Greco au Grand Palais : une ivresse chromatique

Vue de l’exposition Greco scénographie Véronique Dollfus © Rmn-Grand Palais 2019 / Photo Didier Plowy

« Mais qu’est-ce qu’ils ont tous en ce moment avec Velasquez ? Je préfère mille fois Le Greco. Lui était un peintre. » En 1966, Picasso est formel quand il parle du génie de Doménikos Theotokópoulos (1541-1614). La véritable première rétrospective que lui consacre le Grand Palais jusqu’au 10 février en réunissant soixante-quinze œuvres ouvre en très grand l’histoire de la peinture.

Blanc. Tout est blanc en pénétrant dans la galerie sud-est qui a pris la forme d’une cathédrale, toute scandée de chapelles incrustées de tableaux pour accueillir comme il se doit Greco. Blanc en référence aux églises de Tolède où il fût un réfugié du style et où il est mort.

Dès l’entrée de l’exposition, les questions sont posées par une Sainte Véronique (vers 1580) qui vous présente le voile du Christ, fond blanc là encore. Peindre à partir de Dieu, peindre Dieu, peindre comme un Dieu l’image de Dieu ? Greco fait tout cela, tour à tour. Et même s’il est encouragé par l’Église Catholique qui veut se relancer dans la bataille avec le protestantisme en oeuvrant pour de nouvelles représentations du divin, sa peinture tient d’un miracle autonome que rien ne pouvait annoncer. Comme les couleurs de l’Adoration du nom de Jésus peint vers 1575-1580 pour Philippe II, huile sur pin venue tout droit de la National Gallery de Londres pour attaquer votre cerveau en se détachant sur ces murs neige. Greco a prit la couleur de Titien et de Tintoret, celle de Venise où il s’était installé en 1567. Mais il a sérieusement haussé le ton. Le ciel, troué par l’incandescence du jaune et peint avec force se révèle source d’or. On se démène et on se fait peur au ras de la terre ou les extravagances de Jérôme Bosch ne sont pas loin. Des monstres noirs ouvrent une gueule qui crie et broie mais c’est le même monde, en haut et en bas : celui de la couleur. Que dit Cézanne ? « La couleur est le point où notre cerveau et l’univers se rencontrent. »

L’Adoration du nom de Jésus, dit aussi Le Songe de Philippe II Vers 1575-1580 Huile et tempera sur panneau 55,1 × 33,8 cm Londres, The National Gallery Photo © The National Gallery, Londres, Dist. RMNGrand Palais / National Gallery Photographic Department

Ivresse chromatique de Greco. Voilà Saint Pierre et Saint Paul pointant leurs têtes à l’orée du 17ème siècle et repoussant les nuages pour laisser place à deux visages et deux corps drapés dans les couleurs. Qu’est-ce qui accorde le monde oriental de Paul (Antioche) et l’occidental latin de Pierre (Rome) ? C’est bien l’orange, le rouge et le vert, scellés dans un cadrage serré par les deux mains. Quel couple !

Saint Pierre et Saint Paul 1600-1605 huile sur toile 116 x 91,8 cm Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya Photo © Fine Art Images/Bridgeman Images

Greco est vivant, intransigeant, frondeur et pour critiquer son talent maniériste on le dit prétentieux. Il est un peu étranger à Venise où on se moque de son accent ? On ne le prend pas au sérieux ensuite à Rome où les commandes ne sont pas à la hauteur de son génie ? C’est Tolède qui l’accueillera à partir de 1577. Même isolé, il y est lui, se citant dans ses compositions, reprenant des formes dans une répétition maitrisée. Il a trouvé la formule, pourquoi ne pas la répéter ?

Pietà 1580-1590 huile sur toile 121 x 155,8 x 2,5 cm © collection particulière
Pietà 1580-1590 huile sur toile 121 x 155,8 x 2,5 cm collection particulière © collection particulière

Cadrage serré pour cette Pietà restée longtemps confidentielle, rarement montrée au public et conservée dans une collection particulière. Quel est son secret ? Couleurs se répondant et s’engendrant : bleu plus jaune égale vert. Bleu plus vert égale violet. Gris agonisant du corps du Christ répliquant le ciel de fin du monde. Sang sur peau, couronne d’épines tombée à terre (zoomez, elle accueille la signature de Greco). En une génuflexion soudaine, en un reflexe involontaire, on pourrait la ramasser et sentir une piqure. Elle est là, tout près de la main droite du Christ et de son bras immense qui se courbe. Elle vient de choir de la tête au moment précis où les yeux se sont fermés. Joseph d’Arimathie accompagne d’un même geste le corps christique vers le bas. Scintillement des cheveux de ce Christ comme l’annonce d’une auréole : voyez comme la couleur jaune du drap s’y réverbère.
Chef-d’œuvre.

Vue de l’exposition Greco, scénographie Véronique Dollfus © Rmn-Grand Palais 2019 / Photo Didier Plowy

Greco sait aussi sculpter. On admire ainsi sur les conseils du jeune et brillant commissaire de l’exposition Guillaume Kientz pas peu fier d’une attribution certaine un tabernacle et son Christ ressuscité de l’Hôpital de Tavera exécuté autour de 1595. Puis, se déplaçant vers la série des « Christ chassant les marchands du Temple » en se concentrant sur le tableau de Minneapolis, c’est une certitude qui vous ravit : Greco est dans un corps à corps avec son Temps et il a gagné. Avec qui règle t’il ses comptes dans ce tableau où le Christ (décidément) a fait de cordes un fouet ? Avec les commanditaires de l’Eglise qui négocient à la baisse le prix de ses tableaux une fois livrés mais aussi avec les autres peintres, à l’exclusion de Titien, Michel-Ange, Giulio Clovio et Raphael, peints au bas du coin droit comme pour dire lui aussi « eux sont des peintres ». Pour avoir une idée du caractère bouillant de Greco, il suffit d’observer son exemplaire personnel des « Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes » de Vasari tout annoté par sa propre écriture. D’un trait fin et resserré, le peintre corrige le premier historien de l’art et précise sa vision, rien que ça.

Le Christ chassant les marchands du Temple Vers 1575 huile sur toile 116,9 x 149,9 cm Minneapolis, Minneapolis Institute of Art ; The William Hood Dunwoody Fund © The Minneapolis Institute of Arts
L’ouverture du cinquième sceau, dit aussi La vision de saint Jean, 1610-1614, 222,3 × 193 cm New York, The Metropolitan Museum of Art; Rogers Fund, 1956
Photo © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA

Juste avant de mourir, Greco jette un œil (et le bon) vers la fin de Temps. C’est le fantastique tableau « L’ouverture du cinquième sceau » du MET de New York, visible dans la dernière salle. Retaillé, fragmentaire et inachevé, il n’en garde pas moins la force d’un choc visuel qui parcourt une onde, de l’Apocalypse de Jean jusqu’aux Demoiselles d’Avignon. Les voiles blancs apportent le Salut des âmes. Corps déployés et allongés, s’affrontant, tournant. On a le vertige face à Jean qui déchire le ciel autant qu’il l’implore. Et s’il était aussi en train de le peindre ? 

Greco, jusqu’au 10 février au Grand Palais, Galerie sud-est. Informations et réservations www.grandpalais.fr