Un cadavre encore chaud: Alice Carré et Margaux Eskenazi, histoire de la Guerre d’Algérie en spectacle

Et le cœur fume encore

Le spectacle a d’abord porté le J’ai la douceur du peuple effrayante au fond du crâne, quand il a été présenté début 2019 au Collectif 12 de Mantes-la-Jolie puis au Studio Théâtre de Stains. Alice Carré, Margaux Eskenazi et leur équipe ont joué ce spectacle pendant le festival d’Avignon au 11 Gilgamesh sous un nouveau titre, bien que toujours extrait d’une formule poétique empruntée à Kateb Yacine : Et le cœur fume encore.

D’après des textes d’Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor, Langston Hughes, Louis Aragon, Patrick Chamoiseau, Edouard Glissant, Léonora Miano… et d’un montage issu d’archives diverses, d’évènements historiques et de témoignages, le second volet du projet « Écrire en pays dominé » (en référence à l’ouvrage de Chamoiseau) revient sur les mémoires de la guerre d’Algérie et les endroits où elles font résurgence aujourd’hui. Le spectacle est actuellement programmé au TGP pour encore quelques jours.

Et le cœur fume encore

Peut-on encore penser que l’Histoire se construit sur un principe linéaire et selon une suite d’évènements qui se succèderaient comme on enfile les perles d’un collier ? Contre l’hégémonie des récits dominants qui relatent une idéologie appauvrissant la mémoire collective et les rapports que nous entretenons aux fantômes du passé, Et le cœur fume encore s’inscrit dans la veine d’un théâtre qui veut prendre en charge la part invisibilisée d’un passé historique pourtant récent et qui fait d’ailleurs retour parce qu’il est refoulé ou instrumentalisé.

L’Histoire est convoquée sur le mode d’une relation au présent qui est pris en charge par Armelle Abibou, Loup Balthazar, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphael Naasz, Christophe Ntakabanyura et Eva Rami, pluralité représentative d’acteurs et actrices au-delà des consensuels effets d’une prétendue nécessité de ressemblance. Une Histoire qui est la leur et dont le point de départ du projet de création semble être le fait qu’il l’ait justement en partage. Comme c’est souvent le cas sur les scènes contemporaines, le réel se mêle ici à la fiction, le témoignage au jeu et, par des effets de montages, de collages, l’ensemble rend compte des fractures, des hiatus et de l’aporie dans laquelle s’étouffe « la France ». L’écriture scénique rend compte de ces fractures à travers des effets de parasitages des sons et des images qui sont diffusées à certains moments du spectacle.

S’il y est beaucoup question « des politiques », c’est pour mieux rappeler la nébuleuse que représentent les décisions et les discours officiels à l’instar de ceux qui les portent auprès des citoyens, du plus grand nombre. Et le cœur fume encore est emmené par une jeune équipe artistique qui a décidé de prendre à bras le corps les mémoires occultées de la guerre d’Algérie et de tout ce qui s’inscrit dans son sillage. Le spectacle n’oublie personne et ne stigmatise ni les uns, ni les autres. Il pense avec ceux qui l’ont faite et pour ceux qui lui survivent et qui lui succèdent. Ici, c’est « les politiques » contre « les autres » mais sans démagogie et en évitant un discours qui aurait pu se faire prescriptif et manichéen.

La suite de tableaux nous invite à penser la complexité de cette histoire et les tenants des ramifications qu’elle représente aujourd’hui. L’enchaînement ramène dans l’espace du théâtre les multiples protagonistes qui ont pu prendre part à la guerre d’Algérie, s’y soumettre, s’y opposer ou la subir – parfois même à leur insu. Il s’agit clairement de faire œuvre de mémoire, de sortir de l’ombre les archives manquantes pour déconstruire les représentations dominantes. Les éléments qui s’agrègent à ce que l’on aurait pu attendre d’un spectacle exploitant le terreau du réel pour reconstituer l’histoire et faire entendre autrement son cours, permettent de rendre au théâtre sa capacité à œuvrer pour la résilience du commun.

Et le cœur fume encore

Dans cette fresque on croisera en effet des anonymes, des proches ou des ancêtres des comédiens du spectacle, mais on retrouvera également des figures essentielles bien que trop peu mentionnées par les manuels d’histoires : Jean-Marie Serreau (grand metteur en scène d’un théâtre politique et décolonial, qui a tant œuvré auprès d’Aimé Césaire, figure centrale de ce diptyque théâtral « Ecrire en pays dominé ») aux côtés de Kateb Yacine et d’Edouard Glissant autour du Cadavre encerclé en 1958, Jérôme Lindon éditeur chez Minuit du Déserteur de Jean-Louis Hurst et qui furent aussitôt (1960) condamnés pour « provocation de militaires à la désobéissance ». Tout comme La Question d’Henri Alleg publié par le même éditeur avait été saisi et censuré deux ans plus tôt. Et l’on retrouve aussi par cet effet de tuilage des temporalités, dans une époque plus proche de la nôtre, Assia Djebar fustigeant la dépossession et l’aliénation causée par l’impérialisme colonial et ses suites dans son discours de réception l’Académie Française en 2006. Un des derniers tableaux met en scène Lilian Thuram et Zinédine Zidane face à ce qui fut perçu comme des débordements lors du match prétendument réconciliateur France-Algérie le 6 octobre 2001.

