La Princesse de Clèves, du roman à la BD : de la lecture des chefs d’œuvre

En mars 2019, Claire Bouilhac et Catel Muller adaptaient La Princesse de Clèves paru aux éditions Dargaud dans la lignée d’autres albums consacrés à des femmes singulières, Olympe de Gouges, Joséphine Baker (chez Casterman). Retour sur cette parution avec Violaine Houdart-Merot qui parle de l’album, du roman de Madame de La Fayette et de quelques polémiques et créations que La Princesse de Clèves a suscitées ces dix dernières années.

Désormais au programme de l’enseignement secondaire, La Princesse de Clèves a été plusieurs fois adapté au théâtre et au cinéma – en 1961 par Jean Delannoy, par Christophe Honoré en 2008 (La belle personne), par Régis Sauder en 2011 (Nous, princesses de Clèves). Aujourd’hui passée au 9ème art, le roman a traversé le temps et est revenu sur le devant de la scène parce que Nicolas Sarkozy s’était offusqué d’apprendre que les candidats au concours d’attaché d’administration devaient plancher sur l’œuvre de Madame de La Fayette. L’engouement avait succédé à la polémique naissante au point que les visiteurs du salon du Livre de Paris de 2009 étaient invités à arborer un badge « Je lis La Princesse de Clèves » et qu’un colloque posait la question en 2010 : « Faut-il encore lire La Princesse de Clèves ? ». Qu’en est-il de l’adaptation en bande dessinée en mars 2019 ? Éléments de réponses avec Violaine Houdart-Merot.

Quelle est votre impression globale et première à la lecture de l’album ? Que peut-il apporter au roman lui-même ?

L’adaptation d’un roman du XVIIe siècle en bande dessinée peut bien entendu rendre celui-ci plus accessible pour un lecteur du XXIe siècle – on sait que certains adultes en gardent un mauvais souvenir – et a fortiori pour un lycéen contemporain. Cette publication arrive à point nommé puisque La Princesse de Clèves fait partie des œuvres au programme de la nouvelle épreuve anticipée de français en classe de Première. Mais c’est une gageure de rendre compte de ce récit complexe sans le simplifier et le déformer, et sans proposer des représentations qui bloquent l’imaginaire.

Mon impression première est un peu ambivalente : les grandes lignes du roman sont parfaitement respectées, la vision du monde ne déforme pas celle de l’autrice et met en lumière de manière assez subtile la dimension « féministe » avant l’heure de ce roman.

Quant aux dessins, ils prennent le parti de la reconstitution fidèle du cadre de ce roman historique, la cour d’Henri II (qui règne de 1547 à 1559), puisque le roman est censé se passer non pas à l’époque de madame de Lafayette, sous Louis XIV, mais un siècle plus tôt. On y voit une peinture assez évocatrice du Louvre au XVIe siècle, du château de Chambord, des costumes de la cour, avec des détails amusants comme le chat noir qui tient souvent compagnie à la Princesse. Mais dans une facture que j’ai trouvé un peu trop classique, sans grande audace. J’avoue surtout avoir été gênée et même déçue par la représentation de l’héroïne : le portrait qui en est fait par madame de La Fayette est certes très abstrait, « une beauté… », on sait surtout qu’elle séduit par sa grande beauté. Le lecteur peut l’imaginer à sa façon. Or, elle est dessinée de manière assez stéréotypée, un peu trop façon poupée Barbie avec de grands yeux effarouchés. Mais peut-être cette représentation séduit-elle des adolescentes ou adolescents ?

La comparaison peut s’affiner entre les deux créations à trois siècles et demie d’intervalle, en s’arrêtant à quelques grandes séquences ou scènes célèbres : la mise en garde de Mme de Chartres sur les dangers de l’amour, sur l’inconstance des hommes ? la scène du bal ? La scène de l’aveu ?

Toutes ces scènes très célèbres sont bien présentes dans l’adaptation de Claire Bouilhac et Catel Muller, de manière plus ou moins développée. Si les mises en garde de madame de Chartres sur les dangers de l’amour sont assez réduites (présentes essentiellement dans ses dernières paroles au moment de sa mort), la scène très romanesque de la première rencontre amoureuse lors d’un bal est particulièrement développée. Cinq planches lui sont consacrées. De même six planches ont été consacrées à la scène de l’aveu, qui se trouve dans la BD au cœur d’un chapitre intitulé précisément « La confession ». La scène est un peu transformée, puisque elle a lieu dans le parc de Coulommiers et non dans un salon, ce qui rend moins invraisemblable la présence cachée du duc de Nemours qui entend avec délectation l’aveu de la Princesse de Clèves. Les vignettes expriment les émotions des personnages et les phylactères reprennent des fragments du dialogue entre monsieur et madame de Clèves.

