Evelyne Grossman :  pensées de l’insécurité (crise, critique, créativité)

Hokusai

Spécialiste de l’œuvre d’Antonin Artaud et professeure de philosophie, Évelyne Grossman publie chez Minuit un ouvrage attrayant en ce qu’il déambule dans le XXe siècle français parmi des penseurs (philosophes et écrivains) confrontés à une crise  existentielle qu’ils subirent ou qu’ils cultivèrent et dont ils retirèrent comme ils purent une inspiration spécifique. Soit un ensemble hétéroclite à plus d’un égard mais qui dénote un climat d’époque, effet sans doute des deux guerres et de leurs suites. Parmi eux toutefois, un Allemand mort en 1900 mais qui inspira à un point rare une pensée française de la crise et de la négativité. C’est évidemment de Frédéric Nietzsche qu’il s’agit, un Nietzsche qui s’exprima principalement par aphorismes malaisés à interpréter jusqu’à se retrouver au bord de la folie.

Quelques-unes des œuvres que Grossman réunit ainsi sont passées par des phases critiques de types divers. On pense ici aux interruptions d’écriture qu’ont connues les écrits de philosophes comme Foucault ou Deleuze et qui devait parfois durer plusieurs années pour ensuite repartir dans la ligne première. Barthes, lui, n’atteignit pas au roman qu’il avait en préparation. Autre aspect de la crise mais de caractère plus abrupt : la dissolution du sujet personnel dans un texte écrit à plusieurs. Ce fut, par exemple, dans la foulée de l’écriture automatique des surréalistes, la rédaction d’un texte à deux voix confondues que risquèrent Breton et Soupault dans un premier temps, Breton et Eluard bien plus tard. L’Immaculée Conception de ces derniers, dont le titre contenant « cul » et « con » en dit long, est flamboyant de toutes ses images. L’autre grand exemple d’un ouvrage où les voix se confondent est L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari avec dissolution de deux « sujets » en une seule écriture. La psychanalyse freudienne y est mise à mal, comme étant celle d’une personne dominante. Qu’il s’agisse de surréalisme ou de psychanalyse — et on les sait proches — le grand thème du présent essai se dessine ici et c’est celui d’une insécurité qui n’est ni économique ni politique. Une insécurité, on l’a compris, recherchée et cultivée pour sa qualité d’angoisse et sa capacité de rupture.

Il est intéressant que, dans la première partie de son ouvrage, Evelyne Grossman ménage une place à des auteurs quelque peu oubliés aujourd’hui tels que Louis Calaferte,  Jean-René Huguenin ou encore Joë Bousquet. Les deux premiers sont typiquement des romanciers de la « panne » d’écriture. Le cas Bousquet, lui, est plus singulier et plus tragique. À la guerre, Bousquet reçut une balle dans la colonne vertébrale et s’en retrouva invalide à jamais (1950). Mais le désir amoureux  sexuel de ce paralysé n’en demeura pas moins vivace jusqu’à entretenir avec différentes femmes des échanges qui furent parfois tout physiques, voire de caractère sodomiste. On peut s’étonner de trouver dans la même série un Georges Simenon, « flamboyant représentant d’un étonnante énergie libidinale » et ce en tout domaine (écriture, femmes, voyages). Mais ce débordement vital peut être rabattu sur une angoisse incessante selon son biographe Assouline, qui, à son propos, parle d’un « sang d’encre ». Sous ses formes diverses, la crise de la créativité est donc bien une crise du sujet créateur, voire une crise du sujet tout court.

Foucault, Barthes, d’autres ont invoqué dans les années 60 la mort de l’auteur. Certains mieux que d’autres ont décrit la modernité scripturale comme une projection distanciée de celui qui écrit. Ce fut déjà ainsi du « théâtre de la cruauté » comme l’entendait Artaud. Mais ce sera plus encore et dans un achèvement plus accompli le Beckett d’En attendant Godot  ou, mieux encore, de L’Innommable, où le lecteur guette la venue de quelque chose qui ne vient jamais. « Oh, vous savez, qui vous, demande le roman, ça doit être l’assistance, tiens, il y a une assistance, c’est un spectacle, on paie sa place et on attend, […] on attend que le spectacle commence, le spectacle gratuit, ou c’est peut-être obligatoire, un spectacle obligatoire, on attend que ça commence, le spectacle obligatoire, c’est long, on entend une voix, c’est peut-être une récitation, c’est ça le spectacle » (p. 95).

Sujet en déréliction donc mais pas nécessairement évacué. Et, chez les auteurs pris en compte jusqu’ici, on le verra chez Evelyne Grossman se féminiser à sa façon. C’est l’emblème de la vague chez Nietzsche, celui du pli chez Deleuze, celui de la danseuse chez Mallarmé. Et il est bien que le remarquable ouvrage de Grossman, lui-même féminin par nature, se termine par la référence à une plasticienne, en l’occurrence Louise Bourgeois, qui « nous force à expérimenter les déséquilibres qu’ils [= artistes et écrivains] ont mis en œuvre, ce va-et-vient instable et souvent poignant entre l’angoisse et la joie » (p. 123).

Evelyne Grossman, La Créativité de la crise, Éditions de Minuit, collection « Paradoxe », mars 2020, 128 p., 15 € — Lire un extrait