Enchâssées à ces figures qui réhabilitent, entre autres, un théâtre politique laissé pour compte, des voix poétiques qu’on aimerait entendre plus souvent scandées sur les plateaux traversent le spectacle : Kateb Yacine, Edouard Glissant, Léo Ferré … Et le cœur fume encore donne à voir des engagements éthique et intellectuels (qui semblent aujourd’hui nous faire défaut) et des évènements injustement relégués dans les marges du chahut populaire. Le spectacle est pensé comme une constellation de situations qui émanent d’un point névralgique : la guerre d’Algérie. Le parti pris n’est toutefois pas de parler de la guerre d’Algérie, si ce n’est pour ouvrir par une soirée de Noël des soldats français en garnison, mais de partir de cette guerre pour reconstituer l’Histoire autrement. On saluera un important travail de recherche et le choix de ne pas trop céder à la possibilité qui s’offrait ici de faire un spectacle de théâtre documentaire, constitué d’archives et ne s’appuyant que sur les outils d’une scène intermédiale qui expose le spectateur à de multiples dispositifs audiovisuels mais qui limite aussi parfois le partage et la sensation du vivant.

Et le cœur fume encore tire justement sa force de la sensation particulièrement nette que le théâtre œuvre ici au partage et nous permet de prendre conscience de la proximité que nous entretenons, souvent malgré nous, avec ces pans invisibilisés de l’Histoire. Alice Carré dit volontiers avoir d’abord travaillé à destination des élèves de différents niveaux scolaires qu’ils ont rencontrés pendant la création et avoir voulu proposer un objet scénique qui soit à la fois proche d’eux et parfaitement intelligible. C’est ce qui explique sans doute le caractère didactique que peut prendre le spectacle à certains endroits – difficile de le contourner sur un projet pareil – autant que l’aspect parfois légèrement caricatural de quelques personnages qui peut susciter des rires inappropriés dans la salle… Rires qui sont aussi significatifs d’une prise de conscience collective qui doit encore s’établir. Mais là également, il fallait assumer que les comédiens et les comédiennes prennent en charge tous les témoignages évoqués là où d’autres les auraient simplement donnés à voir ou à entendre. Cette implication totale est une réussite absolue notamment parce qu’elle permet de ménager d’intéressants moments de glissement où l’interprétation du comédien prend le relais du témoignage enregistré et d’abord entendu en voix off. Ces procédés captent notre attention tout au long de la représentation. L’effet produit est proche d’une mise en abyme qui déploierait explicitement le processus artistique d’un spectacle dans lequel ce collectif de trentenaires aurait choisi de se confronter à un sujet épineux en découvrant au fur et à mesure la profondeur du déni, le nombre des épisodes passés sous silence ou écarté volontairement. Ils parviennent, en tout cas, à nous faire ressentir un peu de ce qu’ils ont dû éprouver en créant ce spectacle.

Une chaise éclairée pour l’Absent, le souvenir d’une chanson, La Mémoire et la mer, comme un pont entre deux rives… qui nous rappelle que les transhumances ne datent pas d’hier et que ce sont nos guerres qui renouvellent perpétuellement leur incessant mouvement. Il y a encore tant à dire pour révéler les méandres de cette histoire-là et demeure encore aujourd’hui tant de crainte et de honte pour sortir du non-dit.

Et le cœur fume encore

Hommage aux pieds noirs et à leurs familles, à ceux qui sont partis poussés par les discours d’incitation aux colonies de peuplement. Hommage aux Algériens qu’on envoya dans les bagnes coloniaux français. Hommage aux appelés et à ceux qui rentrèrent pour se retrouver ensuite isolés dans de lointains foyers pour anciens combattants comme on tente de cacher une histoire infâmante. Hommage à tous ceux qui durent subir la torture et des pratiques inhumaines. Hommage aux harkis. Hommage aux opposants FLN qui furent traqués, massacrés ou incarcérés dans des conditions barbares que dénonça Simone Veil en 1959 dans un rapport inconnu qu’elle adressa à Edmond Michelet alors qu’elle était inspectrice à l’administration pénitentiaire. Hommage à ces voix enfouies qu’on relégua ensuite pêle-mêle dans les périphéries des grandes villes de l’hexagone, qu’on exploita comme main-d’œuvre ouvrière à moindre frais et qui dû subir le diktat de l’intégration. Hommage à leurs enfants qui doivent aujourd’hui habiter leurs corps pétris par ces mémoires et meurtris par des fantômes qui n’ont pas de noms …

Et le coeur fume encore, Conception, montage et écriture Alice Carré et Margaux Eskenazi 
Avec des extraits de Kateb Yacine, Assia Djebar, Jérôme Lindon et du Cadavre encerclé de Kateb Yacine et la préface d’Edouard Glissant, publiés par les Éditions du Seuil
Mise en scène Margaux Eskenazi 
Avec Armelle Abibou, Elissa Alloula, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphael Naasz, Christophe Ntakabanyura et Eva Rami – Collaboration artistique Alice Carré – Espace Julie Boillot-Savarin, Lumières Mariam Rency, Création sonore Jonathan Martin, Costumes Sarah Lazaro, Vidéo Mariam Rency et Jonathan Martin
Avec les voix de Paul Max Morin, Nour-Eddine Maâmar et Eric Herson-Macarel
Production La Compagnie NOVA et FAB – Fabriqué à Belleville
Durée : 2h00 – Jusqu’au vendredi 20 décembre, CDN Théâtre Gérard Philippe, Saint Denis, relâche le mardi. Tel : 01 48 13 70 00.