Guillaume Mazeau : « La prise de conscience historique de la célébration problématique de Colbert accompagne une prise de conscience politique »

Déboulonner les statues : le geste, fort visuellement et politiquement, ne manque pas d’agiter le débat public occidental depuis quelques semaines. Peut-on relire l’histoire ? Dans quelles conditions ? Est-on fondé à le faire ? L’histoire est-elle univoque ou n’est-elle que l’histoire de quelques-uns plus nombreux et plus violents que les autres ? Autant de questions délicates qu’on ne pouvait manquer de poser à Guillaume Mazeau, historien, auteur du stimulant Histoire, essai qui vient de paraître aux éditions Anamosa.

Dans votre essai vous définissez d’emblée l’histoire comme une « pratique sociale » contre tout caractère savant : en quoi selon vous l’histoire est aussi et toujours l’histoire d’une réappropriation par le vivant de la manière dont ce même vivant perçoit le passé ? A ce titre, comme le montre le débat actuel sur les statues, en quoi l’histoire peut-elle précisément ne pas être un simple savoir livresque mais s’adresse à une communauté vivante ?

Contrairement à la définition très restrictive et d’ailleurs très récente identifiant l’« Histoire » (avec un h majuscule) à l’histoire savante, qui serait la seule à pouvoir revendiquer cette appellation contre la « mémoire », les « usages » ou les « représentations » de l’histoire, je propose de parler d’« histoire » pour désigner les multiples manières par lesquelles les sociétés humaines fabriquent – et non seulement perçoivent- le passé. Notre époque ne fait pas exception : tous les jours, à travers les petits gestes du quotidien, chacune et chacun d’entre nous tissons et détissons les fils qui nous relient au passé. Comme cette retraitée qui classe ses albums de photos de de famille puis se lance dans des recherches généalogiques. Ou ce passionné d’héroic fantasy et d’arts martiaux qui enfile les costumes d’une association reconstitutionniste. Ou, aussi, cette habitante qui prend la tête d’une association de défense du patrimoine pour protéger son quartier d’une opération immobilière. Ou, enfin, cette afro-descendante, qui s’attaque aux statues célébrant les figures de l’empire colonial pour dénoncer le racisme. Ces gestes et ces récits informels n’ont pas nécessairement la vérité pour horizon et disent parfois même du faux. Pourtant, ils forgent la matière vive du passé avec laquelle nous avons à composer.

Pour peu qu’on accepte de les prendre au sérieux –sans pour autant s’interdire de les discuter ni de les contester – , ces gestes contribuent, à leur manière, à la critique des temps historiques et à une meilleure connaissance de la matière de l’histoire. Le mouvement de contestation des statues célébrant les figures de la colonisation en est un des exemples. Contrairement aux accusations de simplisme visant les « iconoclastes », il invite à regarder en face une histoire bien plus complexe qu’elle ne se présente actuellement dans l’espace public des sociétés post-impériales. Ce mouvement révèle aussi, au sens visuel du terme, la longue persistance de la géographie symbolique coloniale dans les anciennes métropoles, comme l’attestent les cartographies militantes des statues à abattre, récemment diffusées sur internet. Ce mouvement nous force donc à nous interroger sur notre propre conscience historique. Une conscience lestée du déni colonial. « Nous » qui, majoritairement en Europe, passons devant ces figures de bronze et de pierre sans les voir ou qui justifions leur célébration sous différents prétextes. Ces mouvements font donc bien plus que détruire, même si c’est sans ménagement qu’ils nous forcent à « déciller les yeux », comme disaient les révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle, et à regarder de quels passés nous nous déclarons aujourd’hui les héritiers dans nos espaces vécus. Ces discours sur l’histoire n’ont donc rien d’anachroniques : ils nous font prendre conscience à quel point certaines marques du passé peuvent rester ou redevenir vives et douloureuses pour une partie d’entre nous.

