Charlotte

Charlotte Rampling dans le film d’Andrea Pallaoro, « Hannah » © JOUR2FÊTE

La première fois c’était il y a 25 ans, j’avais vingt ans. Je venais d’arriver à Paris, j’étais un cliché ambulant qui venait de sa province pour faire comédien acteur dans la capitale, qui rêvait d’une vie meilleure quoi, obscurément changer de vie. Je venais de commencer le cours Florent, je n’avais pas un rond, pas d’adresse fixe, il m’arrivait même de dormir dans des parcs, je prenais mes douches chez des amants de passage ou aux Bains Publics, parfois aux douches de la Gare Montparnasse. Bref je n’avais que de l’espoir et ce panache que confère l’inconscience aux jeunes êtres. Pour survivre je faisais la pute, de temps en temps, always un peu pute sur les bords, un peu pretty woman, un peu pretty young boy walking down the streets. J’allais à Porte Dauphine puis j’ai compris que ça se passait aussi dans les carrés VIP des boîtes de nuit et dans les halls des grands hôtels.

Là, cette première fois, j’ai rendez-vous au Royal Monceau avec un chic type, un comte, comte Untel de Untel, je dis chic car il aimait aussi m’écouter parler, et il parlait lui aussi, de son métier la grande finance, et il me racontait ses pays, Dubaï, New-York, et il aimait que j’aime Duras alors je lui parlais de Duras, et ce que je ne savais pas de Marguerite je l’inventais. J’ai beaucoup appris de Marguerite en l’inventant. Ce soir-là il a beaucoup de retard, il me dit d’aller au resto italien de l’hôtel, commande ce que tu veux je t’y retrouve. J’y vais. Grande salle, grands lustres Murano, un hall des Roches Noires ou une pièce de réception de l’ambassade des Indes à Lahore ou ailleurs, on se tricote le désir et le paysage comme on peut. Grande salle donc, décor dix-huitième siècle épuré, des tons bleu clair, un peu de Starck. Ce sera sur la note de Monsieur. Les tables sont très espacées. Je suis seul. Puis je ne suis plus seul, elle arrive. Charlotte R. Elle s’installe en face, à quatre mètres environ, chemise blanche avec un peu de dentelle, blazer bleu marine, elle commande des pâtes arrabiata. L’accent anglais qui dit arrabiata est délicieux, je suis à Venise, son nom de Venise dans Calcutta désert. Je comprends qu’elle sera seule pour dîner. Elle pense, elle est bien. Il y a comme une bulle autour d’elle. Je suis bel et bien à Paris, dans ma nouvelle vie. D’une certaine façon je suis venu pour ça, manger des carbonara dans un hôtel de luxe face à Charlotte Rampling qui mange des arrabiata en silence. D’une certaine façon je suis venu à Paris pour ce silence-là. Je la regarde discrètement. Me lever ? Aller dire bonsoir je vous aime beaucoup blabla ? Je sens que ce n’est pas ce qu’il faut faire. Nous partageons le même air, il y a de la poésie dans cette pièce, c’est éternel, on entendrait presque Reynaldo Hahn jouer du piano. Mon rendez-vous arrivera dans une heure et demie, je vais passer une heure avec Charlotte, son charme discret, son élégance.

Vingt-cinq ans passent. Je ne suis plus une pute il paraît. Disons que les garçons avec qui je couche sont moins riches, c’est tout. Pute, comme il est dit dans La Maman et la putain, ça n’existe pas, ça ne veut rien dire une pute, il n’y a que des anges plus ou moins dans le besoin et plus ou moins abîmés. J’ai quarante-cinq ans, je ne suis pas devenu comédien mais écrivain, écrivain c’est ce qu’il me restait pour me sauver du néant. Là j’ai écrit un texte et les hasards de la vie font qu’il va être dit joué par elle, la dame des pâtes arrabiata. Nous sommes dans un studio. Elle lit le texte. Elle lit. Elle écoute. Je la regarde. Droite. Précise. Un aigle. Un faucon. Une agnelle. Quelque chose du lévrier italien. D’une intelligence folle. Elle sait que la moitié du dire, c’est l’écoute. Elle lit et l’atmosphère change. C’est palpable. L’air devient ouaté, tamponné. Le monde se calme, sur le cadran les aiguilles ralentissent. Comme si toute la vulgarité était chassée de la pièce. Reste quelque chose de pur, un suspend. On voudrait se taire jusqu’à la fin du monde. On parle trop. Je regarde son corps. Sa silhouette. Elle a soixante-quinze ans, est-ce que je peux le dire ? J’apprends qu’elle est née comme moi en février, moi le 15 et elle le 5, je la trouve plus vive que moi, beaucoup plus alerte. Elle sait qu’elle va mourir. Je pense à ça. Je pense à ça parce que je trouve que c’est scandaleux que les gens que j’aime et je désire puissent mourir, c’est con à dire mais je ne m’y fais pas, surtout pas. Tout le monde sait qu’il va mourir mais non, pas tout le monde. Pour certains c’est un savoir qui n’est pas descendu se déposer au fond de l’être, elle, elle sait. Elle a laissé infuser, décanter. Cela se voit. Cela se sent. On peut sentir une conscience comme on sent un parfum. Je reviens à la mort. Je crois qu’elle a décidé non pas de défier la mort, quelle bêtise ce serait, mais d’être plus élégante qu’elle, qu’elle en prenne de la graine, la mort. Je la regarde encore. Je n’arrive pas à détacher mes yeux. Je cherche à déchiffrer. Comme s’il y avait un secret, quelque chose à apprendre. Je ne sais pas. C’est le corps, déjà. Cette façon d’épouser l’atmosphère. Cette façon d’épouser les contours du corps. Sous la peau. Sur la peau. Une façon d’être dans son corps entièrement. J’ai froid. Tout à coup j’ai froid et j’ai l’impression d’être à Brooklyn. Je ne dis rien. Bizarres pensées. Quelques minutes passent puis elle dit qu’elle a froid, elle parle d’un frisson, dit que ça vient du texte, c’est vrai, je le jure, elle le dit puis elle dit : On n’a l’impression de n’être plus à Paris, vous ne trouvez pas ? Je dis oui, à Brooklyn bizarrement. Elle rit : C’est tout à fait ça, à Brooklyn ! C’est étrange. Elle capte tout. Elle connaît le silence. On parle du flegme anglais, c’est peut-être ça. Mais c’est plus que ça. Elle m’aime bien. Je le vois dans son regard. Elle m’aime bien j’en suis honoré mais elle ne tombe pas dans le panneau de ma séduction, je le vois dans son léger sourire un rien ironique. Elle voit à qui elle a affaire mieux que moi je ne me connais. Je crois. J’ai l’impression qu’elle sait d’où je viens, qu’elle connaît le type de chemin que j’ai parcouru, errances comprises, erreurs, petitesses, je sens qu’elle sait, elle n’est pas dupe, de rien, elle voit comme on reconnaît un pays, un accent. Est-elle généreuse, pas généreuse ? Gentille, pas gentille ? Je ne sais. Je ne pourrais le dire. Oui et non. C’est son mystère. Quand la mort va arriver, je suis sûr qu’elle va se lever, va mettre son caban, va regarder sa montre, va prendre son sac et va dire : Donc c’est vous ? D’accord. Let’s go. Et moi quand la mort va arriver, je penserai à elle, pour me donner du courage, un peu d’élan, un peu d’allure. Merci Charlotte.