Le partage du vivant : Christian Prigent, La peinture me regarde & Une relation enragée (correspondance avec Francis Ponge)

© Alix Rosset

La peinture me regarde, copieux et passionnant montage d’Écrits sur l’art (1974-2019) de Christian Prigent, s’ouvre par une section de six textes, pour la plupart assez récents, intitulée Vive le désarroi ! C’est ce qui s’appelle bien commencer. Découvrant ce titre, m’en est revenu un autre, celui d’un livre d’entretiens avec Peter Handke, Vive les illusions, où ce dernier raconte qu’“évidemment, [il a] été déçu, les illusions sont là pour être déçues, mais il n’y a rien de plus fort et de mieux que les illusions. Elles vous mettent en chemin, n’est-ce pas ? Vive les illusions !” Ce qui fait retour – comme ça, sans prévenir – peut paraître, à l’instant même de son surgissement, à la fois en décalage (et même à côté de la plaque) et en parfaite affinité avec ce qui nous préoccupe. C’est d’abord affaire de frottages, donc manière de retrouver un geste caractéristique de certaines pratiques picturales de ces dernières décennies. Et de souligner par répétition un mot, commun à ces deux titres : Vive (avec ou sans point d’exclamation) – donc mettre l’accent sur un trait essentiel du travail poétique et critique de Christian Prigent, attaché au plus vif des domaines à quoi il touche.

Désarroi est bien trouvé pour introduire ce volume. Relevons les premières phrases du premier texte (Peinture comme poésie, 1994) : “L’art actuel est d’une effarante complexité. Ce que nous entendions par art, il y a bien peu de temps encore, n’est plus qu’un lopin dans le territoire difficilement cartographiable de tout ce qui revendique ce nom. La notion elle-même se dissout dans les formes contradictoires qui prétendent l’incarner. Devant cela, je suis, comme tous, dans la perplexité, le désarroi. / Exorciser ce désarroi est facile. Il suffit de le convertir en arrogance et décider que tout est vanité, mystification.” (…) “On peut préférer le désarroi. Et se dire que c’est l’éternité (dont on sait fort peu) qui, pour en lui-même à nouveau changer l’art (dont on ne sait plus rien à force d’en savoir trop), nous impose l’épreuve de ce capharnaüm (dont il est tentant de ne rien vouloir savoir). Ainsi, au moins, puis-je continuer à me dire que j’aime aimer l’art vivant. Et me poser derechef la question délicieusement inquiète : à qui ou à quoi vouer cet amour ?”

Supports / Surfaces, les origines 1966-1970 – Carré d’Art, Nîmes © C. Eymenier

Ne pouvant tout recenser, et encore moins tout commenter, je vais m’attacher dans un premier temps à lire ou relire, parmi ces écrits, la centaine de pages concernant les peintres de Supports / Surfaces – Dezeuze et Viallat en premier lieu –, sur les œuvres desquels Prigent s’est régulièrement, et très finement, penché dès les années 1970, c’est-à-dire au moment où, après avoir cofondé la revue TXT, il participe aux travaux du Collectif Génération (La femme dans la neige est le premier volume publié par ce collectif). On peut supposer (la lecture de sa correspondance avec Francis Ponge l’atteste à chaque page, ou presque) que son vif intérêt pour ce groupe d’artistes à la fois solidaire et au bord de l’éclatement, était en lien avec un autre, non moins vif, pour la revue Tel Quel que Prigent aura, ces années-là – de luttes, de combats fratricides –, toujours défendue sans faille. Il faut rappeler qu’un des membres de Tel Quel, Marcelin Pleynet, y avait tissé des liens solides entre poésie et peinture, dès 1962 (publiant, dans le premier numéro – le 12 – où son nom s’est inscrit dans le comité de la revue, un texte sur Mark Rothko, et un autre sur Charles Olson), devenant ainsi un des passeurs français les plus avertis de ce qui se produisait de neuf sur le continent américain – de l’expressionnisme abstrait de l’immédiat après-guerre aux courants les plus radicaux des années 1960 (LeWitt, Judd, Andre, etc.) –, contribuant ainsi à faire bouger les lignes sur le vieux continent. Prigent écrit, dans Vie & légendes de Supports / Surfaces : “Ça bouge vite. Voici, tel un vol de Gerfaut hors des écoles banales, qu’arrivent de leurs provinces méridionales les nouveaux conquérants.” Nous sommes dans les parages de mai 68. On ne racontera pas l’histoire, mais “dans les années 1968-1974, ils mettent, avec une belle vigueur et une sorte de passion austère, la peinture à la question.” Il y avait eu en 1960, le pliage comme méthode de Simon Hantaï qui, dans la résonance de ce qui l’avait conduit à regarder avec la plus grande acuité Cézanne ou Piero della Francesca, conjuguait (hybridait ?) les leçons de Matisse et de Pollock. Puis, en 1966/67 le groupe Buren-Mosset-Parmentier-Toroni qui revendiquait un “anti-art délibéré,” avec “répétition d’un label standardisé (bandes, ronds, carrés), anonymat du geste artistique”. Et donc, dans la foulée, Supports / Surfaces dont “certains membres sont devenus célèbres, on les voit beaubourisés, new-yorkisés. D’autres pas” (notons l’humour constant de Prigent qui le distingue clairement de son aîné).