S’agissant toujours de la question des statues, votre ouvrage paraît apporter une réponse ferme : dans le sillage de Walter Benjamin et d’Aby Warburg, l’histoire est un principe actif, toujours vivant et jamais clos. Ce qui paraît reculé dans le temps pour l’un, demeure toujours vivant pour un autre tant l’histoire n’est jamais une. Ainsi, s’agissant des statues, comment interprétez-vous le fait pour que pour certaines et certains, Colbert, par exemple, est toujours vivant et que sa présence éclatante au milieu de la cité s’impose comme une injure encore active aux victimes de l’oppression ?

Oui, exactement. Contrairement à ce que suggèrent certaines manières de raconter l’histoire comme « grand récit » ou de la mettre au service des politiques mémorielles, l’histoire suit des tracés, des rythmes et des temporalités qui ne sont ni uniques ni linéaires.  Son cours évolue en fonction des événements qui surviennent au présent, et qui ne nous touchent ni de la même manière ni aux mêmes moments. Ce qui veut dire que si nous sommes de fait « contemporains » car nous vivons à peu près à la même époque, nous ne nous projetons pas dans les mêmes temporalités : nous percevons les temps de manière différente en fonction de nos expériences diverses.

L’exemple des statues de Colbert est assez parlant. Nous sommes en France très majoritairement républicains, nombreux à nous dire démocrates et attachés aux droits civiques. Et pourtant, nous nous accommodons parfaitement des statues célébrant d’illustres figures de la monarchie. Si ces traces ne nous touchent pas, c’est que nous pouvons les laisser dans le passé. Elles ne sont, comme on le dit parfois, que « de l’histoire ancienne » : qui craint aujourd’hui le retour de la monarchie absolue ? Qui peut se sentir aujourd’hui personnellement offensé par une statue à cheval de Louis XIV ? Pour la plupart d’entre nous, Colbert renvoie à un passé lointain. Il peut faire partie du patrimoine et, au sens propre du terme, du paysage, sans poser de problème particulier.

Et pourtant, il suffit d’un événement pour que les passés a priori les plus endormis se réveillent soudain et reviennent hanter certains d’entre nous. Après la mort d’Adama Traoré, mort au cours d’une interpellation policière en 2016, des associations antiracistes ont commencé à réclamer la disparition des statues et rues célébrant la mémoire de l’ancien ministre de Louis XIV, en raison de son rôle dans la rédaction du Code Noir (1685) : écrit pour affermir l’autorité du roi sur les colons, le texte contribue en effet à réglementer la condition servile dans les colonies françaises. Ainsi, la nouvelle visibilité des violences racistes a réveillé les sensibilités. La figure publique de Colbert ne pouvait plus passer inaperçue pour les personnes racialisées : sa vue dans l’espace public est devenue choquante et intolérable. La mort de George Floyd en 2020 a réactivé un processus qui était en cours. La prise de conscience historique du caractère problématique que revêt la célébration publique de Colbert accompagne donc une prise de conscience politique.

Dans le contexte actuel, Colbert ne peut vraisemblablement plus être regardé comme un élément du patrimoine ou du décor par celles et ceux qui se sentent directement concernés par les violences coloniales et leurs héritages. Pour ces personnes, ce passé n’est pas complètement passé : il peut même faire retour. L’historien Emmanuel Fureix montre bien que les épisodes d’ « iconoclasme » sont souvent motivés par l’expression d’une colère et d’une souffrance provoquées par un basculement de situation : des signes et figures qui étaient acceptés ou passaient inaperçus deviennent soudain intolérables et « blessent les yeux » selon l’expression du XVIIIe siècle*. Or le « cas Colbert » est loin d’être isolé : la manière dont nous fabriquons l’histoire dépend étroitement de nos conditions d’existence : politiques, sociales, sexuées, plus ou moins racialisées, etc… Dans les années à venir, d’autres figures, d’autres événements du passé auxquels nous ne prêtons pas attention se présenteront à nous sous un autre visage et feront l’objet d’un travail de critique collective : ce travail, c’est aussi le travail de l’histoire.

