UNE OPPRESSION : trajectoire et tragédie 11

Salzbourg © Gilles Pernet

Matt Arquette a déchiré le film plastique et il est parvenu à la porte qui séparait la pièce de l’atelier où Ricard fabriquait des circuits imprimés sous mes ordres, en pensant que si ma mère le voyait elle lui reprocherait à nouveau de rôder là où il n’est pas autorisé : je ne vois pas ce que ma mère venait faire dans cette histoire mais Matt a aperçu le Consul, de dos. Je me tenais au-dessus de mon frère dont le buste était penché en avant. Ricard était toujours assis dans son fauteuil, mais je ne voyais pas son visage, du moins je ne parvenais pas à le distinguer. Je me suis relevé, j’ai imprimé un quart de tour à une barre de fer coulissante dont la fonction était, par l’intermédiaire d’un pas de vis, de rapprocher les mâchoires de l’étau, et entre ces mâchoires, il y avait le crâne de Ricard. Le Consul s’est retiré, il n’a pas prononcé une parole, pas un seul mot, il a marché jusqu’à la fenêtre où il n’est resté qu’un instant, puis je suis revenu, j’ai recommencé, un quart de tour à peu près, un quart de page à peu près, ce qui a provoqué une nouvelle plainte. La discipline que s’était fixée Ricard, peut-être, la règle que je m’étais fixée, était de ne pas hurler : dans le monde d’Yves Ravey l’imagination est un instrument de torture parce que la violence est le moteur de la fiction, et quand je dis la violence je dis la violence physique qui est toujours un état transitoire de la violence sociale et la violence psychologique qui est toujours un état intermédiaire de la violence politique : les sévices imprimés à un corps par un autre corps qui s’arroge le droit de le faire souffrir, qui se délecte de sa cruauté, qui jouit du spectacle qu’il a lui-même fabriqué, une agressivité méthodique déguisée en éducation, une brutalité artisanale déguisée en pénitence et qui signifie en vérité humiliation, assujettissement et servitude volontaire, car il ne s’agit même pas de pousser la victime à reconnaître un crime antérieur qu’elle ignore avoir commis ou un attentat intérieur qu’elle n’a sans doute jamais été en mesure de commettre, qu’elle n’aurait pas eu les moyens économiques et les moyens intellectuels d’inventer, il ne s’agit même pas que la victime prononce un mot indicible qui aurait le masque de la vérité pour mettre fin à son supplice, un quart de phrase impossible dont le visage aurait le faciès ultime de la souffrance : non, même pas cela : le silence exténué de l’oppression, le mutisme effaré de l’asphyxie, parce que le roman a quelque chose à voir avec les circuits imprimés, le monde a quelque chose à voir avec la géhenne, parce que l’humanité a quelque chose à voir avec la véhémence.

Yves Ravey écrit dans Pudeur de la lecture qu’un autre jour il a retrouvé un livre annoté, écriture serrée, produite avec un porte-mine et non un crayon ; il a reconnu les mots d’un roman, jetés plus qu’écrits en périphérie du texte, les lignes s’établissant sur le bord supérieur, puis changeant d’orientation pour suivre la marge droite. On lit le texte en tournant le livre, le bas de la page étant annoté à l’envers, la fabrication du roman est une circulation autour d’un texte antécédent, une rotation autour d’un crime antérieur ; autour d’un deuil qui fait corps au centre de la page ; à la marge d’un père qui ressemble toujours un peu à Franz Kafka ; à la périphérie d’une loi dont Yves Ravey n’est pas dupe mais qui la trahit quand même, qui manque à sa justice innommable pour la tatouer sur la page, pour l’inscrire avec une aiguille sur le drap d’un livre. Je ne sais pas s’il a conservé cet ouvrage et fait une corne aux deux bords pour lui rappeler le texte écrit ou le texte imprimé, le circuit écrit ou le circuit imprimé dans la marge d’un texte pris en étau, un livre rêvé autour d’un livre asphyxié, un dispositif carcéral, une colonie pénitentiaire : le texte qui s’écrit dans l’agonie de la littérature est une cage où le corps de l’écrivain lutte à son tour contre la déliquescence de l’identité, l’imagination est un carcan par lequel il lutte à son tour contre la dégénérescence de la mémoire, et c’est précisément par cette décomposition du moi que l’écriture d’Yves Ravey qui est une écriture d’atelier au sens propre, une écriture de petits roulements à billes et de petites machines célibataires, prouve par la virulence de ses images que la littérature n’est jamais rien d’autre qu’un désenfermement.

supplice de la cage © LabEx EHNE & fonds Colbert