Billet proustien (39) : Traite des blanches

Marcel Proust à Cabourg, 1896.

Marcel a cessé d’aimer Albertine mais non de la connaître et de la comprendre. De là qu’il fréquente beaucoup Andrée et qu’il la questionne sur son amie défunte : « l’idée qu’une femme avait peut-être eu des relations avec Albertine ne me causait plus que le désir d’en avoir moi aussi avec cette femme. Je le dis à Andrée tout en la caressant. »

Et cette Andrée de lui dire en toute franchise et avec le sourire : « “Ah ! oui, mais vous êtes un homme. Aussi nous ne pouvons pas faire ensemble tout à fait les mêmes choses que je faisais avec Albertine.” »

Andrée va même loin dans l’aveu : « “Ah ! nous avons passé toutes les deux de bonnes heures, elle était si caressante, si passionnée. Du reste ce n’était pas seulement avec moi qu’elle aimait prendre du plaisir.” »

Et puis survient cette confidence fort chargée à propos de l’amie perdue : c’est qu’Albertine est allée jusqu’à se lier à ce grand pervers qu’est Morel et à conclure avec lui tout un commerce érotique : « “Il se chargeait de plaire à de petites pêcheuses d’une plage éloignée, de petites blanchisseuses qui s’amourachaient d’un garçon mais n’eussent pas répondu aux avances d’une jeune fille. Aussitôt que la petite était bien sous sa domination, il la faisait venir dans un endroit tout à fait sûr, où il la livrait à Albertine“ »

Andrée prête ainsi à Morel l’affreux langage de la traite des blanches (« domination », « livrer »). Mais le duo infernal va faire plus fort et plus scandaleux encore :  « “Il eut une fois l’audace d’en mener une, ainsi qu’Albertine, dans une maison de femmes à Couliville, où quatre ou cinq la prirent ensemble ou successivement. C’était sa passion, comme c’était aussi celle d’Albertine.” »

Pour Andrée toutefois, Albertine a rompu avec ce genre de comportement durant sa liaison avec Marcel dans l’espoir d’épouser ce dernier et de se racheter une conduite. Mais elle ira à la première occasion jusqu’au bout de sa « folie », telle qu’Andrée en fait l’hypothèse :  « “je me suis souvent demandé si ce n’était pas après une chose comme cela, ayant amené un suicide dans une famille, qu’elle s’était elle-même tuée.”»

Comme quoi l’existence de la belle Albertine aurait confiné, couplée qu’elle fut avec celle de Morel, tant à la folie qu’à la criminalité. Ce qui, pour le lecteur qui a suivi le parcours de la jeune Simonet, est difficile à accepter, même s’il fait la part d’une libido débridée.

Marcel Proust, Albertine disparue, chap. II, Folio, p. 179-180.