Lectures transversales 25 : Sofi Oksanen, Purge

© Julien de Kerviler

« Aliide se redressa, laissa l’armoire, versa de la vodka dans un verre et se la jeta dans la gorge, renifla sur sa manche. Comme les Russes. Aliide ne savait pas encore comment agir et que faire. Il lui vint au nez une odeur de bouleau, elle sentit l’eau de bouleau avec laquelle Inge se lavait le corps et les cheveux, l’épais parfum de bouleau qui flottait toujours dans l’air lorsque Ingel défaisait ses tresses. Le second verre d’eau-de-vie n’effaça pas l’arôme de bouleau, Aliide était écœurée. Ses pensées s’obscurcissaient de nouveau, elles commençaient à rebondir à l’intérieur du crâne comme dans un espace vide, retrouvaient le calme un instant, mais se remettaient à rebondir. Aliide se rendit compte qu’elle ne se représentait plus la fille autrement que comme « la fille », son nom lui avait singulièrement échappé, elle ne pouvait plus l’employer. La peur de la fille avait été authentique. La fuite devait être authentique. Les mafieux étaient authentiques. Ils ne s’intéressaient pas à elle, mais à la fille. Peut-être que son histoire de mafieux était vraie, peut-être que c’était le destin qui l’avait envoyée à Tallinn, elle avait tué son client et s’était enfuie, et elle ne connaissait pas d’autre endroit où se réfugier. C’était une histoire crédible. Peut-être que la fille ne voulait rien. Peut-être que la fille ne savait ni ne voulait rien d’autre que s’échapper. Peut-être en était-il ainsi. Oui, Aliide savait ce que c’était, quand on voulait seulement s’évader. Martin avait voulu faire de la politique, mais Aliide jamais, même si elle avait marché de front avec Martin. Peut-être que l’histoire de la fille était aussi simple que ça. Mais il fallait se débarrasser d’elle, Aliide ne voulait pas que la mafia revienne ici. Que devrait-elle donc faire ? Peut-être qu’elle ne devrait rien faire du tout. »

Sofi Oksanen, Purge (2008), traduit du finnois par Sébastien Cagnoli, Éditions Stock, coll. La Cosmopolite, 2010, p. 335.