Lina Ben Mhenni : Décès d’une blogueuse, engagement et intervention

Lina Ben Mhenni, autrice du célèbre blog A Tunisian Girl, en 2013. © Fethi Belaid / AFP

Née le 22 mai 1983, Lina Ben Mhenni est décédée le 27 janvier 2020. La Tunisie a perdu avec elle une des ses actrices les plus déterminées et les plus infatigables.
Elle avait  reçu, à Bonn, le Prix du Meilleur Blog 2011 lors de la septième édition du grand concours international des blogs, les BOB’s, organisé par la radio-télévision allemande Deutsche Weil. Issue d’une famille de militants de gauche, elle a précédé le grand mouvement de 2011 en défendant, en 2008, le mouvement social du bassin minier de Gafsa. Elle fut l’une des premières blogueuses à se rendre à Sidi Bouzid après l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi. Elle enseignait à l’université de Tunis. Elle a participé à deux collectifs, l’un littéraire et l’autre sociopolitique : une nouvelle dans un ensemble et une participation à la présentation de mouvements féministes ailleurs qu’en Europe. Dans Le Monde Afrique, on peut lire : « Lina était une voix libre, une militante infatigable et défenseuse des libertés et de la démocratie avant et après la révolution. Elle a lutté avec courage et détermination pour une société libre et juste » : c’est par ces mots que l’ONG tunisienne Al Bawsala a rendu hommage à la Tunisienne Lina Ben Mhenni, autrice du célèbre blog, A Tunisian Girl, morte lundi à l’âge de 36 ans des suites d’une longue maladie ».

Pour lui rendre hommage, il m’a semblé que le plus naturel était de revenir sur cet écrit, Tunisian Girl qu’il faut lire et relire… et de le replacer dans le moment où il paraît, avec d’autres écrits de femmes en Tunisie. Ce rapide rappel permet aussi de s’interroger sur la portée de l’intervention écrite en période révolutionnaire.

Blog et internet… pour le meilleur et pour le pire ! Dans son cas, ce fut le meilleur. Notre propos se veut une amorce de réflexion sur une expression engagée, autre que littéraire, autour du genre qu’est la chronique donnant, sur des sujets sociétaux et politiques brûlants, une représentation « du dedans » des pays du Maghreb.

Car la même année, Kmar Bendana, historienne, publie une sélection de ses « blogs » de l’année. Pour Lina Ben Mhenni, le blog est son canal choisi et revendiqué d’expression, pour l’autre, plus âgée, c’est une voie inédite. Elles ont inauguré ou intensifié leur pratique d’écriture en langue française – sans renoncer à la pratique d’autres langues, l’arabe et l’anglais –, pour rendre compte d’un événement totalement inédit, ces fameux printemps arabes de façon générale, et, au cœur de leurs textes, le redimensionnement du combat des femmes. Quelques mois après ces deux publications, deux autres livres ont paru qu’on ne peut laisser de côté : publications de deux écrivaines confirmées, Tunisie, carnets d’incertitude de Cécile Oumhani et Tunisie. Questions à mon pays d’Emna Belhaj Yahia.

Tunisian Girl revendique un usage militant, sans adhésion à un parti, si ce n’est à la communauté des blogueurs. Lina Ben Mhenni réaffirme, au seuil des extraits de son journal d’après 2011, son statut de « blogueuse » auquel elle ne renoncera pas. Elle détaille les actions qui ont mis l’étincelle à la contestation tunisienne et ont poussé le « dictateur président » à fuir. Ce journal a un double objectif : redonner les faits qui, selon elle, ont permis de sortir de la dictature grâce à l’action des blogueurs ; réaffirmer, après quelques mois de pratique de la liberté, sa volonté de rester ce qu’elle est : « Je suis un électron libre, et je veux le rester. Depuis que j’ai commencé à être active sur Internet, on me dit que ce n’est pas normal que je n’entre pas dans un parti politique ».

