Mathieu Riboulet : finir en bonté (Les Portes de Thèbes)

Mathieu Riboulet

« Car c’est là où je suis, là où se tient ce texte : entre les nouveaux morts et les anciens vivants, entre la vie qu’on eut et celle qu’on n’aura plus. Là exactement. » Tels sont les mots, vibrants et poignants, et bientôt ultimes qui viennent presque clore le splendide dernier livre de Mathieu Riboulet, Les Portes de Thèbes qui vient de paraître aux éditions Verdier.

Voilà ainsi presque deux ans que l’auteur nous a quittés, et voilà déjà, que pris dans la splendeur et la lumière de sa voix, il revient à nous, depuis ce récit qui, au crépuscule de sa vie emportée par un cancer, retrace les éclats de l’année deux mille quinze, redonne à voir les derniers instants de sa prose et dévoile les derniers instants impermanents de son existence trop tôt achevée.

Mathieu Riboulet a été, est et sera un de nos grands contemporains – c’est la première grande évidence qui déchire la lecture de ce dernier livre qui s’installe dans un moment comme post-mortem où l’auteur se sait finir, sait que cela va finir et où l’auteur tremble. Riboulet est ici aux rives et aux portes de la mort qui lentement lui ronge le corps, et il a peur. Il tremble de mal finir non sa vie mais son œuvre, de ne pouvoir, comme il le dit, finir en beauté tant il se sent guetté, par l’effondrement de la maladie, par l’éminent risque de « finir en laideur ». Finir ainsi en beauté serait ainsi l’intime visée de ce dernier texte – ou plutôt finir en bonté dans la grande et tendre douceur retrouvée des choses, non plus vécue comme menaces mais comme apaisement.

Car, dans Les Portes de Thèbes, l’heure est à trembler de peur et d’horreur. 2015, et le monde tremble. 2015, et on prend dates. 2015, et ce sont les attentats du 7, 8 et 9 janvier. 2015, et ce sont les massacres de masse du 13 novembre. Et Riboulet qui, à la lisière de ces portes de la Mort, se meurt, sentant l’horizon de sa mort individuelle se marier à celle, multiple et folle, de quantités presque indénombrables d’hommes et de femmes, en France mais aussi et surtout, en Syrie. Le monde s’embrase de tragédies collectives et Riboulet a peur : peur que sa mort qui vient, définitive, ne soit qu’un événement égoïste, un événement personnel le détournant de ce qui fore le monde pour bientôt le rendre inexistant. Il n’est pas le seul à mourir – d’autres meurent qui doivent rejoindre sa prose, l’habiter comme lui de leurs voix défuntes : comme si, aux Portes de Thèbes, il venait en Tirésias  mais devenant lui-même le coryphée de ces autres voix.

Cependant, Riboulet veut faire de son corps et plus précisément de sa voix l’écho de toutes celles qui, au même moment, font entendre leurs derniers souffles. L’écriture est un exercice qui ne connaît pas l’orgueil : le « je », en écriture, sera toujours une formule d’accueil du monde, une personne paradoxalement impersonnelle, jamais repliée sur elle-même mais l’outil grammatical de ce qui refuse le personnel, l’égotisme et le narcissisme : le « je » est une bonté.

Car telle est, décidément, l’ambition première et dernière des Portes de Thèbes : finir non en égotiste mais en altruiste, à savoir trouver la beauté dans le geste même d’écoute et d’accueil. Prêter son « Je » à la communauté ou savoir se prêter aux autres : telle est la loi d’écriture de Riboulet. Entre les deux, il y a « je » qui, menacé bientôt de n’être plus rien, cherchera bien plutôt à être tout, tous. En ce sens, les portes de Thèbes commencent à s’ouvrir quand le « je », en premier lieu, va devenir le lieu de la première ouverture. Car, pour Riboulet, la bonté, c’est l’aperture. La phrase de Riboulet est la littérature devenue aperture, accueil, douceur : la phrase qui sait tendre la main pour venir effleurer le vivant et le saluer. Et cette aperture se donne ici sous trois figures, trois formes qui s’essaiment dans l’écriture comme la promesse en pointillés d’une revie.

La bonté, c’est l’aperture à toute altérité, tout d’abord. Ce qu’il y a de plus troublant dans Les Portes de Thèbes, c’est combien, la mort venant et s’avançant à grandes lampées dans le corps de Riboulet, à mesure qu’elle déchire les organes, la vie se maintient à hauteur d’homme et bientôt de livre. Au seuil de la mort, la mort se retourne sur elle-même pour devenir l’occasion inouïe, folle et belle de prononcer à chaque instant la grande revenue de la vie. C’est peu de dire que ce livre est sensuel : c’est, guetté par la disparition, les dernières lueurs de sensualité. C’est le corps d’Hicham, c’est le corps réuni de 7 hommes à qui se donner dans la nuit syrienne, c’est le plaisir trouvé comme modalité de la fraternité. Sensualité, fraternité : comme deux mots à se tenir la main au fronton des œuvres de Riboulet. C’est l’instant de la mort, mais quand l’homme se retourne, il ne voit partout que vie vivante, sensualité désirante, beauté inachevante.

