Minuit dans le jardin du bien et du mal : pour Jessyca Sarmiento

Manifestation Justice pour Jessyca Sarmiento © Facebook Acceptess-T

Elle avait 38 ans, elle prenait des cours de français, elle adorait cuisiner, elle rêvait d’en faire son métier, une deuxième partie de vie avec petit restaurant tranquille quelque part en France, des spécialités péruviennes. Elle rêvait de quitter le bois de Boulogne, et elle s’en donnait les moyens. Ses amis disent qu’elle faisait tout pour s’en sortir, malgré les problèmes d’argent et les problèmes de santé. Au bois elle ne louait pas que son corps ou ses services, son attention, son temps et sa tendresse, oui tendresse, il est aussi question de ça, je pèse le mot, elle vendait les petits plats qu’elle avait cuisinés, ou elle les offrait à ses ami.e.s.

Elle avait une proche amie, Dina, 26 ans, comme elle Péruvienne transgenre, ce soir-là elles étaient arrivées au bois vers 21 heures, en général elles ne se quittaient pas.

Dina l’a vue monter dans la voiture d’un client, elle a vu la voiture démarrer, disparaître dans la nuit. Dina ne reverra plus son amie.

Vers 2h30, une autre voiture la percutait mortellement. Dans les journaux on dit : « percutée mortellement, acte délibéré. » On ment par omission. Elle a été écrasée. Elle était dans la ligne de mire des phares et ils ont accéléré, foncé dedans, roulé dessus, ils l’ont écrasée les barbares, les misérables, qu’ils soient maudits et ne trouvent jamais le repos.

Comme Pasolini sur la plage d’Ostie. Lui s’était fait rouler dessus avec sa propre voiture, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975. La femme qui avait retrouvé le corps du poète ce matin-là a dit qu’il ressemblait à « un tas de chiffons ». Il existe des photos, elles trainent sur le net, je les regarde, j’en suis malade, la nausée, le scandale de la mort est total, rien ne pourra réparer cela, pas même le temps.

Dina pleure : « Elle est morte de la pire des manières. »

À ce jour, aucun suspect n’a été interpellé.

Je répète : à ce jour, aucun suspect n’a été interpellé.

Dina et ses compañeras en majorité péruviennes manifestent, pleurent, prient, il y a du désespoir, un immense accablement, de la colère aussi.

Receuillement Justice pour Jessyca Sarmiento © Facebook Acceptess-T

Originaire de la province de Cañete, à une centaine de kilomètres au sud de Lima, Jessyca était arrivée en France en avril 2019, après plusieurs années de prostitution en Argentine. Au Bois, elle travaillait peu et une fois le loyer payé, elle envoyait le solde de son maigre butin à son demi-frère, dont la fille est également transgenre. C’est fou, je n’arrive pas à écrire « transgenre » sur le clavier, le correcteur automatique corrige à chaque fois et remplace par « transcende », je force, j’insiste, j’écris « transgenre ».

Normalement on vient en France ou en Europe pour vivre mieux, on vient en France parce qu’on fuit les difficultés de son pays natal et qu’on garde espoir, la vie peut être meilleure, elle le sera. À aucun moment on ne se dit que la France sera le pire des tombeaux. C’est pourtant ce qui était arrivé à Vanesa Campos Vasquez, 36 ans, tuée par balle en août 2018 dans ce même Bois de Boulogne.

Les dames du Bois de Boulogne.

Je me suis prostitué, moi aussi, il y a longtemps. C’est pas comparable bien sûr, mais c’est comparable. J’ai du mal à l’écrire parce qu’il y a la honte, parce qu’il y a que ça m’a nuit les quelques fois où ça s’est su, la méchanceté des gens… C’était il y a longtemps, entre 1997 et 2000, y’avait pas les applis à l’époque, y’avait que la rue, que le dehors. J’ai dû faire ça par fantasme, aussi, peut-être, je ne peux le nier, par curiosité aussi, soif d’expérience, peut-être, mais j’ai fait ça par faim, aussi, je passais à cette époque certaines nuits dans le parc des Buttes-Chaumont, j’allais me cacher dans un fourré avant la fermeture et j’essayais de trouver le sommeil. J’avais peur quand il y a avait la ronde du gardien avec les chiens, j’avais peur que les chiens me sentent, alors je ne bougeais plus, ne respirais plus, je faisais le mort, je l’étais. En journée j’allais voler de quoi manger au Monoprix avenue de Flandre, je taxais des clopes dans la rue aussi pour échanger quelques mots avec les gens, il y a des solitudes qui ne se voient pas sur les visages surtout quand ils sont jeunes, des solitudes qu’on ne soupçonne pas.