Cette divergence des « historicités », c’est-à-dire des manières dont les groupes sociaux et les individus se situent dans l’histoire, explique le malentendu, parfois fabriqué, parfois sincère, qui oppose ceux qui pensent que les attaques contre Colbert relèvent de l’instrumentalisation militante, et ceux qui, à l’inverse, ressentent leur nécessité jusque dans leur chair. Or le rôle de l’historien n’est évidemment pas de condamner cette colère, ni de délégitimer ces demandes au prétexte qu’elles relèveraient d’une dimension non savante et erronée. Notre rôle est de comprendre cette colère, en évitant de la condamner pour crime de profanation ou, comme dans une récente tribune, pour « péché contre l’intelligence du passé »**. À moins de paraître endosser l’habit de l’Inquisiteur devant Mennochio, ce meunier du Frioul exécuté pour hérésie à la fin du XVIe siècle, et dont l’historien Carlo Ginzburg a magnifiquement retracé l’histoire compréhensive dans Le Fromage et les vers (1976). Comprendre l’intelligence de l’hétérodoxie : voilà qui devrait guider aujourd’hui les historiens de métier lorsqu’ils se trouvent face à ces formes d’histoire qui ne viennent pas du monde savant et qui s’expriment en dehors de son lexique comme de son cadre de pensée, sans respecter ses méthodes.

La vitalité démocratique de nos communautés civiques dépend en partie de nos capacités à constamment conjuguer nos visions divergentes voire conflictuelles de l’histoire, ainsi qu’à remettre le passé sur la table. Laquelle n’a jamais menacée d’être vraiment « rase » que dans de très rares occasions. Sauf lorsqu’il s’agit d’un iconoclasme planifié et systématique visant à imposer une histoire officielle dans l’espace public, la plupart des épisodes d’iconoclasme ne visent pas l’épuration du passé. Rassurons-nous : même après une crise très importante comme la Révolution française, moins de 10% des communes ont été débaptisées. Et après quelques années, le nom des saints, les statues et les croix chrétiennes se sont méthodiquement réinstallés dans les rues et sur les places. La plupart du temps, l’« iconoclasme » est un moment provisoire. Juger de son inefficacité au prétexte que la destruction n’est pas la bonne solution pour renverser l’ordre, c’est mal comprendre son régime d’action : même provisoire et ciblé, même recouvert, il laisse toujours des traces. La médiatisation de ces gestes est au moins aussi importante que ces gestes eux-mêmes, commis pour alerter et frapper l’attention : en ce sens, les réactions qu’ils entraînent attestent de leur efficacité. Pendant la Révolution française, la plupart de la législation sur l’enlèvement des signes politiques et religieux associés à l’Ancien régime et à la société d’ordres a été inspirée par les vagues plus spontanées d’effacement et de destruction. On peut aujourd’hui observer un processus comparable : dans plusieurs villes a été prise la décision de déplacer, de remiser des statues montrées du doigt, ou bien de lancer une consultation sur le sujet.

Dans ce moment, le plus étonnant est que nous ne nous saisissions pas beaucoup de cette occasion pour tenter un aggiornamento mémoriel. Une société démocratique devrait pourtant régulièrement savoir discuter de ses figures les plus emblématiques, de ses récits les mieux rodés, comme de ses passés les mieux établis. Décrédibiliser la dénonciation de la présence de statues de Colbert dans des lieux si emblématiques de la République comme l’Assemblée nationale au prétexte que cette nouvelle vision de Colbert n’exprimerait qu’un discours moralisateur et anachronique au regard du « contexte » d’un XVIIe siècle où tout le monde aurait été colonialiste est non seulement faux mais également très étonnant. Car l’histoire n’a jamais cessé d’être la relecture du passé par le présent. Les bons praticiens de l’histoire le savent parfaitement.