Claude Viallat, Hommage à Matisse, Le rideau jaune (1992)

Dans un texte important écrit en 1975, La main perdue, Christian Prigent écrit que Claude Viallat prend la peinture à bras le corps. Il ajoute – et c’est, non seulement bien vu, mais primordial pour comprendre ce qui s’agitait (et continue de s’agiter) dans ce travail (“cette envie boulimique de travailler”) : “Cette peinture est absolument moderne et absolument primitive. Même s’il expose dans des centres d’art contemporains, Viallat œuvre toujours dans la caverne. Il est du paléolithique aussi bien que du XXe siècle.” Dominique Fourcade n’écrit pas autre chose dans son dernier livre, Magdaléniennement : “Si je devais revoir Matisse mais c’est tout vu, j’écrirais comme je l’éprouve maintenant en aveuglante évidence, un Matisse pariétal”. Et Prigent de poursuivre : “Dans sa caverne, il ne patauge pas régressivement dans des liants et des pigments, ne privilégie aucune matériologie, ne s’époumone d’aucune émotion gesticulée. Il guette plutôt un surgissement.” Pour lui, “Viallat est un peintre qui pense” (et une fois encore me revient un titre, celui d’un autre texte de Fourcade, écrit pour le catalogue de la première grande rétrospective de l’œuvre de Simon Hantaï au Musée national d’art moderne en 1976 : Un coup de pinceau c’est la pensée). Un peu plus loin, Prigent rappelle ces mots de Viallat : “Nous vivons une œuvre qui se construit, personne ne peut parler à notre place.” Et note “le caractère ouvert de ce travail, sa polysémie.” Pour en arriver à affirmer que ce qu’il “trouve beau dans les œuvres de Claude Viallat, ce qui fait qu’elles suscitent [en lui] un plaisir ébloui, c’est leur capacité à aménager de manière obsessionnelle, somptueuse et prolixe l’espace et le temps de cet écart qui suspend l’exigence de la parole – mais pour y inviter à y faire retour, pour retourner à sa question, pour à l’envoyeur retourner sa question”.

Vue de l’exposition Dezeuze, 2019, © Galerie Templon

Dans La Décision de Daniel Dezeuze, un texte de 1982 qui n’a pas davantage pris de ride (tenant la route comme les œuvres des peintres dont il est question tiennent le mur – ou plutôt l’espace), j’aimerais relever ce paragraphe assez magistral qui me semble formuler en peu de mots une proposition, non seulement juste au moment où il l’a formulée, mais aussi, et en permanence, toujours actuelle : “L’intérêt, pour la pensée que l’art peut impulser, est davantage dans la précarité, dans la tension, dans cette sorte de maladresse tremblée qui spécifie aussi les grandes œuvres, que dans la réussite esthétique qui vient installer ses variations sur la résorption, voire sur le refoulement de ces conflits. La question de l’œuvre vient de là : on pense sa réussite dans une logique progressive (…), alors qu’au fond sa force réside plutôt dans une faiblesse : dans la trace que garde un travail du risque qu’il prend sans cesse de s’effondrer dans l’inepte ou le rien, dans cette vacillation qui habite toujours le moment où se prend la décision de proposer comme « artistique » un geste à la fois exorbitant et anodin, un tic, une tache obsessionnelle, une crispation ou une manie. La force est dans cette fragilité possédée, qui, brutalement renversée (là est la décision), fait signe affirmatif, ascèse et extase, style.”