Je ne raconte pas ça parce que ça me plaît de revenir à moi, revenir à moi me fait souvent horreur. Je raconte ça parce que le Bois de Boulogne, et parce que le prénom Dina me fait penser à un autre prénom : Lena.

En tant que garçon je n’étais pas exactement au Bois de Boulogne, ça se passait plutôt Porte Dauphine, dans les rues en étoile qui partent de la Place Dauphine. Une nuit j’ai été agressé assez violemment par la « concurrence », c’était un petit groupe de Yougos, avec quelques mineurs parmi eux, avec de l’alcool, de la drogue. Je perdis connaissance, ils s’y étaient mis à plusieurs. C’est une voix délicieuse qui me réveilla, Hé, bogosse, qu’est-ce que tu fais là ? Elle s’appelait Lena, elle avait peut-être 60 ans mais elle disait 40 ou bien : « ça ne te regarde pas, baby ». Un personnage d’un film d’Almodovar, cette Lena. Elle m’a sauvé, elle m’a emmené aux urgences, il faut imaginer la scène, Lena s’habillait comme si chaque soir c’était les Oscars.
Cette nuit-là après l’hôpital elle m’a fait entrer dans son camion, j’y ai dormi. A cause de toi je perds mon lieu de travail ! Allez, tu me rembourseras avec ta prochaine passe, on avait ri même si ça me faisait mal de rire, à cause des hématomes. Léna n’a jamais voulu que je la rembourse, alors je l’ai invitée au restaurant, Chez Michou à Pigalle, on avait tant rigolé cette nuit-là, elle avait mille histoires.

Chaque soir ou chaque nuit j’allais prendre un café ou fumer une clope avec elle, ma nouvelle madre, on se donnait des nouvelles de la vie comme elle va et ne va pas dans notre jungle, c’est une grande famille qui survit là, dès que le soleil se couche, même si les espèces sont différentes c’est une famille. J’ai revu les Yougos, je dis à Lena, je ne sais pas pourquoi ils ne sont pas venus vers moi, ils sont restés dans leur rue à eux, la rue des Belles-Feuilles, y’a des noms qui ne s’inventent pas. Et Lena de me répondre : Qu’est-ce que tu crois ? Que t’es pas protégé maintenant ? j’ai parlé de ton cas à certaines copines, t’en fais pas, les Yougos viendront plus t’embêter.

Depuis ce jour l’ange Gabriel a pour moi le visage d’une grande dame à la grande noblesse, Lena du Bois de Boulogne.

Ensuite j’ai eu de la chance, sinon je ne serai pas là à écrire ce texte. Un soir une voiture s’est arrêtée et c’était quelqu’un de bien, qui m’a aidé à sortir de là, il a tout fait pour que je m’en sorte. Il a payé le cours Florent, m’a trouvé une chambre de bonne, m’a offert des livres, m’a présenté certaines personnes. Je n’ai revu Lena qu’une seule fois. Chez une de ces personnes rencontrées grâce à mon sauveur, lors d’un dîner tout ce qu’il y a de plus parisien chic, grand appartement sur la Tour Eiffel… comme je voyais que ces gens avaient tout et même plus, j’ai volé un briquet de marque Dupont en finition or jaune. Je l’ai offert à Lena, ça lui a beaucoup plu. Quand nous nous sommes quittés ce soir-là elle m’a quand même dit : merci pour le briquet, mais la prochaine fois tu essaies de m’offrir autre chose que quelque chose de volé… Lena, si vous voulez vous rendre compte, c’est Lady Chablis Deveau dans Midnight in the Garden of Good and Evil, le film de Clint Eastwood. Mêmes attitudes, même type d’humour et de fierté mais aussi même traits du visage et peau hâlée. Minuit au bois de Boulogne, dans le jardin du bien et du mal, c’est ça. Y’a des gens qui ne sont pas des gens, ils sont des phénomènes et c’est un privilège que de les rencontrer.