Comme j’essaie de le montrer dans mon livre, ce procès en profanation révèle combien l’histoire est au cœur des batailles culturelles de notre temps. Il montre aussi que certains historiens se perçoivent encore, dans une tradition remontant au XIXe siècle, comme des instituteurs de la nation, à la fois maîtres et gardiens du temple, confondant le rôle qu’ils doivent jouer dans les espaces savants et celui qu’ils peuvent jouer dans le reste du monde social. Or l’histoire dans la rue, ce n’est pas la même chose que l’histoire dans les livres : la première est libre de choisir, quand la seconde, pour être de qualité, doit d’abord regarder le passé dans sa totalité. Ce malentendu a déjà posé problème il n’y a pas si longtemps. En 2018, plusieurs historiens avaient spectaculairement démissionné du haut comité des commémorations nationales : prétextant que commémorer n’est pas célébrer, ils ne comprenaient pas le tollé provoqué par l’inscription de Charles Maurras au calendrier commémoratif officiel. Une distinction difficile à justifier : les statues ne s’embarrassent pas de la complexité du passé. Faire ainsi passer un nom à la postérité, ce n’est pas en faire une histoire tout en nuances. C’est nécessairement le célébrer.

Ce procès révèle aussi que la conception linéaire et téléologique de l’histoire issue du roman national demeure encore aujourd’hui un puissant outil de fabrication du consensus et de la confiscation de l’histoire. Forgé sous le Second Empire, ce récit destiné à unifier les Français autour de l’apologie sélective des grands événements de la nation ainsi que des grands hommes s’est longtemps imposé comme le seul véritablement universel. Il est aujourd’hui exhumé pour nier aux populations racialisées le droit de participer à la relecture de ce passé qu’ils dérangent pourtant utilement. En nous faisant prendre conscience des ambivalences de Colbert, ils invitent en effet à réactualiser notre vision des choses et à questionner ces statues pour ce qu’elles sont : des simulacres d’une histoire qui se présente comme universelle et qui, en réalité, trie, efface et exclut. Ainsi retouchés, les contours de la silhouette de Colbert n’ont plus la clarté que présentait l’effigie du grand homme. Mais ce flou gagne en exactitude et en complexité.

L’histoire est un bien commun. Comme l’air, elle n’appartient à personne en particulier. Ce n’est pas là défendre une vision irénique : puisqu’il est devenu une puissante source de légitimité, ce bien commun a toujours fait l’objet d’appropriations intenses et conflictuelles. Comme le montrent en effet les débats sur les statues du passé colonial. La condamnation sans nuances du « vandalisme » ou de la « table rase » révèle que ceux qui emploient ces mots ont – parfois inconsciemment  – peur d’être dépossédés de la suprématie qu’ils exercent sur histoire qu’ils affirment universelle, mais qui, en réalité, a laissé de nombreux morts sur le champ de bataille et a pour effet de naturaliser des rapports de force hérités : l’espace symbolique de nos villes célèbre les grands hommes plutôt que les gens ordinaires, les blancs plutôt que les personnes racialisées, les hommes plutôt que les femmes, les figures de l’ordre plutôt que celles de la contestation, etc… Ces statues sont les traces de rapports de force qui continuent parfois d’affecter nos sociétés : elles ne sont ni du passé ni du patrimoine pour tout le monde.

Qu’une société puisse réserver une place si importante dans ses rues à une part aussi infime de sa population tout en faisant passer cette appropriation pour quelque chose de consensuel, d’indéboulonnable et même de sacré, n’a rien d’inoffensif : chaque jour, nos rues rappellent aux passants combien le droit à la visibilité dans le récit figuré de l’histoire commune est inégal. Les réappropriations actuelles rappellent que ce n’est pas une fatalité.

Vous soulignez combien la commémoration est devenu un enjeu absolument important : est-ce que, précisément, il n’y a pas désormais une confusion totale entre histoire et mémoire, et entre histoire et célébration ? Vous dites même que « La mémoire est devenue une religion civique » : est-ce que déboulonner les statues revient finalement à profaner le passé ? Est-ce que l’irrespect que d’aucuns soulèvent à propos de la volonté de déboulonner les statues n’est pas à lire finalement comme un blasphème ? Est-ce que, comme vous le suggérez encore, on n’aboutit pas à totémiser le passé et à faire des statues des idoles ?