Mais c’est surtout la scène finale entre la Princesse et le Duc de Nemours qui est, à juste raison, très développée, puisqu’elle s’étend sur sept pages. Elle met bien en lumière les raisons complexes qu’a la Princesse de renoncer au mariage, désormais permis, avec l’homme qu’elle aime toujours.

La plupart des lecteurs trouvent les premières pages du roman de Madame de La Fayette assez indigestes.Tous les détails donnés sur les intrigues à la cour de Henri II, tous ces noms ont de quoi lasser le lecteur d’aujourd’hui. La BD supprime ces intrigues d’alliance et d’amour à la cour, en mettant ici ou  là, dans telle ou telle vignette, les informations utiles à l’intrigue centrale. Qu’en pensez-vous ?

Cette longue présentation de la cour d’Henri II est en effet difficile à suivre mais essentielle pour saisir la manière dont le personnage de la princesse de Clèves tranche, par rapport à cette cour où tout n’est qu’intrigue et dissimulation. En filigrane on peut y lire aussi une critique d’une autre cour, celle de Louis XIV que madame de Lafayette, comme son ami La Rochefoucauld, connait bien mais qu’il est impensable de critiquer directement.

Bien entendu, il était impossible de garder tel quel ce long prologue. Le choix qui a été fait est très habile et efficace : c’est madame de Chartres, la mère de la future princesse de Clèves, qui, dans le voyage en carrosse jusqu’à la cour (dont il n’est pas question chez madame de Lafayette) donne un aperçu de cette cour, sans accabler le lecteur de la longue liste de personnages. Celle-ci est remplacée ingénieusement par un tableau généalogique au début du livre qui clarifie bien les choses. De même les informations nécessaires sont déplacées ailleurs, données ci et là par des personnages et non par une narratrice omnisciente, lors de conversations « en situation », de manière plus vivante.

Depuis plus de trois siècles, la critique loue le style de ce roman. La BD reprend, dans certaines répliques, quelques phrases mais on ne peut plus parler du même style. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ? On peut rappeler l’appréciation de Voltaire dans Le Siècle de Louis XIV (1751), tant de fois citée : « Sa Princesse de Clèves et sa Zaïde furent les premiers romans où l’on vit les mœurs des honnêtes gens, et des aventures naturelles décrites avec grâce. Avant elle, on écrivait d’un style ampoulé des choses peu vraisemblables ».

On retrouve en effet des répliques qui reprennent telles quelles des citations importantes, par exemple celle-ci, sortie de son contexte, mais essentielle : « Si vous jugez sur les apparences, vous serez souvent trompée ; ce qui paraît n’est presque jamais la vérité. » (p. 18). De même « je vous ferai voir cette beauté dont vous êtes si touché » (p. 21) est une reprise, en style direct d’une phrase en style indirect : « Madame se retourna vers lui et lui dit que, s’il voulait revenir chez elle le lendemain, elle lui ferait voir cette beauté dont il était si touché. » L’entretien final entre la Princesse et de duc de Nemours est également très fidèle. Au-delà de ces citations, parfois simplifiées, on constate une unité d’écriture qui garde le charme de ce style tout en litotes et en retenue, avec ci et là quelques expressions incongrues telles que « ma douce » dans la bouche du Prince de Nemours.

Cependant il existe encore, dans le roman de Madame de Lafayette, des traces des romans pastoraux des précieuses que celle-ci a beaucoup lus : le goût des hyperboles, le même vocabulaire amoureux que chez Madeleine de Scudéry qui oppose « estime » et « inclination ». Et la BD met bien en valeur, dans le langage même, le drame de la Princesse de Clèves qui n’a que de l’estime et non de l’inclination (autrement dit un amour passionnel) pour monsieur de Clèves, inclination qu’elle ressent malgré elle pour le Duc de Nemours.

