La discorde et la perte

Toute vie humaine suppose et affronte la discorde et la perte. Chaque femme, chaque homme, au cours de son existence, rencontrera, sous une forme ou sous une autre, ces deux piliers de la condition humaine. Caractère tragique, universel, de toute vie humaine. Caractère unique, aussi. Bien que personne n’y échappe, nulle discorde, nulle perte n’est interchangeable.

Déplorer la place de la discorde et de la perte dans nos vies reviendrait à condamner l’existence du système solaire, sous le prétexte que son organisation implique, pour nous, l’impermanence, le deuil, et l’extinction.

(À la discorde entre humains vient s’ajouter, depuis le temps qu’on désigne du terme savant d’anthropocène, le conflit entre l’homme et la nature. Ici, l’homme est l’agresseur, le spoliateur et le destructeur. La nature réplique avec ses virus et ses missiles climatiques, tsunamis, tempêtes, incendies, fonte des glaces etc On ne fait pas le poids. Si on attache de l’importance à ce que le bipède sans plumes continue à gambader encore un peu, il va falloir songer à s’asseoir à la table des négociations avec le général Planète, s’il y consent encore.)

La discorde et la perte, je crois, sont la source où s’abreuve la petite plante vivace qu’on appelle littérature. Et je ne crois pas, non, que celle-ci serve à réparer les vivants. En faire un élément de la trousse à pharmacie me parait peu défendable (comme me parait aussi tenable qu’indéfendable, toute assertion, si intéressante soit-elle,  sur ce que doit ou peut être la « littérature » ; moi, en tout cas, bien que je m’interdise de tenir pour vaines ou stériles les explorations théoriques concernant la chose littéraire, je ne le sais pas du tout et plus j’en lis et moins je le sais et plus cela, dirais-je, me réjouit.) Louise Labé-analgésique. Marcel Proust- attelle. Susan Sontag-aspirine. Friedrich Nietzsche-purgatif. André Breton-cathéter.  George Eliot- anticoagulant. Samuel Beckett-infusion. Georges Hyvernaud-déambulateur. Kenzaburo Oe-anxiolytique. Quelque chose me rebute dans cette vision thérapeutique. Nous en parlerons à la prochaine table ronde, quand les festivals rouvriront (j’irai peut-être, il faut s’aérer).

Toujours est-il que me voilà piégé. Comme j’ai choisi d’intituler la présente chronique La discorde et la perte, je dois m’en tenir à  l’hypothèse : la littérature est enfant de la discorde et de la perte. J’y souscris distraitement. Je répugne à tenir un discours casqué d’assertions militantes ou dévotes sur la « littérature » et j’ai bien l’impression que la digression s’impose, où il me faudra tenter d’échapper au kitsch de soi. (Souvenir de Milan Kundera, sa foudroyante analyse du kitsch comme « accord catégorique avec l’être » dans L’insoutenable légèreté de l’être). C’est une chose peu propice à déclencher les like et les retweet. Une chose qui contient l’obligation de nuance et l’interdiction du slogan. Une chose qui implique de ne pas chercher à dissimuler la discorde entre soi et soi et la perte de tout ce qu’on ne parviendra jamais à écrire et qui constituerait peut-être pourtant une sorte de vérité, allez savoir, mais justement on ne saura pas.

Je veux maintenant placer cette chronique sous tutelle scientifique. Écoutons Brian Greene, professeur de mathématiques et de physique à l’Université Columbia : « La vie et l’esprit ne constituent vraisemblablement qu’une minuscule oasis au sein de l’histoire cosmique. Même si l’univers est gouverné par d’élégantes lois mathématiques qui autorisent toutes sortes de processus physiques merveilleux, il ne sera que temporairement l’hôte de la vie et de l’esprit. Si vous méditez cela en profondeur, et si vous vous représentez un futur totalement dépourvu de planètes et d’êtres pensants, votre égard pour l’ère dans laquelle nous vivons peut tendre à la révérence. » (Jusqu’à la fin des temps, traduction de René Cuillierier, Flammarion, 2021). L’attrait de ces phrases ne tient pas seulement aux immensités cosmiques qu’elles évoquent, mais aussi à leur pouvoir d’évocation, supérieur, pour nous profanes, à une équation. Cela renvoie mon histoire de discorde et de perte au rang de presque détail. À partir d’un certain moment, qu’aucun cerveau humain ne connaîtra, la perte s’étendra jusqu’à la possibilité de la perte, et de la discorde. Tout continuera de scintiller sans nous dans les steppes de lumière et de chaleur. Sans livres. Sans musique. Sans machines. Sans maisons. Sans églises, temples ni mosquées. La matière  continuera sa course et se passera de nos observations.

Considérant que cette perspective ne nous empêche pas de retrouver un peu de rage juvénile crasse en réécoutant Pretty vacant, il se confirme que nous sommes de bien curieuses créatures. Mais sans doute pas plus que n’importe quelle autre, issue, comme nous, comme tout ce qui vit, de la matrice SPONCH — Souffre(S), Phosphore(P), Oxygène(O), Azote(N), Carbone(C), Hydrogène(H) — et prise dans ce que le professeur Greene nomme joliment la « valse à deux temps de l’entropie ».

Au sein de cet ordre, perçu à travers les catégories mathématiques et physiques conçues par nos soins, oui, la discorde et la perte nous habitent, nous meuvent, nourrissent l’étonnement chimique d’exister.

Rien ni personne ne nous réparera. Nous sommes de petits miracles défectueux. Quant aux amibes et aux supernovas, on est fondé à penser que ça leur fait une belle jambe.