Nicolas Tellop : La pop culture « vient racheter l’échec et la carence des institutions » (Astro Boy)

Détail couverture Astro Boy, Nicolas Tellop, Les Impressions nouvelles

Stimulant et original : tels sont les deux termes qui viennent à l’esprit de l’heureux lecteur d’Astro Boy : cœur de fer de Nicolas Tellop qui vient de paraître aux Impressions Nouvelles dans la formidable collection « La fabrique des héros ».

En 1952, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Osamu Tezuka, maître incontesté du manga, donne naissance à Astro, un héros-enfant, robot inspiré de Pinocchio. Mais Astro, comme le dévoile avec force Tellop, est plus qu’un simple robot : il est une vibrante force de vie, une manière irrépressible d’atome sans limite, qui ne cesse d’être porté par une puissance de rare vitalité. Dans le prolongement de son très beau Les Courses poursuites au cinéma, où il se saisissait déjà de figures technologiques pour mener un questionnement sur la vitesse devenue vitalité permanente, Tellop fait d’Astro une figure d’intensité. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de l’essayiste le temps d’un grand entretien où Astro se tient comme le précurseur de Greta Thunberg.

Astro Boy

Ma première question voudrait porter sur les origines de votre essai aussi original que stimulant sur Astro boy, le célèbre personnage du manga d’Osamu Tezuka. Comment vous est venue l’idée d’écrire sur ce petit robot, merveille de technologie apparu au Japon dans les années 1950 ? Est-ce que cet essai sur un personnage de l’enfance provient lui-même de souvenirs d’enfance, de la diffusion notamment sur TF1 les samedis après-midis, de l’animé Astro le petit robot tiré du manga ?

Astro Le petit robot

Oui, c’est ainsi que j’ai connu Astro, même si je n’ai jamais vraiment suivi la série animée. Je m’explique. À l’époque, le concept de programme télévisé devait m’être complétement étranger : je n’avais pas conscience de sa périodicité, des horaires et des jours où je pouvais retrouver tel ou tel titre. Il y en a certains que j’ai pu suivre (comme Sherlock Holmes d’Hayao Miyazaki, Cobra, Les Trois Mousquetaires, etc.), mais c’était sans doute le fruit du hasard.

Astro le petit robot, je pense n’en avoir regardé qu’un ou deux épisodes, pas plus. Et pourtant, j’ai été durablement marqué par ce que j’ai vu. Je ne saurais plus m’en remémorer le récit aujourd’hui, mais je sais qu’Astro était dans une situation inextricable et qu’il n’avait d’autre choix que celui de se sacrifier. Je n’avais jamais vu le personnage jusqu’alors, et pourtant j’ai été profondément ému, pas loin des larmes. Rétrospectivement, ça a dû être ma première rencontre avec le tragique. Je venais de faire la connaissance de ce petit garçon robot, je ne savais rien de son histoire, et je devais déjà lui dire adieu car il allait mourir pour sauver ceux qu’il aimait. J’étais bouleversé. Pour moi, c’est la preuve que le personnage possède en lui une puissance incroyable. On n’a pas besoin de le fréquenter avec assiduité pour en éprouver le rayonnement. C’est sans doute pourquoi il est rapidement devenu au Japon une espèce de fétiche, un emblème pour le pays, un ambassadeur pour sa culture. Il fait partie de ces héros que tout le monde connaît, même sans avoir jamais lu ou vu ses aventures. Mais si l’on retient la plupart du temps son allure joviale et conquérante, le sourire accroché au visage, un poing serré sur la hanche et une main levée au-dessus de sa tête, je gardais au fond de moi un sentiment de tristesse infini. Je n’en connaissais rien, et pourtant il me semblait plus intime que n’importe quel autre héros de dessin animé que je suivais alors. Il m’avait brisé le cœur, et partant de là il m’avait révélé que j’en avais un.