Quelle est la supériorité de la BD sur le roman ? En quelque sorte : qu’apporte l’image ? On peut penser à la scène du mariage…

L’image permet d’emblée au lecteur contemporain de pénétrer dans l’univers du XVIesiècle, d’évoquer sans lourdeur ce contexte historique, avec parfois de très beaux graphismes. Elle apporte une plus grande clarté, rendant plus lisible l’intrigue, ainsi simplifiée, alors que celle-ci, dans le roman, est souvent interrompue par des récits enchâssés. La BD reprend habilement des procédés cinématographiques : ainsi, à la page 21, la première vignette représente le palais du Louvre dans toute sa majesté, d’où s’échappent des paroles dans deux phylactères, avant qu’une seconde vignette nous introduise à l’intérieur du Louvre, dans l’appartement de la Dauphine où monsieur de Clèves fait le récit de sa rencontre avec mademoiselle de Chartres. Le mariage de la Princesse de Clèves est évoqué dans trois vignettes : la cérémonie religieuse, le repas en présence de la famille royale et les divertissements de musique et jonglerie, ce qui n’apparaît guère dans le roman.

Mais la BD n’a pas que des avantages. Le grand risque est celui de la simplification ou de l’accélération temporelle. Ainsi, le lecteur qui n’a pas lu au préalable le roman ne comprend pas pourquoi mademoiselle de Chartres est mariée si vite au Prince de Clèves : la BD ne peut pas en effet s’appesantir sur toutes les intrigues politiques qui font obstacle au mariage de mademoiselle de Chartres et rendre compte de tout le temps qui s’écoule avant le mariage. De même, la BD ne rend pas compte de tous les revirements et monologues intérieurs de la Princesse.

Néanmoins, on peut dire que la BD joue un rôle assez proche de celui que peut jouer un enseignant quand il aborde avec des élèves, ou même avec des étudiants, cette œuvre complexe: il s’agit dans les deux cas d’accompagner cette lecture et d’une certaine manière de l’actualiser.

Mais on peut citer une autre manière remarquable de proposer une lecture « actualisante » de ce roman, pour reprendre le terme d’Yves Citton et d’en montrer toute la richesse : celle de ce film-documentaire remarquable de Régis Sauder, Nous, princesses de Clèves, sorti en 2011, qui relate la manière dont des lycéens des quartiers nord de Marseille, a priori bien éloignés de l’univers de la princesse, se sont pris de passion pour cette œuvre, dans le cadre d’un atelier théâtral. Ce film interroge donc la réception de ce roman auprès d’adolescents, la manière dont eux aussi s’approprient ce roman pourtant difficile, par une mise en relation avec leur propre expérience de la passion amoureuse.

Toutes ces adaptations du roman sont une manière de le faire revivre aujourd’hui, tout en manifestant sa richesse littéraire.

Les deux créatrices ont éprouvé le besoin d’encadrer l’histoire en images par deux mini-récits sur Madame de La Fayette elle-même. Dans l’ouverture, l’accent est mis sur ses liens avec La Rochefoucauld. Dans la clôture, sur son amitié avec Mme de Sévigné et ce qu’elle confie à son amie de son désir de retrait du monde et de son hésitation à continuer à écrire. Etait-ce nécessaire ? La Princesse de Clèves, alter ego de Madame de La Fayette ?
On remarque que les deux femmes sont dessinées dans une grande proximité avec les dessins ou tableaux que l’on a de chacune d’elles.

Cet encadrement du récit par des éléments biographiques mis en images (et appuyés en effet par une recherche iconographique) m’a d’abord étonnée, mais m’a semblé judicieux à la réflexion. L’échange avec le Duc de La Rochefoucauld en ouverture permet de rappeler en effet les conditions de la production littéraire féminine au XVIIesiècle : il n’est guère bienséant pour une femme d’écrire et notamment pour une femme de la noblesse. La plupart des écrivains au XVIIesiècle sont des roturiers. Les quelques femmes nobles qui s’adonnent à la littérature publient sous des noms d’emprunt : Madeleine de Scudéry publie ses romans (Le Grand Cyrus,Clélie) sous le nom de son frère Georges. De son côté, madame de Sévigné n’a jamais songé à publier sa correspondance, qui sera publiée bien après sa mort. Quant à Madame de Lafayette, elle fait paraître en 1662 son premier roman, Mademoiselle de Montpensiersans nom d’auteur, puis publie Zaïdesous le nom de son ami Segrais en 1669. Enfin, elle ne reconnaît qu’à la fin de sa vie être l’auteur de La Princesse de Clèves.  Il est bon de rappeler l’audace de ces femmes qui osent prendre la plume au XVIIesiècle. Ce dialogue rappelle aussi le milieu amical et intellectuel dans lequel vit madame de Lafayette, l’importance des échanges littéraires et sa proximité avec La Rochefoucauld : elle partage avec lui la même conception, proche de la vision janséniste du monde, de l’amour et de ses dangers. Les autrices mettent dans la bouche de la Rochefoucauld plusieurs de ses maximes (« il y a dans la jalousie plus d’amour-propre que d’amour » ou bien, à propos de la passion, « elle fait souvent un fou d’une habile personne et rend souvent habiles les plus sots ») qui font en effet écho à la vision de l’amour présente dans le roman.

