Billet proustien (23) : La danse seins contre seins

Familières ou non d’un Marcel très présent, quelques jeunes files se divertissent au petit Casino du bord de mer : l’une officie au piano pendant qu’Andrée et Albertine valsent ensemble sans que s’en inquiète le jeune homme que charme leur aisance. Mais que fait là le docteur Cottard qui se permet de porter jugement sur la conduite des filles en médecin comme en père. Et cela sans égard pour le fait que les deux demoiselles sont des amies du garçon : « Oui, mais les parents sont bien imprudents qui laissent leurs filles prendre de pareilles habitudes. Je ne permettrais certainement pas aux miennes de venir ici. Sont-elles jolies au moins ? »

À quoi cet affreux en a-t-il exactement ? Au fait que des femmes valsent entre elles ? À ce que leur danse a de voluptueux ? À la friction des deux poitrines l’une contre l’autre ? Écoutons le vilain censeur  auquel on a envie de dire : et alors ?

« “elles sont certainement au comble de la jouissance. On ne sait pas assez que c’est surtout par les seins que les femmes l’éprouvent. Et voyez, les leurs se touchent complètement.” »

À quoi Marcel ajoute son grain de sel pendant que les deux filles se détachent quelque peu l’une de l’autre en valsant toujours et en riant beaucoup, tout en narguant le médecin Albertine y va d’un rire pénétrant et profond qu’identifie trop bien le jeune homme. Là où le docteur parlait de jouissance, Marcel pointe une volupté cachée et, plus encore, un plaisir auquel il n’est pas associé :

« Mais Albertine avait l’air d’y montrer, de faire constater à Andrée quelque frémissement voluptueux et secret. Il sonnait comme les premiers ou les derniers accords d’une fête inconnue. »

Sur cette belle et mystérieuse formule, Marcel, plus meurtri qu’il n’y paraît, s’éloigne en compagnie d’un Cottard qui, lui, est aigri mais pour une autre raison. C’est qu’il vient de voir passer le docteur du Boulbon, son rival. Car lequel des deux se constituera en ce lieu de vilégiature la clientèle la plus huppée ? Et ainsi le récit de glisser d’observations érotiques à une question médiocrement sociale.

Sodome et Gomorrhe II, chap. II, Folio, p. 191-192.