Billet proustien (35) : Photo d’Albertine et vers de Ronsard

Photo de Marcel Proust par Otto Wegener (1895)

“Mademoiselle Albertine est partie !” s’est écriée Françoise un matin. La fugue ainsi annoncée consterne Marcel. Il faut absolument ramener de Touraine la fuyarde. C’est à l’ami Saint-Loup que notre héros confie la mission.  Mais va-t-il la reconnaître, lui qui prétend ne l’avoir jamais vue ? Donc il réclame un portrait de l’intéressée que Marcel va finir par lui trouver, suscitant une vive déception chez Robert : « “Elle est sûrement merveilleuse”, continuait à dire Robert qui n’avait pas vu que je lui tendais la photographie. Soudain il l’aperçut, il la tint un instant dans ses mains. Sa figure exprimait une stupéfaction qui allait jusqu’à la stupidité. “C’est ça la jeune fille que tu aimes ?”, finit-il par me dire d’un ton où l’étonnement était maté par la crainte de me fâcher. »

Encore tout à son admiration de Marcel, Robert tombe des nues. C’est que l’inattendu est total et suggère la manifestation d’une manière de pathologie conduisant à la piteuse image de l’édredon final : « Il ne fit aucune observation, il avait pris l’air raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu’on a devant un malade — eût-il été jusque là un homme remarquable et votre ami — mais qui n’est plus rien de tout cela car, frappé de folie furieuse, il vous parle d’un être céleste qui lui est apparu et continue à le voir à l’endroit où vous, homme sain, vous n’apercevez qu’un édredon. »

Marcel pourtant se ressaisit et conçoit l’étonnement de Robert en se rappelant la découverte que lui-même fit de Rachel  — fort quelconque elle aussi — avec cette différence qu’il a connu cette dernière avant de la rencontrer en compagnie de son amant et de s’en faire une piètre opinion. De là que notre héros en vienne vite à faire la part des choses et à raisonner sur ce qu’il appelle « la construction d’Albertine » : « Le temps était loin où j’avais bien petitement commencé à Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand je regardais Albertine, des sensations de saveur, d’odeur, de toucher. Depuis, des sensations plus profondes, plus douces, plus indéfinissables s’y étaient ajoutées, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine n’était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre générateur d’une immense construction qui passait par le plan de mon cœur. »

Ici se glisse la peu appropriée citation d’un vers de Ronsard, dans lequel de vieux Troyens s’inclinent devant la beauté d’Hélène, disant : « Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards. »

C’est là un pur contresens dont s’arrange Marcel comme il peut pendant que redouble le commentaire désabusé de Saint-Loup : « “Comment, c’est pour ça qu’il a pu se faire tant de bile, tant de chagrin, faire tant de folies !”. »

Marcel Proust, Albertine disparue, Folio, p. 21-23.

Proust vers 1890 (Wikipedia Commons)