Le discours du « touche pas à ma statue » se présente comme la défense légitime d’une histoire qui serait universelle face aux appropriations mémorielles et militantes, qui, quant à elles, nuiraient au « vivre ensemble ». Ce discours reflète effectivement plutôt l’invasion d’une conception patrimoniale et mémorielle de l’histoire. Selon cette conception, le passés, ses traces et même l’histoire sont vus comme des biens à conserver précieusement, comme on garde des bijoux de famille avant de les léguer –mais pas à n’importe qui.

La forte indignation provoquée par les peinturlurages, collages et brisures et demandes d’enlèvements de statues révèle jusqu’où cette excessive patrimonialisation du passé peut mener : à une vision déshumanisée du passé comme du présent, conduisant à s’indigner des violences commises sur des êtres de pierre, en oubliant que celles-ci ne sont commises que pour dénoncer les souffrances d’êtres bien réels. Cette indignation devant les atteintes au patrimoine, également visibles lorsque certains Gilets jaunes s’en étaient pris à l’Arc de Triomphe, dit quelque chose de notre difficulté à concevoir le passé autrement que sous le prisme du conservatoire mémoriel : elle participe des « émotions patrimoniales » que décrivait l’anthropologue Daniel Fabre, reflétant la fétichisation du passé pour le passé, ainsi que l’attachement viscéral de nos contemporains à toutes les traces, quelles qu’elles soient***. Il faut vraiment essayer de sortir de cette conception sclérosée de l’histoire, qui reste pourtant très influente dans les programmes scolaires, dans les politiques mémorielles comme dans les discours publics sur l’histoire.

Regardons plutôt du côté de Rome, où les « statues parlantes » issues des époques antérieures ne sont pas fétichisées comme des idoles d’un passé intouchable, mais comme les lieux de constantes appropriations de l’histoire, de la critique du pouvoir et de la prise de parole populaire****. Jetons aussi, à l’occasion, les yeux vers la fin du XVIIIe siècle, lorsque les révolutionnaires, à peine sortis de la monarchie absolue et conscients des risques du culte de la personnalité, tentèrent une voie médiane entre le culte des grands hommes et une « politique du provisoire », consistant à élever des monuments éphémères comme les arbres de la liberté, les autels de la patrie ou les nombreux décors en carton-pâte des fêtes révolutionnaires*****. Ce mouvement antiraciste a le mérite de nous rappeler à quel point la célébration des grands hommes et la démocratie font rarement bon ménage.

Si votre lecture de l’histoire est benjamienne et warburgienne, d’autres historiens ne semblent pas partager votre point de vue sur le déboulonnage des statues. Que pensez-vous notamment de la tribune parue dans Le Monde signée de Jean-Noël Jeanneney, Mona Ozouf, Maurice Sartre, Annie Sartre et Michel Winock dans laquelle ils considèrent que « L’anachronisme est un péché contre l’intelligence du passé » et que déboulonner les statues ne propose en rien de s’interroger sur l’histoire mais consiste à sombrer dans une vengeance portée par « une passion justicière ». Que leur répondez-vous ? En quoi selon vous, comme vous le dites dans Histoire, l’histoire ne peut jamais rien réparer ?

Cette tribune rejoint le discours classique amalgamant la nécessaire déconstruction du tabou colonial à une néfaste « repentance » : comme si les descendantes et descendants de la colonisation soumettaient les sociétés post-impériales actuelles à l’obligation morale de faire pénitence et de s’excuser pour les crimes du passé. D’après les tenants de ce discours, dont le Rassemblement National a fait son credo, l’injonction à la repentance agirait comme un poison sur nos sociétés, s’attaquant aux fondements mêmes de la civilisation. Pour les plus radicaux d’entre eux, nos sociétés seraient même menacées d’un grand remplacement culturel. Depuis plusieurs années, le fantasme de la perte et du déclin, médiatiquement ressassé par Eric Zemmour comme l’a montré Gérard Noiriel dans Le Venin dans la plume (2019), revient sans cesse pour déformer et délégitimer les demandes des minorités à faire valoir leur propre histoire, et à dénoncer les silences qui continuent pourtant de recouvrir des pans entiers de nos passés. C’est ce même fantasme de l’identité assiégée qui a conduit les députés à voter l’article 4 (ensuite retiré) de la loi du 23 février 2005, enjoignant les enseignants et chercheurs à reconnaître « le rôle positif de la présence française outre-mer ». C’est aussi ce fantasme de dépossession qui a inspiré les réactions indignées après la publication du rapport rédigé en 2018 par Bénédicte Savoy et Felwine Sarr préconisant une vaste restitution du patrimoine culturel africain.