Simon Hantaï, Meun

Pour en revenir à Simon Hantaï, Prigent met en jeu (voire en joue), dans un texte plus tardif (1994) mais écrit et publié avant que le peintre ne revienne sur le devant de la scène (en 1998 – ce retour s’accompagnant de la publication d’un important essai de Georges Didi-Huberman, L’Étoilement), la “bonne grosse évidence que la peinture est l’art de la vue”. “La peinture, dirait-on, nous a à l’œil”. Or, “au début des années 1960, Simon Hantaï s’est mis à peindre des toiles privées de tout châssis et préalablement pliées. Hors de la vue du peintre, la couleur travaillait en secret dans des replis cachés. (…) À l’amateur, une telle peinture déclarait visiblement quelque chose qui s’était fait dans l’invisible. (…) Le geste que Simon Hantaï inaugure vers 1960 répète obstinément une alternance pli / dépli, secret / aveu, voilement / dévoilement, silence / déclaration”. Prigent propose que peindre en aveugle, “c’est vouloir que la vue s’inquiète, se perde, et se retrouve au fil d’un balayage désamorcé et hésitant. Car le balayage est le seul « regard » dans lequel on puisse s’engager quand on regarde vraiment. (…) Alors, ce que la peinture paradoxalement nous montre et ce qui peut nous retenir devant les œuvres, c’est l’effondrement de la vue, c’est le refus que le monde soit, par la vue, perpétuellement tenu à distance et que la vue soit cette saisie qui permet de se l’approprier, le monde, sans s’y risquer et sans s’y perdre (sans le connaître).” Sur la quatrième de couverture de ce livre (dont il faut dire que la matière est, de manière quasi-permanente, du même tabac que ces brèves citations, et qu’il est donc inutile de tenter d’en épuiser la richesse par une recension de seulement quelques milliers de signes), on peut lire ceci : “Les œuvres peintes (…) disent qu’il y a quelque chose que le monde ne peut encadrer, qu’il ne peut y voir en peinture ; que cette chose tient au réel, à l’expérience que nous en faisons ; et que cela, qui manque au monde, est précisément ce dont le charme pervers des œuvres d’art est le signe, le signal, l’énigmatique poteau désindicateur.” Mais lequel des deux – le peintre, le poète, chacun étant tour à tour critique de l’autre, comme de soi-même, ayant en commun la pensée que l’écriture, le dessin, la peinture et toute forme d’art est d’abord passage à l’acte – sera le plus expert (pour reprendre une fois encore la formule géniale de Marguerite Duras) en indications pour se perdre ?

Comme souvent, le lien entre les artistes et leur(s) exégète(s) devient très vite affaire d’amitié. Surtout quand ces derniers s’avèrent poètes (ce qui est le cas de Pleynet, de Fourcade et de Prigent). En résultent de “beaux livres”, et bien d’autres choses, plus ou moins artisanales (avec ou sans grands moyens). Au commencement, n’est pas encore l’amitié, mais un regard porté sur des œuvres énigmatiques. Puis l’amitié naît, se renforce et l’écriture suit, je veux dire : elle ne cesse, non seulement de commenter, d’analyser, de produire un travail critique, mais aussi d’accompagner, de dialoguer, de proposer des jeux d’échange, sans complaisance. Après ces pages intitulées Du temps de Supports / Surfaces, trois sections de longueur inégale : successivement, Salut, les Anciens !, Salut, les Modernes ! et Salut, les Amis ! (notons au passage que les titres des deux premières sections sont aussi ceux d’un livre publié en l’an 2000 chez P.O.L. – mais alors, sans point d’exclamation). Dans la première, il est question d’enluminures médiévales, de l’École de fontainebleau et d’anamorphoses. Dans la deuxième, du dessin (Greco, Motherwell, Twombly), de Bacon, de Twombly (deux fois, à nouveau), de Hantaï (déjà cité) et d’un inconnu (du moins pour moi), Antoine Revay, où il est question de conte (et non de compte) à régler, avec le modèle, qu’il maltraite. Et dans la troisième, la plus copieuse, quelques dons offerts à des amis : Philippe Boutibonnes, Pierre Buraglio (non loin de Supports /Surfaces), Daniel Busto, Jean-Marc Chevallier, Joël Desbouiges, Serge Lunal, Jean-Louis Vila, Pierre Thual et surtout (rien de moins que 5 textes à son sujet) Mathias Pérez. Sur le travail de ce dernier, Prigent écrit (en 2015, longtemps après leur première rencontre au début des années 1980) : “Quelle que soit la scène (ou l’absence de scène) qu’il figure, un tableau ne représente que les causes qui firent qu’il fut peint. Il nous appelle à jouir et à penser dans l’espace ouvert entre ce qu’il figure (des scènes, des corps, des paysages) et ce qu’il représente (la peinture elle-même). Que le figuré et le représenté n’y soient pas la même chose engage la pensée sur le terrain de cette différence (elle-même non-figurable comme objet) que la peinture peint. Et c’est ce vide que cette différence ouvre dans notre vision (du monde) qui nous fait jouir, penser et écrire devant ou avec la peinture.” Et voici, encore, un mot essentiel : “avec”. Et une formulation ô combien juste : “jouir, penser et écrire devant ou avec”. C’est exactement ça qui opère, y compris dans cette petite recension.

