Belacqua plutôt que Sisyphe : sur la déréliction postmoderne

Albert Camus, Paris, 1946

pour Émilie et Loïc

On aimerait, mais il s’agit d’un vœu pieux, que la philosophie ne nous arrive jamais sous sa forme dégradée ou désamorcée. Or, tout se passe trop souvent comme si la pensée tendait à être intégrée, à l’image de toute chose, au spectacle et à sa glaçante ironie. À commencer par Le Mythe de Sisyphe (1942) d’Albert Camus.

L’idée d’un Sisyphe heureux m’est, à vrai dire, devenue insupportable. Il est difficile, sinon impossible, d’envisager sérieusement une pareille figure à l’horizon qui est le nôtre. Également inadmissible, l’exhortation monotone et quotidienne à la résilience, à quoi semble se résumer désormais, et c’est un terrible contresens, la fable de Sisyphe heureux. Rappelons que la sagesse de Sisyphe est tout sauf stoïcienne. Elle sait combien la révolte va de soi. En cela, elle ne correspond aucunement à l’ethos de notre monde. Profonde inactualité du Sisyphe de Camus. À tout prendre, l’homme d’aujourd’hui est un Sisyphe contrefait, rendu plus insignifiant que proprement absurde.

Toujours cette petite voix, plus morte que vive, comparable à celle de l’esclave que l’on laisse pourrir sur le char odieux du triomphe. Seulement, on n’entend plus qu’elle. Une mauvaise conscience qui se propage de proche en proche, qui s’érige en une parodie d’éthique. Il n’y a plus d’écoute possible, plus de patience pour ce sinistre murmure. À l’aune du scandale permanent et délétère en quoi consiste la resémantisation néolibérale du monde, résilience doit en réalité s’entendre comme résignation, négation de la vie.

Au prétexte de la communication, les novlangues charrient tout et son contraire (expression morte, communiquez) et c’est dans le même mouvement stérile, selon une stratégie d’évidement du concept que se dévitalisent les philosophies. Ainsi, je ne suis pas sûr, en cette période où la bienveillance et le managérisme tendent à faire loi, que le bonheur de Sisyphe soit souhaitable, pas davantage que le grand Oui nietzschéen à la vie. D’où mon malaise à la relecture du Mythe de Sisyphe. S’il est un penseur qu’il convient de contrefaire en priorité, c’est bien Camus, le philosophe dont on a dit, sans grande aménité, qu’il était celui des classes terminales.

Houellebecq nous assure que le monde d’après la crise sanitaire sera, à peu de chose près, identique à celui d’avant. Sans doute peut-on le croire. On a les prophètes et les nihilistes que l’on peut. Nous n’avons pas été placés au pied de la montagne de Sisyphe, mais bien plutôt au sommet de la butte, avec le théâtre du père Ubu. Ce n’est pas tout à fait la même métaphysique. Encore que cela fonctionne drôlement bien. Nous nous acheminons calmement vers un monde qui sera le même que celui d’avant. Houellebecq le dit bien, « en un peu pire ».

Le Sisyphe d’aujourd’hui ne jouit plus de grandioses tourments infernaux ; un petit théâtre de Guignol lui convient à merveille. Au grand soleil de Nietzsche, on favorisera donc le décervelage, le temps d’un été dont on a décrété, sur un moment d’euphorie ubuesque, qu’il sera « apprenant ».

Insupportable, la seule idée d’un « après ». Le jour d’après, dit-on, en passant sous ellipse ce qui pouvait précéder. Encore qu’ellipse ne soit pas le terme adéquat ; ce procédé de rhétorique implique que l’on puisse récupérer le contenu dont on vise à faire l’économie. La figure qui nous parle le mieux est sans doute l’aphérèse. Ou si l’on préfère, l’ablation.

