« Qui est-elle ? » : Deborah Levy, État des lieux

Deborah Levy © Christine Marcandier

État des lieux est le dernier tome de l’Autobiographie en mouvement de Deborah Levy, triptyque ouvert avec Ce que je ne veux pas savoir et poursuivi avec Le Coût de la vie, tous trois parus aux éditions du Sous-Sol dans une traduction de Céline Leroy, magicienne du texte en ce qu’elle rend la chair et les nervures du texte original tout de nuances subtiles. Real Estate s’offre comme la quête d’un « lieu où vivre et travailler à son rythme », une forme de chambre à soi que l’on trouve aussi dans les mots des autres, à commencer par ceux des traducteurs : « être traduite, c’était comme vivre une autre vie dans un autre corps ».

« La maison est ce qui nous hante » (Mark Fisher)

On ne saurait trop insister sur l’importance de l’espace chez Deborah Levy : Nice dans Sous l’eau (roman qui vient de paraître en poche chez Points), et dans le triptyque en mouvements et stases, Palma de Majorque, Londres, l’Afrique du Sud, Paris, etc. La Living Autobiography de l’autrice est bien d’abord une manière d’habiter. Occuper l’espace ne va pas de soi et c’est en l’écrivant que l’on parvient, après doutes, tâtonnements et erreurs, à pleinement se situer. Le « je » n’est pas seulement un pronom personnel ou une identité chez Deborah Levy, c’est une boussole et un repère. Ce que cherche l’autrice, c’est ce qu’elle nomme une Swallowing Geography — titre de l’un de ses recueils de nouvelles, chacune tressée avec les autres.

Pour se dire, il faut se déplacer, se laisser hanter, avaler, découvrir une altérité et cette saisie géographique de soi passe, aussi, par les livres qui sont autant d’espaces que l’on porte avec soi et en soi, James Baldwin, Kierkegaard, Duras et, bien sûr Perec, écrivain d’une quête de lieux à soi et d’un « exil de l’exil » comme l’écrivait Deborah Levy dans l’un des deux premiers volumes de son Autobiographie en mouvement. Chaque tome du triptyque déplace les pièces du puzzle identitaire et géographique, selon la règle proprement sidérante d’une identité/altérité, déployant ce qui était en germe dans les livres précédents, développant des échos, précisant des nuances. Les reprises sont musicales, les correspondances picturales, les références littéraires : un univers est là, d’une telle justesse qu’il parle à tou.te.s et que ce « je » devient un nous. On se reconnaît, on se projette, on s’identifie ou voudrait pouvoir le dire. Ici une autre est je.

© Christine Marcandier

État des lieux est, bien sûr, un terme immobilier, comme dans le titre original de ce troisième tome, Real Estate. Tout commence avec Georgia O’Keeffe (1887-1986) : pionnière oubliée de la peinture moderne américaine et de l’indépendance des femmes et sa dernière maison à Santa Fe (Nouveau-Mexique), réflexion qu’un petit bananier acheté en janvier 2018 fait naître en Deborah Levy. Pour l’artiste, une fleur est un monde à transmettre, pour l’autrice tout est paysage. La maison trouvée par une autre lance la quête de Deborah Levy, un rêve qu’elle ne peut pas encore « situer géographiquement » et pourtant si présent. Son lieu à elle aura une cheminée, un grenadier dans le jardin (et finalement, aussi, des mimosas), il sera proche d’un lac ou de la mer pour pouvoir nager tous les jours. Les annonces immobilières, Marc Augé l’a montré, sont aussi des ouvroirs de vie potentielles, on les parcourt en quête de ce que les photos et descriptions des lieux révèlent d’archives d’existences antérieures, d’indices de ce que nous pourrions vivre là. L’Etat des lieux que propose Deborah Levy est dans cette tension plurielle, passé/avenir, réel/imaginaire, soi/autrui. D’ailleurs, on pourrait presque tout lire depuis l’immobilier, jusqu’à la place des femmes « propriétés foncières possédées par le patriarcat ».

