Georgia O’Keeffe (1887-1986) : pionnière oubliée de la peinture moderne américaine et de l’indépendance des femmes

Georgia O’Keeffe par Alfred Stieglitz, 1918

Le 15 novembre 2017 a marqué le cent-trentième anniversaire de la naissance de l’artiste américaine Georgia O’Keeffe (1887-1986), considérée par beaucoup comme la mère du modernisme américain. Disparue à l’aube de son centième anniversaire, le 6 mars 1986, elle a laissé, dans l’histoire de la peinture, une trace profonde, marquante et originale, avec ses tableaux de fleurs XXL et son obsession des gratte-ciel de New York.
De son vrai nom Georgia Totto O’Keeffe (que les amateurs de plaisanteries bon marché passent leur chemin, Totto étant le nom de son grand-père maternel issue de l’aristocratie hongroise, O’Keeffe étant le patronyme irlandais de la branche paternelle) elle naquit à Sun Prairie, dans le Wisconsin, de parents modestes fermiers, deuxième d’une fratrie de sept.

The University of Virginia Rotunda, Georgia O’Keeffe, 1914
Radiator Building at Night, Georgia O’Keeffe, 1929

Ses frères et sœurs et elle suivirent les cours d’art d’une aquarelliste des environs, Sarah Mann, ce qui détermina son choix dès le plus jeune âge. Elle fut ensuite pensionnaire dans un établissement confessionnel spécialisé, Sacred Heart Academy, à Madison, toujours dans le Wisconsin. La famille s’étant installée en Virginie, pour permettre au père de poursuivre un but professionnel qui s’avéra incertain, Georgia continua son cheminement secondaire à Williamsburg, d’abord à Peacock Hill puis au Chatham Episcopal Institute, le poids de la religion catholique sur la famille et l’éducation étant toujours particulièrement pesant. Elle commença ensuite une émancipation, d’abord timide mais réelle, en devenant directrice du département artistique de l’université de West Texas. C’est de cette époque que date son premier tableau connu, en 1917, inspiré par une visite à l’un de ses frères, dans un camp militaire de ce même Texas, en partance pour intervenir en France The Flag, une aquarelle d’une tristesse infinie.

The Flag

Depuis la fin de ses études secondaires et son entrée dans l’enseignement supérieur, en tant qu’étudiante puis comme enseignante, Georgia O’Keeffe devint une sorte de notable provinciale du monde de la peinture, entre 1906 et 1918, en multipliant les récompenses pour ses diverses peintures, qui demeuraient dans une sorte de domaine figuratif innovant. Mais le véritable tournant dans la carrière et la vie personnelle de Georgia fut la rencontre, en 1918, avec le photographe Alfred Stieglitz, qui avait acquis une réputation considérable, en imposant la photographie comme art majeur. La rencontre fut à la fois passionnément amoureuse, totalement artistique et hautement professionnelle. Stieglitz, fils d’un émigré juif allemand devenu lieutenant dans l’armée unioniste, encouragea son choix pour l’abstraction pris deux ans plus tôt, l’invita à s’installer à New York, où, par le biais des galeries qu’il avait crées, la fit connaître et tomba tellement en admiration devant son travail et devant elle qu’il l’épousa en 1924.

Georgia O’Keeffe, 1918, by Alfred Stieglitz

New York fut une nouvelle étape dans le développement de la carrière artistique de Georgia O’Keeffe, qui s’inspira beaucoup des photographies de Stieglitz pour donner un nouvel aspect à sa recherche. Le Brooklyn Museum contribua à sa notoriété nationale et internationale en 1927 en organisant une exposition de son travail dont la presse nationale donna un large écho. Par ailleurs Stieglitz fit voler en éclats ce qui restait de l’éducation rigoriste et puritaine de Georgia en multipliant les photos de Georgia nue.

Georgia O’Keeffe, 1914, by Alfred Stieglitz

Après la mort de Stieglitz, Georgia O’Keeffe passa beaucoup de temps dans la maison qu’elle avait acquise dans le nord du Nouveau Mexique, où elle aimait se rendre au volant de sa Ford Model A, maison qui devint le carrefour de diverses amitiés avec le photographe Ansel Adams (qui immortalisa Yosemite et notamment le sommet The Dome), le poète Allen Ginsberg et, dans les années 1960, la chanteuse Joni Mitchell.

Légende vivante, dès les années 1920, Georgia O’Keeffe a frappé les esprits par son esprit indépendant, son rôle exemplaire pour l’émancipation des femmes et par le caractère très innovant de ses tableaux.
Lorsque sa carrière de peintre a émergé, il n’y avait aucune femme dans ce domaine sur le continent américain, et, en Europe, les mouvements, tel que le surréalisme, n’étaient composés que d’hommes.
Georgia O’Keeffe est donc une pionnière, et, pour mémoire, lors d’une vente aux enchères en 2014, son tableau Jimson Weed/White Flower a été vendu 45 millions de dollars, un record pour une peintre.

Roxana Robinson, Georgia O’Keeffe: A Life, UPNE, New York, 1989

Jimson Weed/White Flower