Après quoi ? Nous ne savons déjà plus. On nous pousse dans le dos vers on ne sait quel avenir, alors même qu’il ne saurait plus être question d’un quelconque « avant ». Ablation, en somme, de l’avant et de l’après. Or, nous ne disposons pas davantage d’un maintenant, d’un hic et nunc qui soit valable. Le sol s’est dérobé sous nos pieds. On n’est en mesure de se raccrocher à rien. Ce n’est pas une chute libre pour autant. Tout cela est beaucoup plus contrôlé, et bien moins grisant. Notre condition est laissée en suspens. Elle est remise à plus tard, voire à jamais. Appelons déréliction ce grand flottement.

L’être est méthodiquement maintenu en suspension. Il est décroché, il ne touche plus terre. Nous planons d’une catastrophe à la suivante. C’est obéissant à une désarmante désinvolture et à une constante bougeotte existentielle — restlessness, comme on dit si bien en anglais — que l’on capitalise désormais les miles, compris comme autant de smiles. Circulez, nous dit-on en souriant, il n’y a rien à voir. Il y a bien une forme d’angoisse qui ne dit pas son nom là-dessous, un sentiment de déréliction pour que l’on soit ainsi en proie à une agitation aussi vaine et désorientée à la surface d’un monde unifié et sans intérêt.

Accordons au Sisyphe de Camus qu’il reste un gaillard puissamment terrestre, tellurique, chtonien si l’on veut. Il y a aussi chez lui une sensualité belle comme dans une statue de Rodin : « tout l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. » Sisyphe aujourd’hui ? Il a décroché un contrat à durée indéterminée aux enfers, dans une profession somme toute minable, et il le sait. Heureux homme. Il faut bien le lui concéder : le Sisyphe de 1942, celui que Camus caractérise plaisamment comme un « prolétaire des dieux » avait davantage d’allure que le Sisyphe d’aujourd’hui. Le roi de Corinthe relégué au rocher fait figure de dandy face à ce gueux scandaleux qu’est l’homme insensé de maintenant, créature vraiment sans noblesse.

« Il faut imaginer Sisyphe heureux. » D’une catastrophe l’autre, c’est précisément cette velléité de bonheur que nous avons perdue de vue, ou que l’on nous a confisquée. Pour le dire autrement, c’est le sens de la révolte qui nous a été ôté, à mesure que l’on a colonisé notre imaginaire et, partant, désarmé la philosophie. Celle de Camus la première, qui culmine sur le bonheur et qui, rappelons-le, voit en la création « le bouleversant témoignage de la seule dignité de l’homme : la révolte tenace contre sa condition, la persévérance dans un effort tenu pour stérile ».

On a coutume de rapprocher Samuel Beckett de l’absurde. Théâtre de l’absurde, mais aussi philosophie de l’absurde emblématisée par Camus et son Mythe de Sisyphe. Il y aurait, par exemple, quelque chose de sisyphéen au début de Watt, lorsqu’on roule des bidons d’un bout à l’autre d’un quai : « c’est peut-être une punition pour désobéissance. Ou pour quelque faute de service. » On a vu en la réaction de Krap à la mort de son père quelque chose d’analogue à celle de Meursault à la mort de sa mère. Ceci se trouve dans Eleutheria, une pièce de Beckett qu’on ne lit et qu’on ne joue guère. C’est que l’on préfère chez Beckett l’absurde tellement plus commode de Godot.

Il faut lire Molloy pour saisir un peu mieux le rapport de Beckett à Sisyphe :

… même à Sisyphe je ne pense pas qu’il soit imposé de se gratter, ou de gémir, ou d’exulter, à en croire une doctrine en vogue, toujours aux mêmes endroits exactement. Et il est même possible qu’on ne soit pas trop à cheval sur le chemin qu’il emprunte du moment qu’il arrive à bon port, dans les délais prévus. Et qui sait s’il ne croit pas à chaque fois que c’est la première ? Cela l’entretiendrait dans l’espoir, n’est-ce pas, l’espoir qui est la disposition infernale par excellence, contrairement à ce qu’on a pu croire jusqu’à nos jours. Tandis que se voir récidiver sans fin, cela vous remplit d’aise.