Plus tard, lorsque j’étais au lycée et surtout à l’université, j’ai pu lire certaines de ses aventures telles qu’elles avaient été conçues par Osamu Tezuka. Chaque récit était l’occasion de retrouver un sentiment ambivalent, partagé entre le désespoir et l’enthousiasme, une angoisse entretenue en permanence. Longtemps, je me suis contenté de mettre cette impression sur le dos de la culture japonaise et de l’éminente étrangeté des récits de Tezuka. Lorsqu’il a été question, grâce à Dick Tomasovic et Tanguy Habrand, d’écrire un livre sur Astro Boy, j’y ai bien sûr vu l’occasion de comprendre la force mystérieuse qui se dégage du petit robot.

Paru aux Impressions Nouvelles, dans la collection « La Fabrique des héros », votre essai se saisit ainsi de l’histoire et de la figure même de ce jeune héros, éternellement jeune et sans âge, pour s’intéresser non pas seulement à ce qui le constitue mais aussi à la mythologie qu’il véhicule. Une des premières thèses, forte, que vous posez à l’orée de votre propos est qu’Astro n’est pas seulement un héros de l’enfance : il en est l’incarnation, il en est le temps immuable même, d’où, dans son rapport détaché au temps et à sa contingence, l’inexorable fascination qu’il exerce et son indépassable actualité face au monde. Diriez-vous qu’Astro incarne, pour ses admirateurs, une enfance recommencée à volonté ?

D’abord, il est très important pour moi de considérer ce livre comme une réflexion sur l’enfance. Bien sûr, Astro en est la clé de voûte. Il n’est question que de lui du début à la fin. Mais, dès le moment où l’on s’intéresse à la bande dessinée du XXe siècle, en particulier celle d’avant les années 1970-1980, on touche à la question de l’enfance. Il s’agit là d’un art d’abord destiné aux enfants et qui, d’une façon ou d’une autre, se lie à leurs préoccupations – et à la principale d’entre elles : grandir. Avec Tristan Garcia, avec qui je dirige la collection « Le Club de la bande dessinée » aux éditions Aedon, nous sommes convaincus que la bande dessinée est un art qui réussit à saisir l’évolution des âges par son aptitude à découper l’action, à la représenter au moyen de cases qui ne prennent leur sens que dans leur complémentarité entre la précédente et la suivante. La bande dessinée nous invite à toujours rechercher l’image d’après et à toujours nous souvenir de l’image d’avant, de telle façon que nous sommes amenés à faire de la lecture des planches une lecture du monde et de notre évolution en son sein – bref, cela s’appelle grandir. Aussi, en s’immergeant au cœur des images miniatures, le lecteur de bande dessinée devient le principal sujet du récit qui se raconte. C’est peut-être pourquoi les plus célèbres héros de bande dessinée ne vieillissent jamais, ne grandissent jamais, comme éternellement coincés à leur âge de référence : pour mieux permettre au lecteur d’accomplir ce qui est impossible pour eux – pour mieux les y aider. Comme les peluches et autres jouets fétiches dont on dit qu’on a grandi avec : eux ne grandissent pas mais ils sont comme la pierre fondatrice à notre propre croissance, un repère à l’aune duquel tout évaluer. Avec Astro, cette question est rendue d’autant plus saillante. Lui n’est pas soumis aux étranges et fascinantes invraisemblances des Tintin, Spirou, Batman et autres, qui vivent mille aventures sans vieillir ou presque. Si Astro ne vieillit pas, c’est qu’il est un robot. Un enfant-robot, suspendu entre ces deux identités. Pas tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre. Il est indéterminé et, de cette façon, il rend d’autant mieux compte de l’enfance comme période fondée sur l’indétermination. Coincé qu’il est dans sa croissance (il est même rejeté par son créateur le Dr Tenma précisément pour cette raison), il incarne quelque chose de cet âge. C’est l’enfant absolu, ultime. Je vais même plus loin dans le chapitre intitulé « le dernier des garçons perdus » : il est l’orphelin par excellence, abandonné sur tous les plans, condamné à devoir se réaliser lui-même, à trouver par sa propre volonté une source d’accomplissement, à faire de son âge non plus un facteur de fragilité et d’incomplétude mais la plus grande force qui soit. Il se bat enfant, il vainc enfant, il rend justice enfant – et il ne peut faire tout cela que parce qu’il est enfant. Ce n’est que par son innocence, ses capacités d’adaptation aux temps changeants et sa farouche détermination à aimer ses proches et tout le genre humain qu’Astro est un héros. Avec lui, l’enfance n’est plus seulement une étape mais un aboutissement idéalisé. À travers la figure ambivalente du robot, Tezuka aborde en réalité l’imaginaire de l’enfance. C’est selon moi l’absolue beauté de cette création.