Or son expérience lui a montré que les partis politiques sont une structure dépassée car ils ne se dissocient pas du pouvoir tel qu’il a toujours été exercé. Elle refuse l’embrigadement, les limites, les protocoles : les blogueurs du cyberespace sont en quelque sorte les sentinelles vigilantes des dérives totalitaires. Ils sont l’incarnation de la liberté d’expression qui, seule, peut garantir la démocratie. Dans cette bataille, si parfois et comme en passant, est posée la question du devenir des femmes, elle n’est pas du tout une question centrale et décisive pour Tunisian girl qui prône une lutte commune pour les Droits de l’Homme.

Kmar Bendana, l’aînée, dans ses « Lectures de transition » apprécie ce blog comme « une expérience civique » et présente le court texte de L. Ben Mhenni ainsi : « Expression d’une jeunesse qui se proclame libre des luttes partisanes et rejette les anciens leaderships, l’ouvrage augure peut-être d’une nouvelle forme d’action politique qui remet en question l’idée répandue sur l’apolitisme de la jeunesse tunisienne actuelle. Empruntant les modes d’expression de l’époque (l’auteur raconte comment elle découvre le blogging par internet), la jeune génération investit la blogosphère, entre autres parce que cet espace nouveau lui permet de déjouer les bonnes vieilles méthodes de surveillance […] On parle de deux millions et demi d’internautes tunisiens, leur nombre aurait doublé depuis le 14 janvier 2011 ».

Pour sa part, l’historienne explique dans son texte introductif, « Faire le pas », le cheminement rapide qui a déclenché, dès les premiers événements qui la surprennent et la laissent désemparée, le besoin d’écrire et la sortie publique de cette écriture de l’immédiat : « J’ai rédigé le premier papier au lendemain de la réunion syndicale organisée avec la réouverture de la Faculté des lettres de La Manouba, le 24 janvier. » Lisant le texte né de ses notes à sa fille, celle-ci lui en trouve le titre, « Pour que d’autres Bouazizi soient épargnés » et lui conseille de le mettre sur une page Facebook. Réticente, elle l’envoie à La Presse de Tunisie. Les réactions nombreuses qu’il suscite l’encouragent à poursuivre et, comme elle le dit, il lui faut encore quelques mois pour qu’elle décide d’ouvrir un blog en juin au bout du 5e ou 6e article : « Alors que j’avais commencé par observer ce qui m’entourait, j’ai imperceptiblement pris la posture d’essayer de capter si, dans la situation en train de se dérouler, l’histoire et la culture pouvaient avoir un sens, un rôle, une action quelconque ».

L’usage du blog est très différent de celui d’une blogueuse pure et dure ! Habituer à écrire dans la perspective d’une réception différée d’une contribution universitaire, Kmar Bendana prend conscience que l’accélération de l’Histoire ne permet pas, avec les moyens classiques de communication de l’écrit, de participer à l’Histoire en marche. Écrire dans l’instantanéité de l’événement – ou presque – est le but nouveau qu’elle se fixe. Elle ne renonce pas à faire partager ses lectures mais ce qui la préoccupe surtout, c’est de partager ses analyses et ses désarrois avec le plus grand nombre, dans des délais raccourcis. Elle éprouve néanmoins le besoin de constituer en ouvrage certaines de ces chroniques de l’immédiat, en une reconstitution de l’année 2011 dont la 4e de couverture dit que c’est « une lecture personnelle d’une réalité nouvelle, survenue avec une violence imprévue ».

Au cœur des deux démarches d’écriture, on constate le même souci de l’immédiateté, de la mise à disposition du lecteur et de l’efficacité. Or, la première efficacité est celle de l’outil de communication, ici, le français. Aucune d’elle ne perd de temps à revenir sur le sempiternel débat, « faut-il ou non écrire en français ? ». Elles naviguent d’une langue à l’autre ; elles sont à l’heure de l’échange planétaire et se mettent en dehors des frilosités des discours identitaires. On notera simplement à ce sujet, l’indication de Kmar Bendana : « la publication des versions arabes de deux de ces textes, demandées par les revues Transeuropéennes et Naqd (…) élargissent l’audience de cette chronique. » Le plurilinguisme est vu comme un plus et non comme un duel ou comme une guerre des langues. Le véritable apport est le contenu des textes.