Madame de La Fayette, d’après le portrait
réalisé par Louis Ferdinand Elle l’Aîné

De même, dans l’épilogue, la scène imaginée entre la romancière et son amie madame de Sévigné donne des éclairages sur la réception du roman : l’étonnante querelle littéraire suscitée par la scène de l’aveu, considérée comme contraire à la bienséance. Mais elle suggère aussi une proximité entre le personnage de la Princesse et sa créatrice : l’une et l’autre s’éloignent de la cour et se consacrent à Dieu. En insistant sur cette proximité, les autrices proposent ainsi, indirectement, une interprétation presque autobiographique de la décision finale de la Princesse de Clèves. Ce rapprochement me semble néanmoins un peu forcé : cet épilogue laisse entendre, d’une manière il me semble peu fondée, une « inclination » cachée de la romancière pour l’auteur des Maximes qui la rapprocherait de son personnage. Mais je ne pense pas que l’on puisse faire de la Princesse un alter ego de la romancière. Ce personnage est bien un personnage fictif.

La grande difficulté pour une lecture contemporaine du roman est de faire comprendre la conception de l’amour développée. Dans Carnets(édition posthume), Albert Camus notait :  « La Princesse de Clèves.Pas si simple que cela. Elle rebondit en plusieurs récits. Elle débute dans la complication si elle se termine dans l’unité. A côté d’Adolphe, c’est un feuilleton complexe.

Sa simplicité réelle est dans sa conception de l’amour; pour Mme de La Fayette, l’amour est un péril. C’est son postulat. Et ce qu’on sent dans tout son livre comme d’ailleurs dans la Princesse de Montpensier, oula Comtesse de Tende, c’est une constante méfiance envers l’amour. (Ce qui bien entendu est le contraire de l’indifférence) ».

La BD parvient-elle à transmettre cette conception ?

La conception selon laquelle l’amour est un péril apparaît dans les récits enchâssés qui, tous, représentent des exemples emblématiques des dangers de la passion, et de la souffrance terrible qu’elle génère, par exemple, celle de Sancerre quand il découvre l’infidélité de madame de Tournon. Elle est flagrante aussi dans la décision finale de la Princesse, le refus d’épouser le duc de Nemours bien qu’elle l’aime toujours et qu’elle soit désormais en mesure de le faire  en toute légitimité. Cette décision qui peut paraître incompréhensible à un lecteur contemporain est longuement éclairée dans l’entretien final entre les deux héros, la Princesse et de Duc de Nemours, seul véritable échange de paroles depuis le début du roman. Or, comme l’on l’a vu, l’album choisit à juste titre de reprendre bien des passages qui éclairent la conception de l’amour de la Princesse, conception janséniste que la narratrice partage avec son ami la Rochefoucauld. Les autrices reprennent aussi le terme de « péril » associé à l’amour, insistent, par la bouche de l’héroïne sur le fait que sa passion pour le duc de Nemours est « violente et insensée », qu’elle renonce à l’épouser finalement pour ne pas connaître « l’horrible malheur » de voir s’éteindre ses sentiments pour elle, que la souffrance de la jalousie lui paraît « le plus grand de tous les maux ». Les sept pages consacrées à l’ultime et unique échange entre les deux héros permet de mettre en valeur cette conception de la passion amoureuse comme doublement périlleuse : périlleuse car elle est source de souffrance, du fait du risque d’infidélité et de sentiments inévitables de jalousie, mais aussi périlleuse sur le plan moral : c’est son amour interdit pour Nemours qui, explique-t-elle à Nemours, a causé la mort de son époux et c’est aussi la culpabilité, le sentiment de la faute qui explique son renoncement. La BD est en cela très fidèle au roman.