Il suffit d’avoir décroché son bac, mettons après la Libération, pour comprendre que cette « doctrine en vogue » est bien l’indémodable philosophie de Camus (du Point à Onfray, elle intéresse décidément tout le monde). Beckett se charge bien de déconstruire cette pensée, de l’expérimenter à sa manière dans sa trilogie romanesque (Molloy, Malone meurt, L’Innommable). Dans une lettre à Aldo Tagliaferri (21 mai 1985), il confirme avoir eu Le Mythe de Sisyphe à l’esprit lors de la composition de ces ouvrages, mais les créatures beckettiennes évoluent par des enfers à même de procurer de plus grandes consolations.

Camus remarque avec justesse que « les mythes sont faits pour que l’imagination les anime ». Pour autant, l’imaginaire de Camus n’est pas celui de Beckett, et le « pays de Molloy » est un territoire qui me convient mieux, plus aride et moins récupérable de ce fait par les falsificateurs de maintenant. Je veux croire qu’ils ne sauraient avoir de prise sur cette déréliction-là. Cela tombe bien : on est plus à même de repenser le monde dans un espace dévasté. (Beckett à Cioran, 21 avril 1969 : « Dans vos ruines je me sens à l’aise. »)

Il y aurait une promesse de bonheur dans l’ascension de Sisyphe, mais Beckett nous apprend, dès le départ, que gravir n’a pas d’intérêt. Le prototype du personnage beckettien, c’est Belacqua Shuah que l’on trouve dans les premiers textes, More Pricks than Kicks (Bande et sarabande).
Belacqua est aussi ce luthier indolent, buveur et paresseux, dont parle Dante lors de sa visite dans l’Antépurgatoire. Il ne sert à rien de tenter l’ascension. Belacqua le dit bien : « O Frate, andar in che porta ? » (O frère, à quoi bon monter ?).

On a de l’empathie pour le luthier florentin, recroquevillé la tête entre les genoux. Et c’est même un début de sourire qu’adresse le sévère Dante à ce négligent face à l’Éternel : « Li atti suoi pigri e le corte parole / mosser le labbra mie un pici a riso » (Ses gestes paresseux et ses brèves paroles / me portèrent un peu à sourire.) Beckett, justement, dans Le Dépeupleur, se souvient de « l’attitude qui arracha à Dante un de ses rares pâles sourires ». Dans la Commedia, Belacqua est, tout comme Sisyphe, associé à un rocher. Lui et ses compagnons se tiennent à l’ombre d’un grand roc (« un gran petrone »), dans des postures nonchalantes, que Botticelli a tenté de reproduire. Dans Murphy il est question de « l’abri du rocher de Belacqua » et de son « long repos embryonnaire ». Cette position, tête entre les genoux, est celle d’une singulière contemplation, assez proche de la posture du mélancolique. Molloy adopte cette pose : « … le rocher à l’ombre duquel j’étais tapi, à la façon de Belacqua ou de Sordello, je ne me rappelle plus. »

Pour Camus, Sisyphe ne se distingue plus de son rocher. « Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! » Molloy-Belacqua lui aussi se confond avec la roche : « J’étais juché au-dessus du niveau le plus élevé de la route et plaqué par-dessus le marché contre un rocher de la même couleur que moi, je veux dire gris. » Sisyphe et Belacqua se ressemblent, mais tant qu’à réinvestir à mon tour des personnages appartenant au mythe, je préfère le destin de Belacqua à celui de Sisyphe. Le Belacqua de Beckett — mais c’est aussi vrai d’Oblomov de Gontcharov, ou du Bartleby de Melville — a en lui une puissance de rêve. Une mélancolie active et lucide, plutôt qu’une résilience pétrie d’impossible espoir (« l’espoir qui est la disposition infernale par excellence »).  Belacqua propose un modèle de résistance entêtée que ne m’offre plus que difficilement le Sisyphe de Camus. Replié sur lui-même, l’indolent Belacqua est une boîte noire, un noyau de nuit. Tapi à l’ombre de son rocher, il est l’opaque démenti aux transparences carcérales d’aujourd’hui. Il nous fait néanmoins sourire, il nous console, comme toutes les créatures pensives et dérisoires de Beckett.

Notre besoin de Beckett est impossible à rassasier.