Une analyse stylistique des textes montre que si on a des écritures claires et directes et un usage de la langue maîtrisé, on ne peut parler d’effets personnels de style ou de recherche de subtilités métaphoriques. Les auteures affichent un bien écrire dont l’objectif est de rendre la lecture plus efficace, de mettre en quelque sorte la fonction poétique du langage au service de la fonction d’interpellation et de conviction.

Elles recherchent une efficacité associée à la brièveté selon le schéma : le fait, son analyse, sa portée. L’anecdote est privilégiée car elle illustre et parle au lecteur et donne un goût d’authenticité du type, « c’est bien arrivé à quelqu’un », « je l’ai observé ». Elles sortent ainsi l’anecdote de son côté accessoire, pour en faire le révélateur de l’intérêt général.

Le français, dominant dans ces textes, côtoie les autres langues de façon particulière chez chacune d’entre elles : le titre de la plaquette de Lina Ben Mhenni en trois langues en est un exemple éloquent. Lorsqu’il y a traduction vers l’arabe ou l’anglais, il y a redoublement de l’impact des idées puisque l’éventail des lecteurs s’élargit. Mais on peut penser que l’usage dominant du français participe à l’internationalisation de leurs « tribunes » qui entendent donner le point de vue de l’intérieur pour contrer des interprétations biaisées des médias étrangers.

Ainsi ce type de texte montre un usage choisi, délibéré et décomplexé du français, un moyen de communication beaucoup plus qu’une marque d’identification. La blogueuse et la chroniqueuse utilisent volontiers leurs propres impressions pour capter leur interlocuteur selon le schéma bien connu qui veut que le « je » qui s’affiche interpelle mieux le « tu » qui lit.

L’objectif n’est pas de chanter l’émergence d’une parole libre mais d’observer, de comprendre et de réfléchir au comment participer. Ainsi des envolées lyriques de Lina Ben Mhenni : « Notre combat s’est internationalisé, des cybernautes de partout avaient les yeux tournés vers la Tunisie, vers nos actions. Les Anonymous, un groupe de cyberpirates internationaux, nous livrèrent un beau cadeau le 2 janvier 2011 au soir, en débarquant sur le Net précédés d’une lettre d’avertissement postée sur leur site à l’attention du gouvernement tunisien. La lettre portrait ce titre « Opération vengeance » surmonté d’un bateau de flibustier battant pavillon à tête de mort et ce petit refrain pour finir : « Nous sommes les Anonymes ; les avatars en colère de la liberté d’expression ; nous sommes le système immunitaire de la démocratie » ».

Ou encore : « Quelle route nous avions parcourue avec nos écrans, nos blogs, nos réseaux sociaux pour seules armes ! Quelle route, oui, depuis mon blog Nightclubbeuse, qui était devenu un moment Crazy thoughts, puis que j’avais rebaptisé Tunisian Girl, suite à une discussion avec un ami mauritanien, en 2009, pendant le deuxième Meeting des blogueurs arabes à Beyrouth ! »

On ne peut ni négliger ni idéaliser ces nouvelles formes de « mondialisation » de la communication et des luttes sociales et les gouvernements le savent bien, qui les surveillent de près. Si la guerre virtuelle a mis en avant Lina Ben Mhenni, les réflexions qu’elle livre ne manifestent pas une focalisation sur la question des femmes, même si, lorsque cela s’impose, à tel ou tel moment, il y est fait allusion. En revanche, pour Kmar Bendana, c’est une question plus centrale. Dans un article d’août 2012, elle pose la question d’un « Féminisme en transition ? », donnant son analyse d’historienne sur le vote de la commission Droits et Libertés, à propos de la notion de « complémentarité » des deux sexes.