J’ai perdu la trace de Lena, on m’a dit qu’elle serait morte, je n’en sais pas plus. Ces stars-là brillent comme toutes les étoiles mais dans des nuits plus difficiles, moins accessibles que nos nuits de tous les jours, elles s’en sont pas moins étoiles, et stars. Il ne faut pas qu’elles meurent écrasées, il ne faut pas.

A ce jour, aucun suspect n’a été interpellé.

Je reviens à elle, l’amie de Dina, qui aurait pu être l’amie de Vanesa ou l’amie de Lena ou mon amie, elle s’appellait Jessyca Sarmiento. Quel beau nom ! Un nom de star que Jessyca Sarmiento : et l’Oscar de la meilleure actrice est attribué à Jessyca Sarmiento ! Nous ne sommes pas que des personnes, nous sommes des lieux, des langues, des corps et des histoires de corps, nous sommes des sexes, des économies et des époques, nous sommes des lignes de fuites et des héritages et des politiques. Si Jessyca était née un premier juin en 1926, à Los Angeles, elle aurait pu s’appeler Norma Jean Mortensen, ou Norma Jean Baker selon le certificat de baptême, puis plus tard, les cheveux décolorés, elle aurait pu s’appeler Marilyn Monroe. Marilyn qui voulait être une bonne actrice, Jessyca qui voulait être une bonne cuisinière.

Jessyca Sarmiento © Facebook Acceptess-T

Jessyca avait aussi sa Lena, sa madre, elle s’appelle Brenda, 41 ans, Brenda avait aidé Jessyca à venir en France et l’avait accueilli chez elle, à Colombes dans les Hauts-de-Seine. Brenda lui avait prêté de l’argent pour le billet d’avion et Jessyca avait remboursé. Après deux violentes agressions au Bois de Boulogne, Brenda a choisi l’Allemagne pour se prostituer… Alors de loin, de l’extérieur, depuis les ministères ou l’Assemblée, ces agissements peuvent ressembler à des réseaux ou du proxénétisme, il n’en est rien, ce qui se passe s’appelle solidarité et amitié, fraternité, sororité.

Jessyca Sarmiento

Je regarde le visage. Le faux blond des cheveux, les lèvres pulpeuses dessinées au crayon, les yeux étirés de noir, de mascara, les yeux bleu charbon et les paupières irisées bleutées, blanc de nacre et violine, les lèvres qui brillent et sourient. Jessyca Sarmiento n’aurait jamais dû être là à ce moment-là dans ce jardin-là. Cette voiture n’aurait jamais dû exister et surtout son conducteur, ses occupants s’ils étaient plusieurs, ils n’auraient jamais dû exister.

Mais voilà, elle y était, et c’est politique, bien entendu. La pénalisation des clients depuis 2016 est responsable selon plusieurs associations (dont Acceptess-T et Act Up) de l’augmentation des violences contre les travailleuses du sexe contraintes d’exercer dans des coins de plus en plus reculés à l’abri des contrôles de police. Le diable est dans les détails. C’est le problème des politiques à courte vue : ça croit bien faire, ça tue ! Les politiques ne règlent pas le problème, ils l’éloignent, le dérobent aux regards. Alors on ne voit rien, donc tout va bien, jusqu’à qu’il y ait un mort, une morte de plus.

Aujourd’hui, et parce qu’il y aura une prochaine Jessyca comme il y avait eu une Vanesa, la seule chose qu’on peut faire est de ne pas se taire. Il faut parler de ces femmes et de ces hommes du bois, des bois de Boulogne ou de Vincennes mais aussi de tous les « bois » européens où des Lena, des Brenda, des Vanessa et des Jessyca ont travaillé. Sauvage, les sauvages, la vie sauvage, le film Sauvage.

Donc à mort le silence !

Je pense à Act up dont la devise est Silence = Mort

Silencio = Muerte !

