qu’il s’éloignait de son quartier pour emprunter ensuite la voie de contournement conduisant dans la zone d’activité située dans la plaine à la sortie du village.

Le portail du grand hangar de l’entreprise de recyclage était ouvert et laissait échapper un ronronnement monotone. Thomas rentra les épaules, comme si cela le rendait moins visible. Une fois arrivé au bord du vieux canal, il se retourna mais ne vit personne ; on n’entendait que le ronronnement assourdi des machines.

La route longeait un moment le canal avant de passer sur un pont étroit. Thomas marchait maintenant plus vite, comme s’il avait quitté le champ de gravitation du village, son allure n’avait plus rien de contraint dans le territoire inexploré de la nuit où il s’enfonçait maintenant. Les prés à gauche et à droite de la route appartenaient à un éleveur de chevaux et étaient entourés de hautes barrières. Tout au fond de l’un des prés se trouvaient quelques chevaux si serrés les uns contre les autres que, dans l’obscurité, ils ne semblaient former qu’un seul corps. Aucune lumière dans les bâtiments de la ferme. Peu avant d’arriver à leur hauteur, Thomas s’arrêta, tendit l’oreille. Quand les enfants étaient plus petits, ils venaient tous se promener ici avec Astrid, mais il ne se souvenait plus si les propriétaires avaient un chien. Il se dépêcha de passer devant les bâtiments. On n’entendait toujours rien, lorsque soudain l’éclat d’une lampe halogène éclaira la cour et une partie de la route. »

Peter Stamm, L’un l’autre (2016), traduit de l’allemand (Suisse) par Pierre Deshusses, Christian Bourgois Éditeur, coll. « Titres », 2020, pp. 14-16.

© Julien de Kerviler