Un autre exemple est notable et met en avant la poursuite de l’action de la blogueuse après l’édition de son carnet. Le 1er août 2013, Lina Ben Mhenni lance un des premiers tweets pour annoncer la libération d’Amina Sboui. Présidente du comité de soutien de la Femen tunisienne, elle a été, en bonne blogueuse, très active : « Nous avons décidé de mobiliser large pour sortir Amina de sa prison », a-t-elle assuré lors d’une conférence de presse tenue par le comité de soutien d’Amina Sboui, le 18 juillet, au local du Syndicat National des Journalistes Tunisiens. Elle précise qu’« après avoir usé de tous les moyens pacifiques, les mouvements de protestation pour soutenir Amina pourraient connaître une escalade dans les prochains jours, ajoutant que les fausses accusations portées contre Amina pourraient prolonger le délai de sa détention à 14 mois ou plus et constituent une atteinte à la liberté d’expression. » Il y a bien là des prises de position et des actions.

Kmar Bendana réagit, quant à elle, sur son blog, le 18 juin 2013, en précisant que son  texte est inspiré « par la position et les mots d’Hélé Béji [Le Monde du 16-17 juin 2013, « Amina, l’histoire en marche »], dont l’écriture et la vision font écho à ce qu’elle pense « d’une « affaire » très importante pour la signification et les suites de la « Révolution tunisienne » ». Elle réfléchit à cette mise en avant du corps, avec une appréciation légèrement différente : « nous sommes devant une expression nouvelle et désespérée qui rejoint un combat de fond, qui concerne le monde entier, celui du corps de la femme      e lieu de péché et objet de possession. » Il faut soutenir Amina pour « minimiser » les risques qu’elle encourt, même si le message qu’elle lance est ambigu.

Kmar Bendana poursuit son travail d’analyse dans divers domaines de l’actualité, dans son carnet de recherche.  Le 31 janvier 2020, elle rend compte d’un film algérien de 2019, Nar de Mariem Achour Bouakkaz, projeté durant les manifestations pour le 20e anniversaire de l’Université de la Manouba. Elle conclut, dans une perspective maghrébine : « Les prémices du hirak algérien sont réunies dans ces témoignages de survivants et de proches. Les immolations se poursuivant par centaines, voir Nar a plus d’une portée : celle d’approcher par le bas les soulèvements – que la Tunisie a inaugurés le 17 décembre 2010 – et de donner à comprendre ces décisions de s’embraser pour interpeller contre l’injustice, briser le mépris et dénoncer le manque de liberté ».

L’immédiateté ne peut faire oublier les apports antérieurs qui ont aussi pris le pari de l’efficacité et de la brièveté sans céder à la facilité. On peut penser à l’ouvrage de 2007 de Sophie Bessis, Les Arabes, les femmes, la liberté, pour mieux cerner l’apport de nos deux blogueuses-chroniqueuses puisqu’elle aussi, sans mettre de côté l’érudition, optait pour une démonstration ramassée et simplifiée dans le but, sans doute, de toucher un plus large public. Distinguant un modernisme sans modernité, Sophie Bessis sortait le débat de l’opposition binaire tradition ≠ modernité qui ne correspond plus à l’évolution des sociétés arabes, en avançant l’idée d’une réinvention de la tradition en empruntant des éléments de l’actuel, instaurant : « Une tradition « récente », cet oxymore résumant une partie des contradictions que connaît aujourd’hui le monde arabe. Tout cela fabrique un monde moderne, non pas gagné à la modernité, mais situé dans la contemporanéité, ayant intégré les codes et les outils de cette dernière et revendiquant officiellement, à quelques rares exceptions près, son inscription dans l’actuel ».

En cinquante ans, les femmes se sont rendues visibles dans l’espace public même si la rue est encore le domaine des hommes ; conjointement, elles ont lâché sur leur revendication d’égalité dans les sphères publiques et privées, gagnant sur d’autres terrains qu’on ne peut plus nier. Dans le face à face entre les sociétés arabes (« l’Orient ») et les sociétés occidentales, la femme est un enjeu, comme elle le fut du temps des colonisations où chaque camp faisait de son inscription dans son discours, la pierre de touche de son argumentation. Mais « Ce qui différencie les deux époques, c’est qu’elles sont, plus qu’avant, les actrices des luttes qui se livrent, et n’entendent plus en laisser le monopole aux hommes des deux bords. Et le voile encore, au centre de la bataille, est vu ici comme la preuve infamante de l’antique arriération, là, comme l’ultime ligne de défense d’une identité plus menacée que jamais, et dont le statut des femmes reste la meilleure mesure ».

