Comment résister à l’appel pop de ce titre, Foucault en Californie, à ce texte inédit de Simeon Wade, récit d’un road trip sous LSD dans la Vallée de la Mort à l’issue duquel Foucault déclara désormais connaître « la vérité » ? Le « manuscrit gonzo » de Wade mérite pourtant mieux que cette curiosité : il est une archive détonante sur Foucault et sa philosophie, les années 70, le corps, la contre-culture.

C’est aux pratiques archivistiques de Michel Foucault et Arlette Farge qu’emboîte le pas Philippe Artières. Comme eux, il en sait la puissance esthétique, en mesure la force sensible, quand les traces du pouvoir nous confrontent à une vie mineure, dessinent l’épaisseur d’un corps ou font entendre l’écho lointain d’une plainte.

« Il faut du temps pour comprendre ce qu’aimer veut dire ». Il aura fallu du temps à Mathieu Lindon pour parvenir à dire celui qu’il a aimé et perdu, Hervé Guibert, qui est certes ici l’écrivain et le compagnon des années romaines mais aussi et surtout Hervelino, ce surnom qui n’était qu’à eux, devenu le titre d’un livre bouleversant sur ce que l’amitié veut dire, ce qu’est un livre de deuil lorsqu’il célèbre la vie, l’intensité absolue d’une fin de vie. « Mais qu’écrire d’un mort aimé ? »

L’immense historienne Arlette Farge a voué ses recherches aux vies marginales, aux existences de criminels, ouvriers et anonymes dont les traces ont été tues. Les exhumer ressort de son Goût de l’archive, comme l’énonce le titre de son si bel essai publié en 1989 dans la « Librairie » de Maurice Olender : C’est une manière de « produire du manque là où régnaient les certitudes » et de saisir autrement l’Histoire, depuis des conduites ordinaires, ou, comme Arlette Farge l’écrit dans la très belle introduction de ses Vies oubliées, de plonger dans les profondeurs de l’individu pour faire jaillir « le mystère, la beauté et la folie de la vie ».

Le festival Littérature en jardin a pour vocation de construire, chaque soir, de nouvelles hétérotopies, selon la définition de Foucault, soit ces « espaces concrets qui hébergent l’imaginaire ». Invitations à une immersion dans la nuit comme dans la nature et la littérature, les soirées se tiendront au château de Montaigne, au château Dassault de Saint-Emilion et à la maison Graziana de Libourne, du 28 au 30 août 2020.

« Anthropos apteros for days
walked and walked around the maze 
»

(W.H. Auden)

À l’automne 2010, Ben Evans est en résidence au Pieter Performance Space de Los Angeles. Il travaille sur Glorious Hole, sa nouvelle performance. Son travail patine un peu et il fait un pas de côté, comme un aparté au public d’un spectacle encore absent, pour « donner un peu de contexte ». Comme un acteur qui a un trou, il occupe le silence. Le geste propitiatoire de tourner une vidéo répète par anticipation le principe de Glorious Hole : comment, en tournant autour, sauter par-dessus un trou ?

Le titre du sixième roman de Hari Kunzru, Red Pill, est sans doute emprunté à une scène de Matrix et au choix que Morpheus laisse à Neo : « Choisis la pilule bleue et tout s’arrête, après tu pourras faire de beaux rêves et penser ce que tu veux. Choisis la pilule rouge : tu restes au Pays des Merveilles et on descend avec le lapin blanc au fond du gouffre ». Le narrateur de Red Pill, en résidence d’écriture à Berlin a manifestement fait le choix de la pilule rouge. Il va découvrir un univers de la transparence et de la surveillance généralisée érigé en un système politique qui prend tout dans ses rets : le quotidien des artistes en résidence, l’Histoire comme la série Blue Lives, que le narrateur bingewatche au lieu d’écrire.

Constellations de Sinéad Gleeson, qui vient de paraître chez Quai Voltaire dans une traduction de Cécile Arnaud, est l’autobiographie d’un corps diffracté : il s’agit pour l’autrice irlandaise de raconter son histoire, depuis les blessures, marques et cicatrices sur et dans sa chair — soit d’une forme de réponse au programme d’Hélène Cixous, dans Le Rire de la Méduse, cité en première épigraphe du livre : « À censurer le corps, on censure du même coup le souffle, la parole. Écris-toi : il faut que ton corps se fasse entendre ».

J’ai rencontré Deleuze au moment où il venait d’interrompre son enseignement à Paris 8. Je n’étais pas un de ses étudiants et je lui en avais fait, comme à regret, la remarque. « C’était pour moi, m’a-t-il répondu, un laboratoire, une forme d’expérimentation plus que l’exposé d’un savoir. Vous n’auriez donc rien appris, sauf à entrer dans les difficultés de la pensée quand elle ne sait plus ».  Un peu, me disait-il d’autres fois, « comme un âne qui se frappe lui-même ». Mais n’est-ce pas ce qui advient quand une ligne est épuisée et qu’il convient d’en emprunter de nouvelles?

Spécialiste de l’œuvre d’Antonin Artaud et professeure de philosophie, Évelyne Grossman publie chez Minuit un ouvrage attrayant en ce qu’il déambule dans le XXe siècle français parmi des penseurs (philosophes et écrivains) confrontés à une crise  existentielle qu’ils subirent ou qu’ils cultivèrent et dont ils retirèrent comme ils purent une inspiration spécifique.

Le Seuil du jour est un classique : Histoire de chambres de Michelle Perrot, paru en 2009 dans « La Librairie du XXIe siècle » de Maurice Olender. Tous les chemins y mènent, comme le souligne très justement l’ouverture du livre, « Musiques de chambre ». La chambre est l’espace du sommeil comme de l’amour, de la lecture comme « de la réclusion, voulue ou subie », ce qui prend un sens inédit à l’heure de nos confinement et quarantaines. Elle est un microcosme et un analogon, permettant d’entrer dans cette « histoire des espaces » que Michel Foucault, compagnon de route de Michelle Perrot, appelait de ses vœux.

Au fil des ans, Jean-Pierre Martin nous a donné de beaux essais sur Queneau, Michaux ou Orwell. Il y a peu, c’est au thème stimulant de la curiosité qu’il consacrait un ouvrage régénérateur. Mais changement de cap cette fois avec un propos terriblement d’époque et combien douloureux : la folie dans ses variétés et telle qu’elle semble se répandre tout autour de nous.