Walter Van Beirendonck : W:A.R. = Walter About Rights (galerie Polaris)

Walter Van Beirendonck ©Diacritik

Le styliste et designer Walter Van Beirendonck est aussi artiste. Ou plutôt : il ne l’est pas « aussi », il l’est constamment, lorsqu’il crée des vêtements comme lorsqu’il réalise des œuvres. Ce n’est pas que la création de vêtements soit en soi de l’art, mais chez Van Beirendonck celle-ci implique toujours une tension vers la création artistique, de même que la création artistique reprend les moyens et matériaux de la haute-couture. Walter Van Beirendonck occupe une place singulière, entre l’art et le stylisme, mêlant sans cesse l’un à l’autre, chacun de ces domaines étant travaillé par l’autre, et par là-même transformé, dépassant ses propres limites.

Walter Van Beirendonck ©Diacritik

Les œuvres d’art, les peintres, les courants artistiques ont pu inspirer les couturiers : on se souvient de la robe Mondrian de Saint-Laurent, de la reprise par Castelbajac d’œuvres de Keith Haring ou de Warhol, de la collaboration entre Dali et Schiaparelli, etc. Malgré des réussites évidentes, ce rapport entre stylisme et art se limite souvent à de l’illustration, à une forme de clin d’œil (même si, évidemment, la réalité est plus complexe et plus intéressante). Au contraire, pour Walter Van Beirendonck, le rapport à l’art est moins de l’ordre de la citation ou de l’illustration qu’il n’est l’occasion d’un questionnement profond sur l’idée même de vêtement, sur la façon dont celui-ci redéfinit ce que peut être un corps, sur les rapports du vêtement et du corps à ce qui peut être connecté avec eux : le politique, le social, les catégories de genre, les milliers de formes culturelles qui existent à travers le monde, etc.

Walter Van Beirendonck ©Diacritik

Il ne s’agit pas seulement de s’inspirer d’œuvres d’art mais d’intégrer l’art à la création de la haute-couture. Ainsi, par exemple, les corps sont redéfinis par ce à quoi le vêtement peut les connecter, celui-ci n’étant plus seulement un habit plus ou moins sophistiqué, un ensemble de tissus recouvrant ou dessinant le corps : le vêtement est une matière, une forme, un support métamorphosant le corps selon telle ou telle connexion – le corps devenant une pure forme graphique qui existe hors de la page, devenant d’autres formes que celles que l’anatomie lui impose, devenant une architecture élaborée sortie d’une esthétique de jeu vidéo, devenant un troisième terme entre un corps d’homme et un corps de femme, étant le lieu où s’agencent des tissus, des matières, des slogans, des géométries nouvelles et autonomes par rapport à l’organisme ou aux gestes et postures communes… Le vêtement, pour Walter Van Beirendonck est ce par quoi le corps échappe au corps, existant en connexion avec ce qui l’entraîne dans des possibilités inédites, des renouvellements sans cesse ouverts – cette logique du vêtement s’inscrivant toujours à l’intérieur d’une élaboration artistique, non en se contentant de références ou d’emprunts, mais en faisant du vêtement une réelle œuvre d’art : sculpture, support d’un graphisme politique ou d’une esthétique de l’affiche, toile sortie des contraintes habituelles de la toile, mur pour un œuvre murale, signes et formes culturels réinvestis, etc. L’œuvre d’art s’émancipe ainsi de ses formes et conditions établies pour s’emparer du « vêtement » comme éventail de nouvelles possibilités artistiques.

Walter Van Beirendonck ©Diacritik

Il n’est donc pas étonnant que Walter Van Beirendonck agisse également dans le champ institué de l’art, comme le montre l’exposition de certaines de ses œuvres organisée actuellement, à Paris, à la galerie Polaris. Bien sûr, il ne s’agit pas d’y montrer des vêtements ou d’en faire un simple prolongement de la fashion week. Puisque la frontière entre art et stylisme est désormais ouverte, Van Beirendonck passe de l’un à l’autre, favorisant entre les deux des flux, des mélanges, des hybridations par lesquels l’art est autant envahi par le stylisme que celui-ci l’est par l’art : une « indistinction » qui apparaît comme une zone neuve pour la création.