L’Inter-LGBT et le Syndicat du travail sexuel (Strass) estiment à une dizaine le nombre de travailleuses du sexe tuées en France sur les six derniers mois.

10 Jessyca et Vanesa.

Reste le dégoût, et la tristesse, et la colère devant tant de gâchis. Je n’ose imaginer ce qu’ils ont pensé en appuyant sur l’accélérateur, ils allaient écraser la beauté.

Reste le malheur, la tragédie, le plus jamais, la rage. Giovanna Rincon, directrice générale d’Acceptess-T rappelle que Jessyca faisait tout pour s’en sortir, elle apprenait le français et on parlait d’elle comme d’une élève moteur, elle préparait son recours contre l’obligation de quitter le territoire français (OQTF) qui lui avait été notifiée en août 2019, elle était suivie par un psychologue. Elle était très discrète mais très volontaire, témoigne son professeur Rémi Vibert. Tous ses rêves se sont arrêtés là. Et avec les siens les nôtres.

C’est con mais je ne me dis que Jessyca a peut-être retrouvé Vanesa, Lena, Marilyn et Pier Paolo, c’est con mais je me dis que Jessyca a cuisiné et qu’ils sont tous ensemble, ils rient et se régalent. On ne le sait pas mais la cuisine péruvienne est la plus diversifiée du monde, elle compte près de 500 recettes. La cuisine de la Sella – la Jungle, la cuisine de la Sierra – la Montagne, la cuisine de Lima, la cuisine de la Costa – la Côte. Et ils boivent du Pisco, un alcool de raisin. C’est con d’imaginer ça, c’est pathétique. Mais c’est encore plus con d’imaginer qu’il n’y a rien, rien qu’on corps écrasé par une voiture qui lui fonce dessus.

La rage, la rabbia.
Pier Paolo Pasolini

« Du monde antique et du monde futur
il n’était resté que la beauté, et toi,
pauvre petite sœur cadette,
celle qui court derrière ses frères aînés,
qui rit et qui pleure avec eux, pour les imiter,
qui porte leurs écharpes,
qui touche, sans être vue, leurs livres, leurs canifs,

toi, petite sœur cadette,
tu portais cette beauté sur toi humblement,
et ton âme de fille de petites gens,
tu n’as jamais su que tu l’avais,
car sans cela ce n’aurait pas été de la beauté.
Elle a disparu, comme des poussières d’or.

Le monde te l’a apprise.
Ta beauté est ainsi devenue sienne.

Du stupide monde antique
et du féroce monde futur
il était resté une beauté qui n’avait pas honte
de faire allusion aux petits seins de la sœurette,
à son petit ventre si facilement nu.
Et voilà pourquoi c’était de la beauté, celle-là même
qu’ont les douces mendiantes de couleur,
les bohémiennes, les filles de commerçants
lauréates aux concours de Miami ou de Rome.
Elle a disparu, comme une colombe d’or.

Le monde te l’a apprise,
et ainsi ta beauté ne fut plus de la beauté.

Mais tu continuais à être une enfant,
sotte comme l’Antiquité, cruelle comme le futur,
et entre toi et ta beauté possédée par le pouvoir
se mit toute la stupidité et la cruauté du présent.
Tu la portais toujours en toi, comme un sourire au milieu des larmes,
impudique par passivité, indécente par obéissance.
L’obéissance requiert beaucoup de larmes avalées.
Se donner aux autres,
trop joyeux regards, qui demandent leur pitié.
Elle a disparu, comme une blanche colombe d’or.
Ta beauté réchappée au monde antique,
demandée par le monde futur, possédée
par le monde présent, devint ainsi un mal.

Maintenant, les grands frères se retournent enfin,
cessent un moment leurs maudits jeux,
sortent de leur inexorable distraction,
et se demandent : « Est-il possible que Marilyn,
la petite Marilyn, nous ait indiqué le chemin ? »

Maintenant c’est toi, la première, toi la sœur cadette,
celle qui ne compte pour rien, pauvre petite, avec son sourire,
c’est toi la première, au-delà des portes du monde
abandonné à son destin de mort. »

Manifestation Justice pour Jessyca Sarmiento © Facebook Acceptess-T