Ce que vous ne manquez pas, d’emblée, de noter, c’est combien le petit robot de Tezuka amène à reconsidérer l’image et l’imaginaire souvent associés aux machines et plus largement à la technologie. Loin d’être monstrueux, témoin d’une science froide et désincarnée, Astro se donne au contraire comme un paradoxe vivant, celui d’un robot sensible, à la rare émotivité. A rebours d’une créature de Frankenstein, il semble plus humain que les humains eux-mêmes. Diriez-vous ainsi qu’Astro est une réactualisation, à l’ère du manga, d’une sensibilité romantique ? Se pose alors la question paradoxale par excellence : en quoi Astro vous apparaît-il donc plus humain que les humains eux-mêmes ? En quoi est-ce peut-être une réponse et une contradiction portée aux visions sombres d’Asimov notamment ?

Romantique, Tezuka l’est sans doute. Il a grandi dans une certaine solitude, guidé par ses passions et ses enthousiasmes, jusqu’à abandonner le métier de médecin pour se consacrer corps et âme au manga (pendant ses études, il a mené les deux de front). Le mangaka a surtout une sensibilité à fleur de peau, ce que le lyrisme de son œuvre ne manque d’illustrer. Et puis, il a connu les horreurs de la guerre, et quelque part, en y survivant, il a extrait de ce gouffre infernal sa principale motivation à vivre et à créer. Cela fait déjà pas mal d’analogies avec le romantisme de la fin du XVIIIe siècle et début XIXe, à quoi il faudrait ajouter un amour inconditionnel pour la nature et un certain scepticisme – pour ne pas dire un pessimisme – à l’égard du genre humain. Passionné d’entomologie, il était très fier de retrouver dans son prénom une résonance au terme « osamushi », qui désigne au Japon un scarabée. Spirituellement, c’est un peu La Métamorphose kafkaïenne, mais assumée avec bonheur, voire recherchée. Dans le livre, je compare une case de la série Astro Boy avec la peinture Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich… Tout est dit ! Pour évoquer cette singularité, il fallait un héros lui-même singulier, et pourquoi pas un robot.

Juste avant, Tezuka a mis en scène pas mal d’animaux, comme le fameux Léo roi de la jungle (adapté en Roi Lion par Disney) ou encore le lapin Mimio. En fait, ce qui compte ici, au début de son œuvre mais aussi par la suite (comme dans Demain les oiseaux), c’est que ses héros soient non-humains. Loin d’être une tare, il s’agit là de leur principal atout. Comme les romantiques, Tezuka voit l’humanité marquée du poids d’une faute, irrémédiablement liée aux pulsions mauvaises et destructrices. En conséquence de quoi, notre salut ne peut de venir que d’ailleurs. Le robot est la figure non-humaine par excellence, à tel point que Tezuka n’y voyait de prime abord aucun intérêt. Je pense qu’il a vite compris que toute la force du robot (au-delà des pouvoirs dont le héros est ainsi doté) consistait à rendre saillant le motif de l’enfance.