Dans ce sillage, on peut évoquer deux « chroniqueuses » à leur manière : ce sont deux écrivaines confirmées dont les fictions ont interpellé, sans que ce soit leur objectif premier, la société tunisienne à différentes étapes depuis l’indépendance. On retrouve immédiatement la musique de leur style et leur manière de procéder à l’interpellation du réel dans l’écriture.

La musique de Cécile Oumhani est poétique et ses Tunisie, Carnets d’incertitude ne dérogent pas à cette dominante. Courts extraits qui se succèdent chronologiquement de décembre 2010 à août 2013, ils reprennent, nous a-t-il semblé dès notre première lecture, des notes prises au jour le jour dans la brûlant de l’événement ou, pour reprendre un titre à A. Laâbi, dans « la brûlure des interrogations ». Mais également, on sent une réorganisation. Ainsi, le seul moment où la chronologie n’est pas respectée, c’est au début de l’ouvrage : « décembre 2010 – Juin 1976 – La première visite après une très longue absence » dont on saura qu’elle a lieu en octobre 2010. On lit ici la volonté de Cécile Oumhani d’ordonner ses Carnets en fonction d’une trajectoire personnelle, du vécu intime d’une expérience nationale sous le signe d’un départ douloureux en 1976 et d’un retour difficile par étapes. Entre l’énonciatrice et la Tunisie, à travers proches et amis, c’est la distance de l’exil, qui donne à la fois, frustration – ne pas être sur place pour vivre les événements – et lucidité d’une certaine façon.

L’immédiateté se conjugue avec la réorganisation et la distance pour offrir au lecteur une méditation poétique. On constate aussi que, comme pour les écrits vus précédemment, la langue d’écriture n’est pas un problème puisque, comme toujours, l’écrivaine peut passer de l’anglais au français.

La musique d’Emna Belhaj Yahia est plus philosophique. En cinq chapitres, elle traite de différentes questions qui renvoient peu aux événements 2011-2013 comme les autres textes étudiés. Elle suit un schéma repris les cinq fois : partir de quelque chose qui lui est arrivé ou qu’elle a observé et réfléchir, à la fois en diachronie et en synchronie à l’évolution du pays. Ainsi, par touches successives, elle nous livre le parcours d’une génération, la sienne. La première anecdote concerne son âge et le fameux fossé des générations : ouverture pour faire réfléchir à la Tunisie actuelle. La seconde, ce qu’elle nomme « la scène fondatrice », dans les années soixante, est particulièrement éloquente : jeune étudiante, heureuse à Paris dans un milieu révolutionnaire où elle se mouvait comme un poisson dans l’eau, elle déambule au boulevard Saint Michel avec copains et copines ; tout à coup en sens inverse, elle voit arrivées une cousine de sa mère et sa fille en train de faire du lèche-vitrine… Panique à bord, affolée, elle traverse, rentre dans une boutique pour leur échapper. Bien entendu, elle s’interroge sur sa fuite : « Ce que tu n’as pas pu supporter et qui t’a fait fuir, c’est, de toute évidence, la rencontre de deux mondes différents, opposés, avec toi au milieu, ne sachant auquel tu appartenais, ou sachant plutôt que tu appartiens aux deux (…). L’échange n’est pas de mise, les passerelles absentes, le dialogue impossible ».

Elle fait alors une analyse tout en précision et en douceur des antagonismes et des négociations depuis l’indépendance dans la vie de chaque Tunisienne. Il est évident qu’on a ici un texte très concerté, très construit, refusant l’immédiateté de l’actualité comme fil directeur à suivre, sans la contourner pourtant mais jouant le jeu de séquences autobiographiques pour entrer résolument dans les contradictions du « printemps » tunisien, embrassé sur le long terme.

