Luther Blissett : « Les années que nous avons vécues ont enseveli à jamais l’innocence du monde » (L’œil de Carafa)

L’œil de Carafa : le plus impressionnant, le plus fascinant roman d’aventures des vingt dernières années.

L’œil de Carafa  ? C’est le titre de la traduction française. Le titre original est Q, publié en 1999 en Italie. Q, le mystérieux Q, l’ennemi du narrateur, l’agent du Saint-Office qui envoie régulièrement des lettres à Rome au Cardinal Carafa, pour l’informer de ce qui se passe dans les lointaines provinces européennes embrasées, en ce XVIe siècle, par les hérésies et les révoltes contre la papauté romaine. Q : l’oeil de Carafa.

L’auteur ? Luther Blissett. Qui est-ce ? Luther Blissett n’a jamais existé, si ce n’est comme nom codé : Martin Luther, le moine qui le 31 Octobre 1517 « affiche sur la porte nord de l’église de Wittenberg quatre-vingt-quinze thèses contre le commerce des indulgences, écrites de son poing. » ( Prologue, p.12 ), un des principaux personnages du roman. Les auteurs sont quatre écrivains de Bologne, alors trentenaires : Luca Di Meo, Federico Guglielmi, Roberto Bui et Giovanni Cattabriga. Auteur multiple, pluriel, comme le roman.

Roman d’aventures, mais aussi roman historique, roman policier, roman d’espionnage.

Roman d’aventures, celles du narrateur, un ancien étudiant en théologie, dont on ne connaîtra jamais le véritable nom, seulement les identités successives, un hérétique en fuite, durant près d’un demi-siècle ( de 1517 à 1555 ), à travers l’Allemagne, la Hollande, les Flandres, la Suisse, l’Italie, qui veut faire justice de tous ses amis morts à ses côtés en combattant pour les mêmes idéaux.

Roman historique, extraordinaire fresque historique, la Réforme, l’Europe de Charles Quint, de François 1er, les rebellions, l’effervescence des idées nouvelles, les utopies théocratiques, Thomas Müntzer et son armée de paysans en guenilles, les Anabaptistes qui s’emparent de Munster qu’ils rebaptisent « la nouvelle Babylone » et où ils vont imposer, jusqu’au chaos final, leur fanatisme délirant, la Contre Réforme, la répression féroce des révoltes des paysans, des petits artisans, des ouvriers des villes du Nord de l’Europe. Une Histoire restituée à travers les yeux des opprimés, des persécutés, de « ceux d’en-bas » ( le narrateur le revendique dès les premiers mots du Prologue : « Il est écrit sur la première page : dans la fresque, je suis l’une des figures à l’arrière-plan. » ).

Roman policier, roman d’espionnage : qui est le narrateur ? qui est Q ? quelle est exactement sa mission ? Telles sont les questions que se pose le lecteur ainsi transformé en détective. De signes en signes, d’indices en indices, la vérité se dévoilera progressivement ( avec le stratagème de la révélation finale, propre au genre narratif du roman policier ). En contrepoint du récit du narrateur, les lettres que Q adresse au cardinal Carafa, celles destinées à Thomas Müntzer – sous la signature de Qohélet ( dans l’Ecclésiaste, Qohélet constate l’inutilité des efforts de l’homme pour échapper à sa condition : « vanité des vanités, tout est vanité », « Ce qui a été , c’est ce qui sera, ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera : rien de nouveau sous le soleil ! » ), son journal qui apparaît dans la troisième partie du roman, nous font découvrir la terrible vérité : Q est bien plus, bien pire, qu’un informateur.

Nous n’en dirons pas plus. Si, nous citerons les derniers mots de l’Épilogue : « Que l’action se poursuive sans plan. »

Maintenant, à vous de découvrir cet immense roman.

Luther Blissett, L’œil de Carafa, Éditions du Seuil, 2001, 22 € 90