Ce fantasme va jusqu’à interpréter les demandes de réparation, de restitution et de réécriture de l’histoire comme autant d’attaques illégitimes contre un patrimoine qui serait devenu, par l’effet d’une sorte de droit de conquête, celui de toutes et de tous. Cette confiscation de l’universalisme est un lointain héritage de la mission civilisatrice, longtemps invoquée pour justifier les violences coloniales. Le discours est prêt : remettre en cause les récits du passé laissés par les vainqueurs est aussitôt identifié comme une attaque générale contre la civilisation universelle. Celles et ceux qui proposent de rééquilibrer les récits du passé peuvent être assimilés à des vandales. Les féministes et les antiracistes peuvent être taxés de communautaristes. Cette conception de l’histoire universelle gomme les différences plus qu’elle ne cherche à les faire coexister. C’est évidemment elle qui règne sans partage, qui fait violence et qui dit du faux en simplifiant et en lissant nos passés conflictuels et composés.

Le passé est mort : les faits ne peuvent être refaits. Les reconstitutions ne peuvent être des résurrections. C’est en ce sens que le passé ne peut jamais être totalement réparé, c’est-à-dire restitué dans son état antérieur. Vivre avec le passé suppose de faire avec ses cicatrices plus ou moins vives. C’est précisément un des rôles sociaux de l’histoire que de donner les outils pour non effacer, mais pour pouvoir vivre avec ces plaies héritées. À condition que cette histoire soit ouverte à tous les protagonistes et laisse toutes les voix s’exprimer. Les historiennes et les historiens sont aussi, à l’occasion, et à condition de ne pas faire l’histoire « sur » mais « avec », c’est-à-dire à la condition de ne pas parler à la place de celles et ceux dont ils racontent l’histoire, des passeurs de traumatismes. Ils peuvent participer à construire les conditions d’une histoire plurielle, qui donne sa place aux minorités et aux conflictualités, apaisant ainsi les excès de la mémoire. Contrairement à ce que semblent affirmer les tenants de l’histoire comme épargne ou accumulation d’un capital, le partage, le tri et l’oubli sont aussi les horizons possibles du travail de l’histoire.

En ce sens je dirais que c’est à une « reprise » que nous invitent aujourd’hui les antiracistes. Une reprise dans la mesure où ils s’approprient un passé dont ils ont été dépossédés, mais également parce qu’ils permettent de « reprendre » ce passé, c’est-à-dire d’en recharger les enjeux politiques, au sens large (civique) du terme. Des figures et des événements qui triomphaient grâce à une sorte de consensus tacite sont aujourd’hui reconsidérés : grâce aux discussions sur les statues, l’histoire est aujourd’hui une des modalités d’un vaste débat, de nature politique, sur ce qui nous fait encore faire communauté avec nos différences. Ce mouvement s’apparente enfin à une reprise de l’histoire, au sens où il permet de « repriser » la trame abîmée du passé, plus que de vraiment la réparer, c’est-à-dire de la remettre à neuf.