Deux dernières sections : Coups d’œil à côté, où il est question de gravure, de ce petit commerce des livres de bibliophilie liés à des rencontres entre poètes et peintres, de pornographie (donc de fascination – “le néant esthétique du porno est intellectuellement roboratif. Il lessive l’esthétisme soft”), de théâtre, avant de s’achever avec un bref essai sur le travail de Jean-Luc Parant qu’on ne présente plus et qui a le mérite de ne pas sombrer dans l’admiration béate pour “un artiste qui dessine, sculpte, écrit” (Prigent “aime la cohérence de l’œuvre de Parant, son abondance maniaque, l’avalanche catastrophique des boules”, mais “reste comme interdit au seuil de ses livres”). Clic, photo !, la toute dernière section, et la plus modeste en nombre de signes, lui permet d’interroger le travail photographique de l’“ex-poète” Denis Roche (qui a tant compté pour lui, souvenons-nous, entre autres choses, de son essai Le Groin et le Menhir) : “Les photos de Denis Roche sont à la fois paisibles et hantées. On perçoit bien ce dont elles sont le souvenir :  arrêt sur image de la folie impulsée par la machine amoureuse (…) L’arrêt dit la paix, la torpeur où s’abolit le geste.”

En fin de parcours, un entretien avec Bénédicte Gorrillot – autrice par ailleurs d’une rencontre publiée chez Argol sous le titre Christian Prigent, quatre temps. On y trouve notamment ceci – en écho au tout premier texte déjà cité : “La peinture, d’abord, comme disait Matisse est douée du pouvoir immédiat de « remuer le fond secret des hommes ». / J’ai rêvé, je rêve toujours, que l’écriture poétique ait, sur son lecteur, des pouvoirs équivalents à ceux de la peinture : cette rapidité et cette condensation de la perception qu’autorise la frontalité visible du tableau ; cette présence sensorielle (tactile, odorante…) immédiate ; cette aisance comme « naturelle » à se développer dans l’espace non-figuratif.” (…) “Dans un tableau, comme dans un livre, on entre, vous le savez bien, comme on le faisait dans les cafés d’autrefois où on pouvait « apporter son manger ».” Je relève au passage – on peut en trouver quelques exemples dans le livre (déjà cité) de la collection Les Singuliers chez Argol – qu’il est arrivé à Prigent de produire de la peinture, et aussi, bien entendu des dessins (qui n’en fait pas parmi les poètes ?). Les reproductions sont, malheureusement, si minuscules et du coup peu informatives, qu’on ne peut les juger, ce qui n’est pas plus mal d’ailleurs ; mais on sent, vers le milieu des années 1970, et ce n’est guère étonnant, l’empreinte de Supports /Surfaces (je me souviens qu’à la même époque, ayant dix ans de moins que lui, je m’apprêtais à faire quelque chose de similaire, sur toile souple, me disant que tout le monde devrait s’y essayer…).

