Frank Smith : Close Up 7 (Entretien)

Frank Smith est un artiste du langage. Guantanamo est élu, en 2014, meilleur livre de poésie par Le Huffington Post. Entre poésie contemporaine et film-manifeste se loge son œuvre. Il questionne l’actualité, le pouvoir, la violence des hommes, il décortique le sens des mots et compose le mirage des images.

À l’occasion de la prochaine Biennale d’art contemporain des Hauts de France, L’Hybride, à Lens du 26 juin au 29 août 2021, le commissaire Paul Ardenne exposera un ensemble de 76 cinétracts, un corpus « work in progress » réalisé par Frank Smith en hommage à Chris Marker.

Ta première rencontre avec l’art contemporain ?

La première rencontre mémorable qui m’a marqué très profondément, c’est une installation vidéo de Peter Campus, un grand pionnier de l’art vidéo, au Whitney Museum dans les années 90. Cette installation s’appelle « Head of a Man with Death on his Mind », une projection N/B sur un énorme mur : le visage d’un comédien en gros plan et cela dure une dizaine de minutes. Il ne bouge presque pas mais c’est pétrifiant. Cela m’a beaucoup marqué sur l’idée de filmer et le rapport à la pensée, le visage comme un paysage, avec les pensées qui s’incrustent ou pas dans ce paysage.

L’artiste décédé que tu aurais aimé connaître ?

John Baldessari.

Un artiste d’aujourd’hui que tu aimerais rencontrer ?

Patti Smith.

L’artiste avec lequel ou laquelle tu souhaiterais collaborer ?

C’est en cours (rires). J’ai un projet de collaboration sur un film avec Laurie Anderson, que j’adule par-dessus tout, je lui ai proposé de faire la voix off d’un film que je dois tourner aux États-Unis. Mais, je ne sais pas quand !

Tes plus grands chocs esthétiques ?

En littérature, jeune, c’est Colette. Plus tard, Charles Reznikoff, qui est ce poète objectiviste, new-yorkais, qui m’a profondément marqué avec un texte qui s’intitule Holocauste qu’il a construit à partir du procès de Nuremberg.

En cinéma, Godard, Chantal Akerman et puis James Benning, son œuvre me stimule beaucoup, notamment un film de 3H qui s’appelle LOS, c’est une succession de plans fixes, inédits et singuliers, dans Los Angeles. Au-delà de l’admiration que je lui porte, cela m’a amené à entamer cette recherche sur les rapports entre poésie, image et politique… les 3 phénomènes autour desquels j’évolue.

L’œuvre que tu aimerais posséder ?

Cela ne m’intéresse pas de posséder des œuvres même les livres, j’aime bien m’en débarrasser (rires).

Donc tu n’es pas collectionneur ?

Pas du tout. Mais l’idée de collection m’intéresse : quand j’ai dirigé l’atelier de création radiophonique à France Culture, avec Philippe Langlois, on invitait des artistes à produire des films sonores. On en a fait près de 350 sur 10 ans, c’était conçu comme une collection d’œuvres radiophoniques. Passionnant !

Ton musée préféré ?

La nouvelle antenne du Whitney Museum à New York que je trouve sublime d’un point de vue architectural : il tient pour lui-même et il est fondu dans le paysage… le système des terrasses est assez incroyable.
Et puis, j’ai une passion, ce n’est pas tout à fait un musée, pour la Villa Savoye à Poissy.

La musique qui t’émeut le plus ?

Ce sont les voix qui m’émeuvent le plus. Bien sûr, Laurie Anderson, Nina Simone et Chet Baker, son dernier concert à Hanovre – cela me fait penser à Bruce Weber, un film où il filme Chet Baker sur les plages de Santa Monica, des images sublimes…

Quel auteur a pu inspirer ton œuvre ?

Charles Reznikoff a été un moteur mais aussi Gertrude Stein, Virginia Woolf, Duras comme écrivaine, mais c’est surtout une cinéaste époustouflante

Quel événement t’a marqué ces derniers temps ?

Je suis toujours à l’affut d’images pour ce projet de cinétracts qui se prolonge. J’ai été très impressionné par les incendies en Californie, ces images de San Francisco envahi par un ciel apocalyptique orange. C’est sublime et très flippant. La mort de Ruth Ginsburg, la juge aux États-Unis… il y a tant de choses …

Quelle utopie pour demain ?

Une utopie pratique, concrète de mise en mouvement. En avant, mais maintenant, tout de suite, maintenant, pas pour demain !

 

Frank Smith est représenté par la galerie Analix Forever, Genève et ailleurs, galerie nomade…