Longtemps, l’enfant n’a lui-même pas été considéré comme un individu. C’était à peine un être humain, auquel on ne reconnaissait aucun droit, mais que des devoirs – aucune autonomie, mais une pure dépendance. Il en est de même pour le robot que décrit Tezuka : il n’est pas accepté par les humains, il est soumis à des lois très contraignantes, il n’est jamais écouté. Enfant et robot deviennent ainsi deux figures complémentaires, dont les combats se rejoignent. Ils éprouvent un amour profond pour la vie et pour l’humanité, qui pourtant le leur rend mal, et s’avèrent être le seul espoir en un avenir meilleur, où les hommes cesseront de répéter les mêmes erreurs. Et puis, dans la série, les robots sont souvent trahis par les humains, de la même façon que la plupart des adultes trahissent, en grandissant, les enfants qu’ils étaient. Le caractère non-humain du robot comme de l’enfant (et donc de l’enfant-robot) le garantit à l’abri de cette trahison, tout entier porté vers des idéaux inaltérables tels que la justice, l’amour, la compassion… Astro le robot et Astro l’enfant portent doublement ces valeurs, qui n’ont pas et qui ne seront jamais salis par la compromission des adultes et leur hypocrisie. En cela, Tezuka invente un robot radicalement différent de celui auquel le XXe siècle nous a habitué : ce n’est pas une froide machine à calculer, sans scrupule ni émotion, mais, pour paraphraser Pierre Cassou-Noguès parlant de Descartes, une véritable horloge sensible, à laquelle on aurait en plus attribué une conscience. Le principal pouvoir d’Astro, c’est son cœur, ce cœur qu’on n’arrive jamais à trouver à l’intérieur de son corps mécanique, pourtant sondé en permanence – ce cœur qui ne bat finalement nulle part ailleurs que dans la poitrine du lecteur devant ses aventures. Asimov écrivait que l’humanité s’était trouvée un ami en la personne du robot, mais il l’entendait au sens où c’était un nouvel instrument dont il pouvait se servir pour améliorer son existence. Tezuka présente Astro comme l’authentique ami dont nous avons tous besoin, celui dans lequel nous nous regardons comme dans un miroir.

On le voit votre réflexion qui convoque nombre de références culturelles pose Astro et le manga comme un objet digne d’une réflexion et d’une saisie philosophiques. Diriez-vous ainsi que vous pratiquez, au sens de Deleuze que rappelait il y a peu Laurent de Sutter, une lecture pop’philosophique du manga ?

Ce serait plutôt à Laurent de Sutter de répondre à cette question ! Mais sans doute que, si l’on prend l’expression au pied de la lettre, je me livre en effet à une espèce de pop’philosophie. En tout cas, je me sens très proche d’auteurs qui se livrent, comme moi, à l’exploration d’objets culturels fétichisés pour en révéler de secrets mécanismes spirituels. Je pense à Tristan Garcia, Xavier Mauméjean, Dick Tomasovic, Pierre Pigot, Aurélien Lemant, Arthur-Louis Cingualte, Pacôme Thiellement ou encore Warren Lambert. Et pardon pour ceux que j’oublie… Certains passages de Clément Rosset, que j’adore, ouvrent la voie à ce genre d’analyse libérée des critères du bon goût et de l’académisme. C’est un territoire tellement vaste, et qui a été si peu défriché par la critique, qu’il y a une espèce de jouissance à s’y abandonner pour l’éclairer d’un regard que j’espère juste et surprenant. La Pop Culture a beaucoup d’historiens, beaucoup de sémiologues aussi, et c’est formidable. Sans eux, sans doute que la bande dessinée, le cinéma et les littératures de l’imaginaire seraient encore moins considérés qu’ils le sont aujourd’hui. Mais je suis convaincu aussi que ces arts ont besoin d’autre chose, un regard qui tente d’en excaver la profonde beauté et l’extrême fascination qu’ils peuvent exercer sur l’esprit. C’est en tout cas ce à quoi j’essaie de m’employer.

Pour continuer à interroger les généalogies culturelles qui entourent Astro, vous soulignez tout au long de votre propos combien Astro n’est pas indemne de l’histoire culturelle dont il est issu, à savoir qu’il est à la fois comme la métaphore et la métonymie du Japon de l’après Seconde Guerre Mondiale. Deux temps semblent présider à votre analyse : le premier consiste à faire d’Astro un héros positif, un héros lumineux, réponse aux icônes apocalyptiques, celles issues de l’imaginaire mortifère de la bombe atomique. Diriez-vous qu’Astro est un double positif, l’antithèse presque merveilleuse à une autre créature, sombre et meurtrière, issue de ce désastre, Godzilla ?