L’Atelier contemporain met en circulation le même jour (le 20 août 2020) un autre livre de Prigent, dans une autre collection qui a trait cette fois, non aux “essais sur l’art”, mais à la littérature. Une relation enragée rassemble la correspondance croisée entre Francis Ponge et Christian Prigent entre 1969 et 1986 (la quasi-totalité concernant la période 1969-1975, à quoi s’ajoutent quatre brefs courriers entre octobre 1984 et janvier 1986). En août 1969, quand le plus jeune des deux épistoliers (il a 23 ans) prend l’initiative de prévenir l’auteur du Parti pris des choses qu’il travaille à un mémoire sur son œuvre, Ponge vient d’atteindre les 70 ans. L’écart est important, mais le “grand écrivain” se montre accueillant, lui ouvrant d’emblée ses portes. Le 13 novembre de la même année, il lui répond que son mémoire lui a causé une grande joie. “Je le trouve de tout premier ordre et ne pensez pas que son côté « polémique », comme vous dites, ait été pour me heurter.” Les deux hommes semblent sur la même longueur d’ondes, le travail de la revue Tel Quel – où Ponge a été au sommaire, et même tout premier nommé, dès le numéro 1, au printemps 1960, soit trois ans avant que Sollers ne lui consacre un volume de la collection “Poètes d’aujourd’hui” chez Seghers où il écrit que “Francis Ponge est aujourd’hui [en 1962] un homme de 63 ans, tour à tour souriant et sévère (peut-être alternativement plus souriant et plus sévère que la plupart)”, et sept ans avant les fameux Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers pour France Culture (qui ne seront publiés au Seuil qu’en 1970) – étant passé par là, influençant grandement le jeune étudiant à la fac de Rennes. C’est le temps des luttes fratricides où chaque camp affute ses arguments, souvent au couteau et sans prendre de grandes précautions, même par écrit : règlements de comptes, exclusions, etc. Ce qui s’étale au grand jour occupe toute la place, de manière on ne peut plus aveuglante, alors que, souterrainement, les cartes se redistribuent de manière autrement plus subtile. Mais, c’est parfois amusant – les joueurs sont à la fête. Cette correspondance, qui s’ouvre sous les meilleurs augures, faisant montre de respect mutuel, de gentillesse partagée, d’affection intergénérationelle, où, même si le vouvoiement demeure de rigueur, une singulière familiarité s’installe (du moins en apparence), marque continûment une forme d’échange assez classique : l’aîné prend acte du travail du plus jeune qui participe pleinement à l’entretien de son aura auprès d’un nouveau lectorat, tandis que le plus jeune se voit peu à peu introduit, par l’entremise de son aîné, auprès de personnes auxquels il désire se lier et de lieux auxquels il désire s’intégrer – ce qui s’avère finalement assez aisé, même s’il y a toujours, çà et là, un côté “parcours du combattant”. Tant que l’échange demeure équilibré, et courtois, ça fonctionne très bien. Il y a bien entendu des rendez-vous manqués, des déceptions, des relations parfois difficiles sur le plan du travail, malgré une bonne volonté de part et d’autre, en ces temps d’action souvent volontariste, où l’on pallie comme on peut le manque de moyens – la réalisation concrète, par exemple, d’un numéro de la revue TXT consacré à Ponge ayant, pour moult raisons, tardé à s’incarner en volume, avant de finir par paraître en 1971, de manière bien plus modeste que prévu : dépourvu d’édition de tête, alors qu’une gravure originale avait été tirée. L’essentiel des échanges a trait à des péripéties éditoriales, à des soucis de santé, à des affirmations de solidarité contre l’adversité… C’est comme toujours passionnant, ces traces d’une relation naissante entre un écrivain plus que reconnu et un débutant dont on ignore naturellement s’il est en passe de devenir autre chose qu’un épigone, ou un loser (parfois magnifique – mais pas toujours). Comme un demi-siècle s’est écoulé depuis l’incipit de ces années de correspondance, la suite de l’histoire nous est connue, on est au courant (en gros) de ce qui s’est passé, et ce n’est pas sans sourire qu’on se retrouve à traverser ou retraverser ces années où – pour résumer les choses brutalement – les dernières avant-gardes se sont brisées dans une indifférence quasi-générale (le collectif de la revue Change, dite à tort “concurrente”, alors qu’elle proposait autre chose, explose en 1979, puis disparaît en 1983 ; Tel Quel cesse de paraître en 1982 ; TXT tiendra plus longtemps, jusqu’en 1993. De nouvelles revues, parfois excellentes, prendront la place, mais sans pouvoir prétendre à ce statut d’avant-garde, au sens où on l’entendait au vingtième siècle).