En effet, qu’on ne s’y trompe pas : les dérives géographiques de Deborah Levy sont aussi des situations. Parler des lieux, c’est autant évoquer Marguerite Duras, Céline Sciamma ou Elena Ferrante que parler de la part (congrue) laissée aux femmes et des places qu’elles conquièrent ; c’est dire le vide auquel on a voulu les cantonner et « leur existence reracontée afin de diluer leur pouvoir et saper leur autorité ». Réinvestir ce que trop d’hommes et l’histoire officielle ont laissé aux femmes — la vie privée, la maison —, c’est montrer combien ce centre irradie, combien il est lieu de puissance et pouvoir. Posséder un lieu, l’habiter c’est aussi affirmer sa propriété et ce bien n’est pas uniquement immobilier. « Mes livres sont ma propriété. Une propriété qui n’est pas privée », écrit Deborah Levy dans les dernières pages d’État des lieux. Les femmes occupent l’espace, le possèdent, l’écrivent. Alors Deborah Levy raconte — donc reconquiert — ses « années invisibles », celles de la maternité, quand il lui a fallu être mère avant autrice. La maison n’est pas seulement un refuge, elle est aussi un combat, elle n’est pas « qu’un espace domestique » mais bien un « espace politique ».

Deborah Levy © Christine Marcandier

« Les maisons sont comme des corps » (Leonora Carrington)

Écrire depuis le lieu, c’est aussi, au sens propre être contrainte à un état des lieux soit évoquer le deuil à travers une appartement new-yorkais à vider, en des pages qui entrent en écho avec le sublime livre de Lydia Flem (Comment j’ai vidé la maison de mes parents) — jusqu’aux bocaux de boutons que Deborah Levy rapporte à Londres. C’est dire ce que le système fait aux lieux et aux écrivains, à travers la maison de James Baldwin à Saint-Paul de Vence, son refuge contre l’hostilité raciste et homophobe des seventies américaines, une maison abandonnée et qui n’est pas devenue un musée, contrairement à celle de O’Keeffe, ce que regrette Deborah Levy, elle y aurait fait des pélerinages. C’est passer en revue son « portefeuille de propriétés », des livres, des vélos électriques, des chevaux de bois et des draps de soie. État des lieux se construit depuis d’apparents détails qui sont des graines de récits, il suit la pousse du bananier inaugural, qui prend peu à peu ses aises dans la salle de bains londonienne, comme une fleur devient paysage. Ce même processus d’expansion attend les lecteurs : lire Deborah Levy, c’est revoir À travers le miroir de Bergman ou la série Freud, c’est la suivre dans un festival littéraire en Inde ou dans son séjour d’écriture parisien, c’est coudre Duras avec Baldwin, Perec avec Ernaux, c’est acheter des assiettes et des couverts dans un Monoprix de Montmartre, c’est réécouter Leonard Cohen, en un mot c’est être libre.

La poétique de Deborah Levy est celle d’une indépendance, identitaire et formelle : comme Marguerite Duras (Écrire, cité p. 80-81), l’autrice refuse les textes « fabriqués », « organisés, réglementés, conformes on dirait ». En écho, ses propres mots : « Je crois que mon but, en littérature, est de penser librement ou plutôt de m’arranger pour que les livres s’expriment librement pour moi ». Deborah Levy veut des livres libres, dont la croissance est aussi organique que celle de son bananier transplanté à Londres, dont chaque détail sera une clé (et État des lieux nous en propose un trousseau, concret et symbolique) et pourra concentrer les strates de temps, en un sidérant précipité de sensations — ainsi un robinet de douche dans un café berlinois.

Les maisons et les lieux juxtaposent les géographies intimes, en un « dialogue sans fin », celui du lecteur avec ces livres, aussi, de ceux qu’on lit une première fois dans la tension du désir et de la découverte, qui nous hantent et qu’on relit, encore et encore, comme on retrouve une maison, soit « un flux de pensée en forme de livre ».

Deborah Levy, État des lieux, traduit de l’anglais par Céline Leroy, éditions du Sous-Sol, octobre 2021, 240 p., 18 €
Deborah Levy, Autobiographie en mouvement (les trois volumes de la trilogie et un carnet contenant un poème inédit de Deborah Levy, sous coffret), traduction de Céline Leroy, novembre 2021, 51 €