Archives & dérives 1 : Muriel Pic, Affranchissements

Stamps en francs et livres, affranchissements © Christine Marcandier

« Le vrai est toujours entre deux personnes ou deux choses », écrit Muriel Pic dans Affranchissements paru au Seuil, dans la belle collection « Fiction & Cie » dont le nom offre un prolongement poétique à l’assertion de l’autrice : le vrai est toujours entre réel et fiction, entre vécu et rêve, dans cet entre-deux que seul un récit sous forme de dérive permet d’espérer atteindre, comme on guette une côte ou un bord.

Le récit est ici une aventure et une enquête, depuis la vie d’un grand-oncle d’Angleterre, un oncle à la fois proche et lointain, excentrique et si rangé pourtant, collectionneur de timbres et bossu. Lorsque débute Affranchissements, la narratrice est dans une librairie, elle feuillette Spring and All, un fac-similé de l’édition originale de 1923. Le livre de William Carlos Williams s’offre comme un art poétique par anticipation de celui que nous tenons dans les mains, par leur commune « manière inhabituelle de mettre les choses ensemble ». Dans les deux ouvrages, des textes mais aussi des images et des documents, ces archives qui sont des dérives au sens surréaliste du terme puisqu’elles rassemblent autant qu’elles déploient, qu’elles concentrent tout en menant ailleurs. Les documents « sont là pour ralentir ou accélérer les embardées de l’imagination, élargir ou condenser les défaillances de la mémoire. Ils donnent des preuves toujours insuffisantes, des dates que l’on ne retiendra que si elles sont des coïncidences partagées par des êtres qui peut-être ne se rencontreront jamais selon les règles de l’espace et du temps ».

La narratrice est alors à Londres pour sa thèse, elle en profite pour voir son oncle Jimmy, elle pense lui offrir le livre de Williams et finalement le garde. L’ouvrage sera cependant pour toujours associé à l’oncle, une manière de « retrouver sa présence » après sa mort. Le souvenir de l’homme se confond avec la lecture de l’œuvre, « le désir de liberté qui se dégage de ce livre avec son amour pour tout ce qui se rapporte à l’affranchissement ». Car tel est le centre irradiant de ce récit qui porte pour titre et enseigne un mot qui le condense et qu’il excède, affranchissements, au pluriel pour mieux jouer de sa polyphonie : affranchissement comme les timbres de collection que l’oncle achète pour les offrir à sa petite nièce, affranchissement comme un mouvement d’émancipation (vivre libre) et de libération (sortir des règles d’une composition linéaire comme d’une assignation par des genres institués).

Le principe de composition d’Affranchissements sera donc libre : « l’expansion du regard » passe par des bifurcations, un flux d’images et documents qui creusent des non-dits ou saturent approches et discours, un refus de la linéarité ou de la chronologie, des jeux associatifs affranchis. Comme Spring and All, ce livre « est plusieurs, il est tout : un essai, un récit avec des chapitres dont la numérotation est incohérente, et des poèmes qui pensent, à voix haute et l’œil grand ouvert (…) ».

« Sa vie a été un poème philatélique »

Free a la même racine que to frank, affranchir postalement, dans lequel on entend le peuple franc, et puis la franchise, terme juridique pour désigner un contrat, et la qualité de celui qui prend le risque de dire la vérité, se sentant assez libre pour le faire. On retrouve ainsi en anglais l’affinité entre le geste postal et le geste de libérer, qui fonde le double sens du mot français affranchissement.

Dans ce (dés)ordre se (re)compose une vie, celle de l’oncle Jim, horticulteur à l’université de Londres, bossu depuis une maladie d’enfance, solitaire et modeste, aimant les fleurs et les timbres. L’écriture de cette vie d’autant plus immense qu’elle est minuscule est comme un puzzle dont on déplace les pièces pour que le geste tienne aussi du jeu d’échecs : la bosse est réflexion sur la chance depuis les superstitions qui les associent, un déploiement d’histoires dont celle de Junia, de l’esclave bossu Jallus et du candélabre ; mais aussi Leopardi, Gramsci, etc.

Ainsi est-il possible, peut-être, de s’affranchir de l’ordre qui muselle et masque les vérités inconnues de soi, ainsi peut-on, sans doute, sublimer un journal en laboratoire d’écriture, ainsi peut-on se promener de dérives en soudaines coïncidences et conserver le mouvement vers cette liberté peu à peu acquise sans jamais pétrifier le geste de déplacement et ce que la « bibliomancie » révèle. Ouvrir un livre revient à se laisser porter par le hasard objectif, retrouver ce qu’on cherchait sans le savoir, trouver un nouveau chemin de traverse, suivre la dictée du passage découvert.