Lettrine TXT 1983 © Pierre Buraglio

Cette Relation enragée est à lire, tant elle en dit long, aussi bien sur ce qui a eu lieu, qui est en partie en voie d’oubli, et en partie toujours vivant, comme indestructible, que sur cette éternelle affaire de transmission entre générations (avec amour fou et meurtre du père programmés). On apprend des choses assez comiques – carnavalesques ? –, telle l’ire de Sollers envers TXT en mars 1971 pour “crime de lèse-Devade (peintre de Supports Surfaces et membre du comité de Tel Quel), Gervais Jassaud ayant émis des réserves (avec raison, du moins à mon sens) sur la peinture de ce dernier. Du coup Sollers retire le texte sur Ponge qu’il a écrit pour le n° 3/4 de TXT (qu’on se rassure, la gestation de ce numéro ayant été, comme déjà dit, longue, il s’y trouvera au final). En janvier 1974, c’est Francis Ponge qui rompt avec Marcelin Pleynet – autant dire avec Tel Quel –, publiant un texte/tract, aussi bref que virulent, intitulé Mais pour qui donc se prennent ces gens-là. Prigent, probablement très ennuyé, soutient Ponge dans un premier temps. Denis Roche, qui prend de plus en plus de recul, est hors du coup. Puis, c’est le drame (ou, vu à distance, la tragi-comédie) : le 14 octobre 1975, Francis Ponge, qui se clame haut et fort gaulliste, écrit à Christian Prigent qu’il ne peut le soutenir pour l’obtention d’une bourse du CNL, car “ce serait donner des verges à ses pires ennemis” – entendre : l’institution n’a pas à rémunérer ceux qui cherchent – vive les illusions ! – à l’abattre, notamment ceux qui se réclament de l’extrême-gauche (maoïstes & Cie). Le vieil écrivain (76 ans) lui prie de croire à son affection, mais de l’autre côté (tout juste trentenaire), ça ne passe pas. Le 31 octobre, Prigent, qui a “attendu quelques jours” pour lui répondre parce qu’il se “méfie de [ses] mouvements d’humeur”, finit par l’étourdir, sinon d’insultes, disons de reproches, souvent ironiques et donc forcément blessants : “on se demande parfois pour qui vous vous prenez” (…) “Il faudrait donc que vous cessiez de vous prendre pour le nombril méconnu d’un monde qui a changé plus vite que vous ne pouviez courir”. Un projet de lettre de Ponge devant accompagner un “petit poulet” (aussi reproduit dans ce volume) s’ouvre par ces mots : “Le « jeune » Christian Prigent, professeur appointé de l’Éducation Nationale, épigone inconditionnel des gens du groupe Tel Quel et fauteur logorrhéique d’innombrables analyses de mes textes…”, etc. Neuf ans plus tard – le 24 octobre 1984 –, Prigent lui envoie une lettre de repentirs, regrettant “l’insolence imbécile et la grossièreté de la lettre” (du 31 octobre 1975). Un an après, Ponge, qui n’a plus que trois ans à vivre, lui répond assez chaleureusement, tirant avec classe un trait sur cette affaire. Mais malheureusement ils ne trouveront pas l’occasion de se serrer la main de nouveau. “Ne pas l’avoir revu sera un des regrets de ma vie” dira Prigent, devenu à son tour sexagénaire, à Bénédicte Gorrillot.

Une relation enragée est d’une lecture assez touchante, et il est heureux que l’établissement de cette correspondance, aux bons soins de Benoît Auclerc (qui l’a, de plus, présentée et annotée), nous soit parvenue en même temps que La peinture me regarde. La lecture de ces deux livres m’a incité à en rouvrir d’autres, et notamment les tous derniers publiés chez P.O.L : la trilogie Chino ou Point d’appui, 2012-2018, pages extraites “d’un journal sporadique”. J’aimerais clore cette petite lecture critique non critique (feuilles arrachées à un carnet de bord rédigé à deux pas de la Baie de St Brieuc) par un fragment de ce dernier livre (Point d’appui), qui s’accorde impeccablement avec ce qui précède : “Mouvement, action, motilité : ce que l’art cherche à forcer dans l’effort au style. Parce que c’est l’attribut du vivant. Le mode d’existence de la matière, dit le matérialisme (ou la physique). Art : mettre en mouvement la matière traitée (sons, mots, lignes, couleurs) et que du vivant, du coup, sensiblement s’y partage.”

Christian Prigent, La peinture me regarde, L’Atelier contemporain, août 2020, 496 pages, 25 €
Francis Ponge & Christian Prigent, Une relation enragée, L’Atelier contemporain, août 2020, 224 pages, 25 €