Les œuvres présentées dans cette exposition reprennent certains des éléments du métier de couturier et de ce que Van Beirendonck réalise avec le vêtement. Si les supports peuvent avoir la forme schématique d’un tee-shirt et sont montrés selon un accrochage qui rappelle les mannequins des vitrines d’une boutique ou, par exemple, des Galeries Lafayette, si les œuvres sont réalisées en perles colorées, en fils, en paillettes de haute-couture, ce n’est pas uniquement pour souligner que l’artiste est aussi un couturier très connu ou pour un détournement rigolo (même s’il y a aussi cette forme d’humour) : les matières et matériaux de la haute couture deviennent une palette pour l’artiste, des moyens proprement esthétiques pour une œuvre qui s’émancipe de la couture. Le corps a moins disparu qu’il n’est suggéré par son absence, par le fait que la forme du tee-shirt n’est plus, justement, qu’une forme qui ne s’ajoute à aucun corps, ou bien celui-ci devient signe graphique, logo, ou figurine en perles, petit personnage inséré dans des mises-en-scène miniatures, politiques et poétiques. Les œuvres sont faites de références multiples, associant des esthétiques et expressions culturelles plurielles : la pochette d’un album des Sex Pistols, la BD, l’art mural de telle zone d’Afrique, des affiches publicitaires chinoises, les paillettes et l’esthétique punk, des formes très populaires, subculturelles, voire commerciales, de l’image et du texte (pancarte, slogan publicitaire, etc.), à la façon de la Figuration libre, le Pop art, le Fauvisme, l’imaginaire de la SF, l’imprimé, etc.

Walter Van Beirendonck © Jean-Philippe Cazier

La démarche pourrait être celle d’un postmodernisme pour lequel les distinctions déjà reconnues entre art noble et art populaire ou artisanat, entre bon goût et kitsch, entre art appliqué et œuvre désintéressée, entre politique et superficialité du luxe seraient non seulement ignorées mais surtout franchies et redistribuées pour l’existence d’une expression multiforme, reliant des champs d’ordinaire distingués ou antagonistes. Ou bien, il s’agirait d’un dadaïsme revu. Ou encore d’une forme d’esthétique activiste entre le Situationnisme, Keith Haring, Act Up, Visual Aids, le NAMES Project du Aids Memorial Quilt, etc. Le slogan publicitaire s’allie avec le message politique ou la sentence éthique, la phrase inscrite sur un tee-shirt (comme « I love NY ») devient une dénonciation de l’aliénation. Ce n’est pas que tout est confondu et donc anesthésié mais tout peut servir de matériau pour une création indissociablement esthétique et politique. A ce niveau, les distinctions et oppositions sont abolies au profit d’une mobilité et d’une indistinction libres.

Walter Van Beirendonck ©Diacritik

C’est sans doute ce qui ressort de la façon la plus évidente des œuvres qu’expose Walter Van Beirendonck : l’absence de place fixe, figée, de l’artiste et de la création. Si l’on rapproche souvent son travail du punk, il n’en reprend pourtant pas le nihilisme : il n’est plus question de « no future » puisque l’expression artistique est conçue comme une action au présent, sur le présent, une action dont la finalité est politique et éthique. S’il y a un futur, ce futur dépend de notre action aujourd’hui. Et cette action, ici, par-delà, donc, le nihilisme punk, recoupe la logique queer de l’indétermination, du mélange, de la transformation, de la mobilité par laquelle il n’est plus question d’occuper une place déterminée ou de correspondre à un cadre établi. Il s’agit au contraire d’être mobile, à cheval en même temps sur plusieurs lieux, de produire des connexions créatrices, de défaire l’ordre existant pour inventer un autre ordre, personnel et collectif, impliquant nécessairement la mobilité permanente, le mouvement continu, une hybridation toujours en train de se faire et se défaire. C’est la démarche queer dans laquelle est précisément engagé Walter Van Beirendonck, en tant que styliste et plasticien et activiste, et par laquelle il élabore son œuvre multiforme si originale.

Walter Van Beirendonck, W:A.R. = Walter About Rights, galerie Polaris