Paul Auster : « Écrire un roman, c’est être victime d’un sortilège » (Une vie dans les mots)

« Personne ne peut dire d’où vient un livre et encore moins celui qui l’a écrit. Les livres naissent de l’ignorance, et s’ils continuent à vivre après avoir été écrits, ce n’est que dans la mesure où on ne peut les comprendre », soulignait Paul Auster dans Leviathan (1993), via son personnage Aaron.

La citation devient l’épigraphe du livre de conversations que l’écrivain américain a accepté de mener avec l’universitaire danoise Inge Siegumfeldt, manière de souligner le paradoxe, pour lui, de se plier à ce type d’exercice, à ce retour explicatif sur toutes ses œuvres, autobiographiques comme fictionnelles, de la Trilogie new-yorkaise (1987-1988) à Chronique d’hiver (2013) et Excursions dans la zone intérieure (2014). Et, disons-le tout de suite, ces entretiens sont à ce point passionnants que l’on en vient à regretter que les échanges se terminent avant 4321 qui a récemment signé le retour de l’écrivain à la fiction et s’offre comme l’un des plus beaux romans de son œuvre. Espérons donc une suite dans une décennie.

Paul Auster (Christine Marcandier, 2013)

Paul Auster est pourtant très rétif à l’exercice de l’autocommentaire visant à décrypter ses propres mécanismes d’écriture. La citation de Leviathan apparaît d’ailleurs trois fois dans le livre, Auster suggérant même, page 197, qu’elle devienne l’épigraphe du projet… cette récurrence est à la fois une mise en échec de l’aporie initiale, sous le signe du paradoxe qui est sans doute la notion centrale de l’œuvre d’Auster, et une mise en garde adressée à quiconque tenterait de demander à l’écrivain de lever une part du mystère quant à la genèse de ses livres. Je me souviens, alors que je le rencontrais en 2013 pour Chronique d’hiver lui avoir demandé en quoi Kafka avait pu marquer son imaginaire et si l’on pouvait articuler un lien entre ses propres longues déambulations dans New York et le personnage d’arpenteur de Kafka. Du tac au tac, il me répondit « you tell me »… et me voilà passant de celle qui pose des questions à celle qui y répond. Et ce n’est qu’après m’avoir entendu exposer l’influence de Kafka sur son œuvre qu’il consentit à me répondre, et dans le détail…

Paul Auster (Christine Marcandier, 2013)

Qu’on ne s’y méprenne pas : cette attitude de Paul Auster n’est pas celle de nombre d’auteurs américains qui vous rencontrent pour ce qui est ouvertement une séance de promotion et ne souhaitent pas surtout pas suggérer à d’éventuels lecteurs que leur livre serait très (trop) complexe en répondant à des questions précises sur leur manière d’écrire. En entretien, Paul Auster est là, attentif, souriant et il se prête de bonne grâce aux questions. Mais une part de doute, de modestie, de peur d’entrer dans la mécanique interne qui viendrait briser la magie, pour lui comme pour son lecteur, lui fait refuser toute explicitation trop intrusive. Vous pouvez commenter son œuvre comme bon vous semble, mais ne lui demandez pas de le faire à votre place. Comme il le dit dans l’entretien liminaire du livre (« Prologue. Éclaircir les choses »), il ne veut pas répondre aux questions « pourquoi » et « comment » mais peut entrer dans le « quoi », le « quand » et le « où »…

Précieuse est donc l’entrée qu’offre ce livre dans la genèse des œuvres de Paul Auster : l’écrivain commente longuement, précisément, le rapport que toutes entretiennent avec sa propre vie, il explicite ses lectures, ses inspirations. Ce sont trente années d’écriture qui se voient déployées dans ces entretiens qui se sont déroulés de novembre 2011 à novembre 2013. On y lit une part du « récit ininterrompu que nous nous faisons de nous-mêmes », comme le dit Auster de L’Invention de la solitude et l’exposé, précis, circonstancié de ce que l’écrivain nomme les « mécanismes de réalité », le rapport complexe et disjonctif de nos existences avec le hasard, la musique de leurs coïncidences, notre lutte pour une forme de libre-arbitre, le rapport que nos vies entretiennent aussi avec l’Histoire, la politique, les révolutions sociales et culturelles.

Lire ces conversations c’est aussi découvrir le point de vue d’un écrivain sur les mutations de la société américaine et ses politiques, des années 50 à aujourd’hui. C’est l’entendre déclarer que si, comme le dit le rabbin d’Au pays des choses dernières, « chaque Juif croit qu’il appartient à la dernière génération de Juifs », nous sommes entrés « dans un monde dans lequel chacun fera peut-être partie de la dernière génération » ; c’est pénétrer dans un réseau, celui qui se ramifie d’œuvres en œuvres, une véritable poétique du « collage narratif » avec des reprises (musicales) de scènes et de personnages de livres en livres, mais aussi depuis l’univers de Siri Hustvedt — ce que Paul Auster nomme si joliment un « mariage transfictionnel ».

Ce volume se lit donc comme un récit, de la première question malicieuse d’Inge Siegumfeldt — dans Sunset Park, Morris Heller note que « les écrivains ne devraient jamais parler à des journalistes. L’entretien est une forme littéraire dégradée qui ne sert à rien d’autre qu’à simplifier ce qui ne devrait jamais l’être » — aux échanges toujours plus riches sur un laboratoire d’écriture qui est aussi une forme de biographie intellectuelle. Les lecteurs fidèles de Paul Auster retrouvent les livres aimés et admirés, les voient éclairés autrement et n’ont qu’une envie : reprendre Moon Palace ou Au pays des choses dernières, replonger dans la magie de sa prose. Les lecteurs moins systématiques iront lire les textes, romans ou essais autobiographiques qu’ils ont ratés ; les autres (y en a-t-il ?) découvriront un auteur majeur, entreront dans une fabrique d’écriture, de la naissance d’un rapport longtemps contrarié au récit — Auster fut poète et traducteur — à une maturité doutant toujours d’elle-même puisque, comme Auster l’écrivait dès la Trilogie new-yorkaise, « l’histoire n’est pas dans les mots, elle est dans la lutte ».

Paul Auster, Une vie dans les mots. Conversations avec Inge B. Siegumfeldt (A Life in Words, 2017), entretiens traduits de l’anglais (USA) par Céline Curiol, Actes Sud, janvier 2020, 336 p., 23 € 80 — Lire un extrait

Le dossier Paul Auster sur Diacritik