Dans ses Essais critiques, en 1964, Roland Barthes montrait que « la parole est un pouvoir » et même si son texte est très ancré dans l’histoire française et dans la masculinité, il n’est pas sans intérêt pour ces paroles et écriture que nous venons d’évoquer. Ce pouvoir de la parole et de l’écriture n’est pas dévolu aux seuls « hommes » et aux seuls écrivains ! Et dans cet article, il introduit sa fameuse distinction entre écrivains et écrivants. C’est dans cette seconde catégorie que l’on pourrait classer les textes évoqués qui ont pour objectif de témoigner, d’expliquer, d’enseigner : « Même si l’écrivant apporte quelque attention à l’écriture, ce soin n’est jamais ontologique […] Il considère que sa parole met fin à une ambiguïté du monde, institue une explication irréversible (même s’il l’admet provisoire), ou une information incontestable (même s’il se veut modeste enseignant). […]  La fonction de l’écrivant, c’est de dire en toute occasion et sans retard ce qu’il pense ; et cette fonction suffit, pense-t-il, à le justifier ; d’où l’aspect critique, urgente, de la parole écrivante ».

Des révolutions ou bouleversements sociétaux pouvaient faire naître cette urgence du dire et c’est notre façon de rendre hommage à cette Tunisian Girl qui nous quitte trop tôt mais qui laisse une parole, une démarche et des écrits qu’on ne peut effacer. Il oblige aussi à réfléchir à la portée et à l’efficacité d’un mode d’expression inédit de notre temps avec cette entrée en force des femmes dans la parole écrivante à un moment crucial de l’histoire de la Tunisie et de celle du monde arabe. L’écriture se fait action et entend participer à l’avancée des idées et des événements.

On sait que les rites sont les moments où l’innovation est la plus délicate à imposer : or les obsèques de la blogeuse ont été autres, comme le rappelle Arezki Metref dans sa chronique, publiée dans Le Soir d’Algérie, le 2 février 2020 : « C’est un fait sans précédent dans le monde… musulman. Le décès de la blogueuse tunisienne défenseure des droits de l’Homme, Lina Ben M’henni, à 36 ans d’une maladie auto-immune, a créé un choc. Icône de la révolution et symbole de la cyber-dissidence, elle s’est fait connaître par son ferme engagement contre le régime de Ben Ali.
Sa disparition à la fleur de l’âge, comme on dit si banalement, est un signe que rien ne peut arrêter cette jeunesse protestataire qui ne veut plus des systèmes despotiques vermoulus. Rien ne les arrête, sauf la mort. La détermination de Lina Ben M’henni, sa présence à toutes les manifestations, le travail colossal et courageux d’éveil qu’elle menait à travers son blog, tout cela a rendu son image emblématique et présente. Des centaines de personnes ont montré leur attachement à cette jeune femme à la silhouette frêle et au regard déterminé en assistant à son enterrement. Le président de la République nouvellement élu, Kaïs Saïed, a rendu hommage à cette combattante qui était sur tous les fronts des droits et de la liberté : « Il y a des femmes en Tunisie qui ont écrit l’Histoire, et qui ont milité avec sincérité ».
Le plus impressionnant est que ce sont des femmes qui ont porté le cercueil de Lina Ben M’henni. Une première. Et aussi que c’est une femme qui a prononcé l’oraison funèbre 
».

Lina Ben Mhenni, Tunisian Girl. Blogueuse pour un printemps arabe, Montpellier, Indigène éditions, 2011.

• Emna Belhaj Yahia, Tunisie – Questions à mon pays, Tunis, éd. Déméter et éd. de l’Aube, 2014.
• Kmar Bendana, Chronique d’une transition, textes de l’année 2011 réunis en ouvrage sous ce titre, Tunis, Script éditions, 2011.
• Sophie Bessis, Les Arabes, les femmes, la liberté, Paris, Albin Michel, 2007.
• Cécile Oumhani, Tunisie, carnets d’incertitude, Tunis, éd. Elyzad, 2013.

Lina Ben Mhenni, autrice du célèbre blog A Tunisian Girl, en 2013 © Fethi Belaid / AFP