L’inattendu est aussi un inentendu ou inouï qui permet d’être au cœur même de la langue de l’oncle Jim, entre anglais et français comme dans les poèmes bilingues qui rythment le livre en racontant son histoire ; un idiome « impur » puisque l’oncle parle deux langues qui se télescopent, « sa voix est lente, douce, elle porte la trace de plusieurs langues. Son anglais est impur, son français aussi. On a l’impression qu’il a différents accents, dont les timbres sont perceptibles selon les mots qu’il prononce ». On le lit dans cette seule citation, tous les mots sont des jeux, articulation de leur recto et de leur verso, le timbre de la voix accompagne celui collé sur une lettre ou patiemment collectionné dans des enveloppes envoyées à la petite-nièce narratrice de ce livre, de même que l’affranchissement ne sera pas simplement philatélique.

Muriel Pic déploie des strates autant qu’elle les expose — et les a exposées au cipM en 2018 —, l’apparent désordre est la façade d’une construction virtuose, travaillant nos désirs de pluralité, nos envies de liberté, nos imaginaires qui passent d’un texte à une photographie, d’un document à une archive. Tout est offert, tout se refuse, face à nous une symphonie de sens, de pages et d’espaces-temps qui forment un « delta » pour reprendre l’image des pages finales d’Élégies documentaires (Macula, 2016) ou une forme d’herbier puisque l’oncle aimait herbes folles et jardins disciplinés, plantes et fleurs. Chaque détail du livre est une miniature de ce dernier, son analogon, des plantes aux livres, des poèmes aux timbres, composant par touches et images un art of noticing puisqu’il s’agit à la fois de remarquer et noter, de rendre visible et perceptible ce ce qui nous échappe d’une vie comme du monde.

« Peut-on se fier aux documents ? »

Muriel Pic documente des vies — la sienne comme celle de l’oncle et depuis ces deux points toute une généalogie et une filiation élective —, elle ouvre cartons et enveloppes, carnets et livres, elle déplie l’imaginaire depuis le détail réel et l’archive, la poésie part du document qui, au lieu de prouver, consigner ou assigner, trouble et défie. Dans ce tremblé qui nous invite au voyage (de Menton à l’Angleterre en passant par la Suisse), tout se (dé)monte et offre un art poétique de la dette comme de son affranchissement. Oncle Jim(my) espérait-il que sa nièce, comme un contre-don au don des timbres, écrive un jour son histoire ? Supposait-il que se forme en elle le récit de « l’infra-ordinaire de Jim, le texte en lambeaux d’un monde inconnu » qu’elle devrait « traduire à partir du grimoire magique d’un album de timbres » ? De quelle dette non explicite s’affranchit-elle en traduisant un vœu non énoncé par l’oncle, en suivant les pistes capricantes que contiennent photographies, timbres et carnets de notations botaniques ? Comment écrire cet in-connu, le traduire sans le trahir ?

Il faut sans cesse à l’autrice reprendre, brouiller dates et repères, « sentir les micro-séismes d’un instant, expérimenter la théorie mathématiques des bifurcations, croire que la plus petite particule peut enrailler le système général et lancer de nouvelles dynamiques se ramifiant à toutes vitesse et dans toutes les directions ». C’est à ce prix qu’elle pourra croiser — comme on rencontre ou entrelace — Mallarmé et le docteur Voronoff, un sanatorium à Leysin et l’hôtel Bellevue de Menton, Jakob Tuggener et Hans Magnus Enzensberger, timbres et billets de banque, citron doux, iris et livres, héliothérapie et explication de poème, etc.

Affranchissements est arpentage libre et cartographie zigzagante, plante et rhizome, albums de photographies comme de timbres, bibliothèque et banque (d’images comme de billets et fragments), poème et récit, anglais et français, pratique et théorie, écrit intime et infra-ordinaire à dimension collective, entre-deux de Williams et Perec : il excède toute définition pour s’offrir et nous offrir une liberté absolue puisque « tout est connecté, tout fait associations ». Ce qu’il cherche (et trouve sans conteste) est la formule (al)chimique de l’inspiration et l’une des clés potentielles de la poésie, quand « l’imagination affranchit les mots d’un rapport conventionnel avec le réel. Comprendre cet affranchissement des mots est comprendre la poésie ».

Perec et Williams sont les deux figures tutélaires de ce livre, l’un pour l’infra-ordinaire l’autre pour les ramifications d’un livre-monde depuis le détail, parmi d’autres cités dans un ex auctoribus final à la manière de Pline. Mais il faut enfin écrire le nom de Walter Benjamin pour tenter d’approcher Affranchissements en tant que livre des passages. (Af)franchissement cette fois en tant que « liberté de passer une frontière », migration constante « entre les mots, les lieux et les époques », quête de « l’étranger dans le familier et réciproquement ». Le texte se tisse dans ces tensions, il est collecte d’entre-deux pour « nous rendre tangible l’incommensurable richesse du vivant ». Dans le « ici » du livre, construit depuis les pôles magnétiques que lui sont histoires, fables et documents, tout est à la fois vrai et faux donc profondément exact.

Muriel Pic, Affranchissements, éditions du Seuil, « Fiction & Cie », septembre 2020, 288 p., 19 €
Le livre a reçu la mention spéciale du Prix Wepler 2020.