Oui, et d’ailleurs Godzilla devenir lui-même un héros positif, défenseur du Japon et du monde entier contre les attaques de créatures monstrueuses. Le pays sort de la guerre littéralement brisé. Pendant toute la première moitié du siècle, il a eu foi dans l’ethos japonais, le seishin, c’est-à-dire la force de volonté et de caractère grâce à laquelle tout semblait possible. Les deux bombes nucléaires que les USA lâchent sur Hiroshima et Nagasaki viennent prouver le contraire de la plus horrible des façons. À partir de là, le Japon perd tous ses repères, d’autant que l’Empereur avoue publiquement qu’il n’est qu’un homme comme les autres, lui qui était considéré jusque-là comme un descendant des dieux. Dans ce contexte, Astro, qui est mu par l’énergie nucléaire, incarne une nouvelle voie, celle de la science toute-puissante qui peut rendre l’homme heureux et l’avenir meilleur. C’est ainsi qu’Astro devient une espèce d’ambassadeur du progrès. Encore aujourd’hui son image est brandie lors de manifestations par les Japonais favorables à l’énergie nucléaire. Mais en réalité, Tezuka lui-même se défendait d’une telle volonté. Il était au contraire absolument hostile au progrès scientifique, dont il retenait surtout le pacte faustien. Je pense qu’Astro est un héros « nucléaire » seulement dans la mesure où il est issu de cette catastrophe, et que c’est le nouveau point de départ à partir duquel il va bien falloir tout recommencer. L’atome est une donnée avec laquelle Tezuka compose mais qu’il ne problématise jamais. Ce qui compte, encore, c’est qu’il faille considérer Astro comme l’enfant de la Bombe, le représentant des enfants de l’après-Guerre qui ont perdu tout héritage, toute la valeur du passé et toute foi dans le monde des adultes. Vous parlez du Merveilleux, et il s’agit bien de cela : la science n’y est vue que par le prisme d’une fable, une histoire de conte de fée, où le héros est un orphelin privé de toute généalogie et qui doit reconquérir ce que ses parents ont perdu : leur humanité. Donc, oui, Astro incarne un nouvel espoir, mais pas du tout celui lié aux progrès de la science : plutôt la capacité de l’enfance à toujours réinventer le monde, même en ruines.

En effet, l’autre lignée culturelle que vous déployez est celle de l’orphelin, le garçon perdu, manière de Peter Pan. Retraçant l’histoire même de la figure de l’orphelin, vous montrez en quoi Astro appartient à cette ligne orpheline mais combien aussi il en est une réinterprétation neuve. De fait, comme en écho au contexte historique dont il est issu, Astro apparaît sans doute comme un survivant : l’enfant qui a perdu ses parents, l’orphelin perpétuel et en même temps un robot, seul capable de survivre à des attaques nucléaires comme Hiroshima et Nagasaki. Est-ce que finalement Astro n’est pas un transhumain, un survivant qui serait revenu, seul, de la bombe nucléaire ?

Il ne revient pas seul parce que tous les enfants reviennent avec lui. Tous les enfants de l’époque, tous les enfants d’aujourd’hui, et tous les enfants à venir. Car tous sont en quelque sorte des orphelins de leur temps. C’est vraiment la volonté de Tezuka que d’adresser un message positif en priorité aux enfants, grâce à l’imaginaire, afin de les protéger des dérives des adultes et pour les rendre capable de construire un monde meilleur. Et aussi, je ne crois pas qu’il soit transhumain, justement parce que Tezuka ne croit pas aux bienfaits de la technologie. Le mot-clé est toujours le même : enfance. Étant enfant, il incarne à lui seul tous les possibles. C’est cela, Astro, et c’est cela, l’enfance : un potentiel. Il ne s’agit pas d’améliorer l’être humain grâce à la technologie, mais il importe plutôt de repartir de cette base primordiale, les premières années de l’existence, pour devenir ce qu’il convient d’être dans ce monde : un être humain, enfin. L’enfant peut encore le devenir ; pour la plupart d’entre nous, c’est déjà trop tard.

Ma dernière question voudrait porter sur la dimension politique de votre lecture d’Astro. Si on a pu souligner les résonances contextuelles et historiques qui ont conduit à la naissance du petit robot, vous le projetez en conclusion vers son avenir, faisant de l’enfance une force politique neuve et intacte. Vous évoquez notamment Greta Thunberg portée par la même énergie qu’Astro, celle de prendre son destin en main : en quoi vous paraissent-ils politiquement proches ?