Plutôt que de chercher à donner des bons ou des mauvais points et à se conduire comme des censeurs, les historiennes et historiens ont tout intérêt à s’y associer, de manière compréhensive et critique. Pourquoi se focaliser sur les demandes les plus maximalistes, souvent exprimées dans les moments de colère, ou lorsque la patience devant l’indifférence est à bout ? Très peu d’antiracistes demandent la débaptisation de toutes les rues, ou le déboulonnage de toutes les statues célébrant la période coloniale. Le débat sur l’indemnisation générale due aux descendants d’esclaves qui revient régulièrement aux États-Unis soulève quant à lui de nombreux problèmes. Mais est-ce une raison légitime pour éviter d’en débattre et pour rejeter ces demandes hors de l’histoire commune ? Les historiens de la Révolution française ont beaucoup à dire là-dessus : c’est une erreur qui peut se payer très cher. Relégués dans les oubliettes d’une République qui se présentait comme universelle tout en niant leurs souffrances et en écrivant l’histoire de la Révolution sans elles ou contre elles, les populations de l’Ouest de la France, touchées par les séquelles des guerres de Vendée (1793-1796) ont réussi à faire communauté en forgeant une contre-histoire de résistance qui, encore aujourd’hui, alimente les fantasmes contre une histoire prétendument « officielle », nourrit la défiance contre la science historique au nom des vérités cachées et légitime les dangereuses falsifications comme celles du « génocide vendéen » : une légende selon laquelle les massacres commis par les républicains dans l’Ouest pour des raisons politiques dans le contexte de guerre civile seraient en réalité le premier génocide de l’histoire, visant à exterminer une population tout entière. Une légende qui s’est infiltrée comme un poison dans le débat public, essentialisant les positions et rendant très difficile l’écriture commune de l’histoire.

Andrew Jackson in Lafayette Square

Enfin, est-ce que cette vision d’une histoire finalement peu mobile voire figée n’est pas à considérer comme une nouvelle manifestation de l’ordre moral de l’histoire, celui qui amène notamment à condamner le récent mouvement des Gilets Jaunes ? Est-ce proposer une histoire en la fondant sur la commémoration à perpétuité ne revient pas à reconduire une lecture bourgeoise de l’histoire et à nier la lutte des classes et tout matérialisme historique ?

Dire que l’histoire appartient à tout le monde et qu’elle n’est jamais écrite pour toujours sonnent comme des évidences très peu clivantes. Mais lorsqu’il s’agit de passer des mots aux actes, des bibliothèques à la rue et des salles de classe aux places, c’est une tout autre affaire. Dès qu’un groupe social convoque l’histoire, use de références et procède par analogies pour construire sa version du passé, il est souvent en butte à un discours délégitimant. La reconnaissance de la capacité des classes populaires, mais aussi des minorités sexuelles et racialisées, des groupes régionaux et communautés religieuses, à faire valoir leurs identités multiples, mais aussi leur version de l’histoire comme un élément possible du débat public sur le passé, est une des conditions pour faire vivre la démocratie. Et pour espérer sortir des impasses dans lesquelles l’universalisme républicain se trouve depuis la fin du XVIIIe siècle. La vraie histoire universelle, ce n’est pas celle qui nie aux minorités le droit à raconter leur passé ni à participer à l’histoire collective. C’est au contraire celle qui réussirait à conjuguer ces expériences au sein d’un récit commun et toujours provisoire, en considérant les différences et les conflictualités non comme obstacles ni des tabous à effacer, mais comme autant de reprises possibles des passés qui, au gré des événements, refont surface.

Guillaume Mazeau, Histoire, Anamosa éditions, collection « Le mot est faible », février 2020, 104 p., 9 €

Références citées :
* Emmanuel Fureix, L’œil blessé. Politiques de l’iconoclasme après la Révolution française, Champ Vallon, 2019.
** Déboulonnage des statues : « L’anachronisme est un péché contre l’intelligence du passé », Le Monde, 24 juin 2020.
*** Daniel Fabre (dir.) Émotions patrimoniales, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2013.
**** Caroline Michel D’Allonville, Yann Rivière (dir), Faire parler et faire taire les statues, École française de Rome, 2016.
***** Richard Taws, The Politics of the Provisional : Art and Ephemera in Revolutionary France, Penn State University Press, 2013.