Chaque homme devient une figure : la ronde. Il s’ouvre à ceux qui viennent, trouvent la vie comme l’espace d’un dialogue désormais ininterrompable entre ceux qui meurent, ceux qui sont morts et ceux qui restent. La bonté est une écoute post-mortem. Car la bonté, et c’est là sa deuxième figure, serait peut-être aussi l’accueil et l’ouverture aux temps. Au seuil de la mort, il n’existe plus de diachronie nous dit Riboulet. Il existe une image, celle qui surgit, comme chez Benjamin, à l’instant du danger, comme une manière infinie de dialectique à l’arrêt, indéfiniment. Passé et présent se conjuguent devant le trou que sera le futur pour le mort. Tout coexiste et co-insiste dans une synchronie à visage d’éternité, de bonheur qui ne prend plus fin, d’étreintes dont personne ne se lasse. Il y a le voyage en Syrie, il y a le présent de la maladie qui se dérobe, il y a au début du siècle la mort du père, il y a le temps des attentats. Tous ces temps, pourtant si différents, se répondent pour dire que l’homme n’est jamais racine mais tourbillon.

Chaque homme devient là encore une figure : le tourbillon. Comme chez Didi-Huberman ou encore Benjamin, le tourbillon chez Riboulet est le refus absolu de se laisser assigner une identité quelconque. C’est une coalescence permanente de temps qui se chevauchent pour sauter les obstacles diachroniques. Le tourbillon, c’est ce vivant qui n’accepte pas de demeurer figé dans le temps, qui rend chaque époque lisible et visible à l’autre et qui pose qu’il faut être assez bon pour savoir ce qui ne se marie pas, bon pour tout accueillir comme dans un corps qui devient non le tombeau mais le passage vers un autre temps : démesurément post-mortem. Scellant ainsi que le second outil de la bonté serait avant tout la synesthésie des temps.

Enfin, la bonté, et c’est là sa troisième figure, c’est l’aperture de la voix même. Être bon dans la phrase, c’est savoir accueillir les mots là où ils sont inattendus, où, comme chacun, personne n’est vraiment à sa place. C’est peut-être aussi le sens de la syntaxe si latine de Mathieu Riboulet : elle veut réveiller le vivant dans la phrase, et elle fore des trous dans la phrase pleine. Elle dévoile des rejets, elle se fait enjambement, elle procède par rejets, contre-rejets : elle ne cesse littéralement de s’agiter pour que les mots se fassent entendre différemment et tout simplement se fasse entendre – comme si au seuil de s’éteindre et de ne plus pouvoir les dire, Riboulet cherchait à les faire retentir comme jamais. Et c’est peut-être cela la bonté syntaxique de Riboulet : établir de bons rapports entre chaque mot, les frotter à une place qu’ils ne connaissent pas et leur trouver leur vraie place (même et surtout déplacée) dans la phrase elle-même.

Chaque homme devient là encore une figure : la spirale, et cela dès qu’il ouvre la bouche. En ce sens, l’outil rhétorique majeur qui permet à Riboulet de finir en bonté serait, à n’en douter pas, l’anastrophe, à savoir ce qui dans la phrase ne cesse de déplacer la phrase, comme un jeu de permutations qui prend la phrase dans les pièges syntaxiques de la phrase même. La phrase se réveille, trouve le vivant au cœur d’elle et se donne comme une manière de perpétuelle relance qui semble ne jamais finir.

Mathieu Riboulet

On l’aura compris : il faut se saisir au plus tôt des Portes de Thèbes pour comprendre combien l’écriture de Mathieu Riboulet fait empreinte dans notre temps, et en fonde la lecture. On ne saurait trop recommander de lire comme en écho diffracté le très beau volume collectif qui paraît dans le même temps, Compagnies de Mathieu Riboulet où, de Paul Audi à Christophe Pradeau en passant par Michel Jullien et Marielle Macé, se donne à entendre ce grand romancier du temps – ou, à reprendre le titre du texte de Riboulet qui accompagne ce collectif, un grand romancier du contretemps, décidément.

Contretemps et temps définitif que sont les derniers instants de chair livrés dans Les Portes de Thèbes avant de devenir hantise et fantôme. Elle est ainsi sans doute, l’histoire littéraire, quand elle accueille en son sein ce qui a pris date : une voix cristalline, toujours heurtée qui demeure quand même le corps n’est plus là pour la dire. Et sans doute est-ce la plus lumineuse leçon des Portes de Thèbes qui dévoile ce qui insiste dans une voix d’écriture quand écriture il y a : une manière de bonheur et de bonté au cœur de ce qui, dans l’horreur, emporte le plus tragique de nous.

Mathieu Riboulet, Les Portes de Thèbes. Éclats de l’année deux mille quinze, Verdier, janvier 2020, 80 p., 12 € 50
Compagnies de Mathieu Riboulet, collectif, Verdier, janvier 2020, 128 p., 14€ 50