Un des prénoms secondaires de Greta Thunberg est Tintin. De ce fait, on n’a pas manqué de souligner combien elle apparaissait comme la digne héritière du héros d’Hergé… Mais pour moi, il existe surtout une analogie folle avec Astro. Au moment où j’écrivais le livre, elle était très présente dans les médias, elle avait été reçue avec d’autres enfants au parlement, etc. Je n’ai pu que constater le rapprochement entre les deux. Leurs situations respectives sont absolument similaires. Astro est issu de la catastrophe, Greta est en train de la vivre. Astro est abandonné par le monde des humains, Greta l’est par les adultes censément responsables. Astro est souvent moqué parce qu’il n’est qu’un robot, tandis qu’on a cherché à décrédibiliser Greta en la comparant à un droïde. Tous deux se battent pour l’humanité mais aussi en dépit d’elle. Tous les deux sont des orphelins, orphelins d’un monde qu’ils ont vu ou qu’ils voient disparaître, orphelins des figures de l’autorité qui ne font que les trahir et les spolier. En évoquant Astro, non seulement je parle de l’enfance mais aussi des enfants d’aujourd’hui, tels que Greta Thunberg les représente. Astro est Greta Thunberg dans l’exacte mesure où il incarne tous les enfants laissés pour compte de l’Histoire passée, actuelle et à venir : à la fois le héros d’une tragédie, en proie à l’effondrement, mais aussi l’incarnation de l’espoir en une reconstruction possible, un recommencement dont seul l’enfant porte le germe. Détail amusant : Astro a des parents robots, mais qui ont été créés après lui, de façon à lui tenir compagnie. Au début, ils fréquentent la même école que lui, mais dans une classe en-dessous de la sienne ! Les enfants engagés comme Greta Thunberg reproduisent cette situation : ils éduquent leurs parents, ils leur montrent la voie, ils précédent les adultes sur un chemin plus juste et plus responsable. Ceux qui accusent Greta d’être l’instrument des lobbys ou d’on ne sait quoi sont les mêmes qui diront qu’Astro n’est pas si important puisqu’il n’est qu’un personnage de manga. Je n’attribue pas à la création de Tezuka un discours politique hasardeux. Je suis convaincu qu’il fait là œuvre profondément et viscéralement politique. En 1952, il développe une politique de l’enfance en rupture totale avec les modèles sociaux en vigueur. Il croit profondément aux pouvoirs de l’imaginaire capables de faire des enfants les bâtisseurs d’un monde meilleur. Ce n’est pas une utopie béatement naïve, mais un idéal d’éducation qui veut croire qu’un enfant à qui on apporte de l’amour et qu’on encourage à poursuivre ses rêves ne pourra qu’apporter le bonheur autour de lui. Astro, c’est le héros des enfants de tous temps, et spécialement des temps troublés. Il n’est pas besoin de l’adapter ou de le moderniser pour rendre le discours de Tezuka plus audible aujourd’hui.

D’ailleurs, lorsque son éditeur voudra qu’Astro s’adapte aux révoltes étudiantes nippones de la fin des années 1960, ce sera un échec : le mangaka est obligé de gonfler artificiellement son propos, alors que toute sa subversion était déjà naturellement éclatante dix ans plus tôt. On peut lire Astro aujourd’hui, en France et en tirer des enseignements universels. Lisons-le et nous verrons qu’il est l’ennemi de Jean-Michel Blanquer et de sa réforme ignominieuse du baccalauréat. Le ministre de l’éducation nationale veut nous faire croire qu’il offre aux lycéens une chance incroyable, mais en réalité il leur enlève toute chance d’être eux-mêmes, toute possibilité d’envisager un futur quel qu’il soit. Il impose des programmes irréalisables qui finissent par en être creux, des épreuves insensées, et surtout une orientation la plus fermée qui soit, qui emmène des milliers d’enfants vers une impasse. C’est le grand abattoir des rêves, le sacrifice annoncé de l’avenir, un véritable holocauste culturel. Les enfants de Blanquer sont déjà orphelins. Astro devrait être leur héros. C’est là que la pop culture est immensément belle : elle vient racheter l’échec et la carence des institutions, la défaite d’un système et l’asséchement du réel.

Nicolas Tellop, Astro Boy : cœur de fer, Les Impressions Nouvelles, « La Fabrique des héros », janvier 2020, 128 p., 12 €