La revue TransLittérature: « Nous défendons fondamentalement une vision mondiale et plurielle de la littérature »

En prélude au Salon de la Revue (annulé pour cause de crise sanitaire), Diacritik partenaire de l’événement avait rencontré les revues qui auraient dû être présentes. Aujourd’hui, l’indispensable revue TransLittérature entièrement consacrée à la traduction littéraire.

Comment est née votre revue, existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit- il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?

Le premier numéro de TransLittérature, la revue de l’ATLF (Association des traducteurs littéraires de France), est daté de mai 1991. Depuis sa création sur une idée de Françoise Cartano, c’est une revue qui a la double particularité d’être entièrement consacrée à la traduction littéraire et d’être entièrement rédigée par des traducteurs littéraires.

L’idée, selon Jacqueline Carnaud (dans une vidéo faite pour le 25e anniversaire de la revue), « était de se doter d’un outil supplémentaire pour contribuer au combat que nous menions collectivement pour la professionnalisation de l’activité de traduction littéraire ; 1991, l’année de naissance de la revue, c’est aussi l’année de la création, avec la participation active de l’ATLF, de la première formation universitaire à la traduction littéraire. C’était à l’institut Charles V, le département d’anglais de l’université Paris 7. On avait donc un ensemble d’instruments pour mener ce combat de la professionnalisation de la profession. »

Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

Sans surprise pour une revue de traducteurs littéraires portant sur la traduction littéraire, TransLittérature défend fondamentalement une vision mondiale et plurielle de la littérature, parce que, si la mission essentielle de la littérature est de permettre une meilleure connaissance de soi et de l’autre, un texte publié est toujours le résultat d’une entreprise collective où la voix de l’auteur est portée par l’engagement de l’éditeur et, dans le cas de la littérature étrangère, par le travail du traducteur.

Le premier numéro était, pour l’essentiel, consacré à la place de la traduction dans la politique éditoriale et sur les conditions de travail du traducteur. À côté de ces deux articles principaux, un billet d’humeur sur la « rareté » des « langues rares » dans le paysage éditorial français et un grand entretien avec Alice Raillard — traductrice du portugais — affirmaient la volonté de la revue de donner la parole aux traducteurs, que ce soit pour partager leurs points de vue, raconter leurs parcours, ou échanger leurs expériences.

Tels étaient les deux points forts au moment de la création de la revue : défendre les conditions de travail et mettre en valeur la richesse intellectuelle de ce métier.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

Au fil des ans sont nées toutes sortes de rubriques dont certaines sont devenues très régulières : grand entretien avec un traducteur, journal de bord d’une traduction, « Côte à côte » (présentation chronologique de différentes traductions publiées d’un même texte), « Ils écrivent, ils traduisent » (témoignage d’un traducteur qui est également auteur), compte rendu des Assises de la traduction littéraire en Arles, recensions de publications sur la traduction, prix de traduction, hommage, etc. Certaines rubriques sont de création plus récente : « La chaîne du livre » explore ainsi depuis 2017 les relations entre les traducteurs et les différents maillons de la chaîne du livre, éditeurs bien évidemment, mais aussi bibliothécaires, libraires, organisateurs de festivals, etc. ainsi que la rubrique « Pionniers » qui met en avant le travail et l’apport, tant théorique que pratique, des traducteurs des générations précédentes.

Si certaines rubriques reviennent plus souvent que d’autres, aucune n’est systématique. Le numéro 50, qui a marqué le 25e anniversaire de la revue en 2016, est ainsi constitué de seize « portraits de traducteurs », d’une grande variété de langues et de genres littéraires. C’est un numéro très vivant, accessible à un large public, et c’est un de ceux qui se vend encore le mieux sur les salons et dans les festivals.

De plus en plus régulièrement ces dernières années, nous sortons un dossier spécial à la rentrée : Allemagne en 2017, Jeunesse en 2018, Pays de l’Est en 2019, Autotraduction en 2020. Le dossier « Quoi de neuf à l’Est ? » a pris de telles proportions qu’il s’est étalé sur deux numéros, le numéro 56 (automne 2019), qui marquait à sa manière le 30e anniversaire de la chute du Mur de Berlin, et le numéro 57 (printemps 2020) : plus d’une vingtaine de traducteurs sollicités, sans compter plusieurs institutions françaises ou européennes, plus d’une quinzaine de langues représentées dont le yiddish, plus d’une centaine d’ouvrages cités, etc. Une soirée était prévue le 28 avril à l’Inalco pour fêter l’événement : inutile de préciser qu’elle a dû être annulée… Une manifestation du même genre est prévue pour le dossier Autotraduction (numéros 58 et 59). Espérons qu’elle pourra avoir lieu !

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que toute revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

L’une des ambitions essentielles de TransLittérature est de rendre les traducteurs visibles, non seulement leur personne, mais aussi et surtout leur travail. Si, techniquement et juridiquement en France, les traducteurs sont auteurs de leurs traductions, ils demeurent souvent invisibles sur le plan éditorial et journalistique. Combien de fois une citation est-elle attribuée directement à un auteur étranger, comme s’il l’avait écrite lui-même en langue française ? Aujourd’hui encore, il est fréquent que les recensions de livres étrangers dans la presse et même parfois dans les catalogues d’éditeur ne fassent pas mention du traducteur, comme si celui-ci était un simple exécutant. Il est rare, aujourd’hui encore, que le nom du traducteur apparaisse sur la couverture, même si les éditeurs indépendants sont de plus en plus nombreux à l’indiquer.

Le traducteur est l’auteur de sa traduction et, à ce titre, les mots et les phrases que lit le public en français ne sont pas ceux de l’auteur, mais bien ceux du traducteur, fait qui mérite d’être souvent rappelé. Depuis quelques années, l’ATLF organise des joutes de traduction dans des festivals comme America, Quais du polar, Rochefort Pacifique, et bien sûr Vo-Vf. Ces joutes, où deux traducteurs traduisent le même texte, chacun découvrant la version de l’autre le jour de la joute, sont menées par un modérateur qui a à cœur de mettre en exergue les différences existant entre les deux traductions. Ces joutes ont sensibilisé le public à la part de subjectivité inhérente au travail du traducteur littéraire.

À un niveau à la fois plus confidentiel et plus approfondi, TransLittérature s’est donné pour mission de rendre toujours plus visible le travail créatif de la traduction et des traducteurs.

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Créée en 1973, l’ATLF est historiquement l’association des traducteurs littéraires de France. Depuis cette date, elle défend avec obstination les intérêts des traducteurs auprès des pouvoirs publics et du Syndicat national de l’édition et travaille en partenariat avec le Centre national du livre, qui soutient financièrement TransLittérature. Depuis sa fondation même, la revue est conçue non seulement pour mieux connaître, voire découvrir les multiples aspects de la traduction mais également comme un outil pour la professionnalisation de l’activité de traducteur littéraire, à côté de masters comme celui de Paris 7 ou de formation comme l’École de traduction littéraire. Elle a donc bien la dimension d’un geste politique, au sens entendu dans la question.

L’évolution de notre métier et, plus généralement, celle de la condition d’artiste-auteur, nous conduisent à nous ouvrir à un lectorat plus large. Si notre revue était d’abord essentiellement destinée aux traducteurs d’édition, nous souhaitons aujourd’hui qu’elle touche les différents acteurs de la chaîne du livre concernés par la traduction, ce qui explique, entre autres, notre présence sur ce salon depuis déjà plusieurs années.

Site de la revue TransLittérature