Mais le renoncement final de la Princesse de Clèves n’est pas à mettre seulement sur le compte d’une peur de l’amour. On peut y voir aussi un acte de liberté, dans la lignée des précieuses qui refusaient le mariage.

Les créatrices sont très proches des costumes de l’époque, que ce soit pour les décolletés généreux du XVIIes. à la cour de Louis XIV ou pour l’emprisonnement du corps au XVIes. : est-ce une piste à explorer ? 

Cette fidélité historique me semble importante pour comprendre en effet les différentes contraintes auxquelles les femmes de milieu aristocratique étaient assujetties (sans parler de la contrainte terrible des mariages imposés). Mais cette torture des corsets et des baleines n’est pas évoquée dans le roman et n’apparaît pas non plus à la lecture de la BD, sinon dans une vignette où l’on voit une servante de la Princesse en train de serrer son corset. Je ne suis pas sûre qu’il y ait là une intention de la part des autrices de dénoncer cet emprisonnement du corps, pourtant bien réel.

Cette BD a été qualifiée de « féministe » : êtes-vous d’accord avec cette appréciation et est-elle conforme à ce que l’on peut qualifier de féministe au XVIIes. ?

Les créations de ces deux autrices manifestent un engagement féministe : Catel s’est en effet consacrée à des BD biographiques de grandes figures féministes comme Olympe de Gouges ou Benoîte Groult. Avec Claire Bouilhac, elles ont conçu les biographies de deux femmes libres : celle de Rose Valland (Rose Valland, capitaine Beaux-arts, 2009) et celle de Mylène Demongeot (Adieu Kharkov, 2015).

Il est néanmoins difficile pour ce roman de parler de féminisme au sens contemporain. Certes la BD met en avant le courage de la Princesse, le fait d’oser parler à une époque où la bienséance interdit aux femmes de parler de leurs sentiments, à plus forte raison de sentiments interdits. Cette liberté est mise en avant dans la fameuse scène de l’aveu qui a tant choqué les contemporains de la romancière. Le personnage manifeste à nouveau cette sincérité inhabituelle dans la scène ultime avec le duc de Nemours. La BD reprend en les simplifiant les paroles du personnage dans le roman : Madame de Lafayette avait écrit : « Puisque vous voulez que je vous parle… je le ferai avec une sincérité que vous trouverez malaisément dans les personnes de mon sexe. » Le personnage de la BD affirme : « Je vais vous parler avec une sincérité que se permettent rarement les femmes » (p. 187).  La BD insiste aussi sur la liberté de son choix de renoncer au mariage, son refus de se laisser aveugler par la passion : là encore, un phylactère reprend presque littéralement le texte de madame de Lafayette : « J’avoue, M. de Nemours, que les passions peuvent me conduire. Mais elles ne sauraient m’aveugler. »

Enfin, on peut dire que la liberté prise par les autrices à la fin du roman à propos du duc de Nemours est une manière de donner raison à la Princesse : dans le roman de madame de Lafayette, la narratrice précise qu’après de longues années, « le temps et l’absence ralentirent la douleur et éteignirent sa passion ». Les autrices vont plus loin puisque deux pages sont consacrées à la transformation de Nemours : on le voit danser avec une « jeune beauté » qui ne lui est pas insensible et revenir à son habitude antérieure de galanterie, comme pouvait le craindre la Princesse. Ainsi, la réputation de grand séducteur du duc de Nemours est accentuée. Sur son site, Claire Bouilhac parle d’une « forme de féminisme inédit, basé sur l’estime de soi. » Il est vrai que le comportement de la Princesse manifeste une grande force de caractère, elle réussit à fuir cette passion qu’elle s’interdit, elle refuse le monde du paraître de la cour, mais peut-on parler de féminisme face à un renoncement final mêlé de culpabilité et de peur de l’amour ? Il me semble que les précieuses ont été plus loin dans leur revendication d’un droit à l’éducation pour les femmes et leur refus du mariage.

On se souvient de la polémique qui a enflammé les esprits il y a plus de dix ans, autour de libre propos tenus par Nicolas Sarkozy, le 23 février 2006 à Lyon devant une assemblée UMP : « L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle ! » Il enfonce le clou en avril 2008 et se moquant de l’inadéquation de programme « faire réciter par cœur la Princesse de Clèves ! Ça compte aussi dans la qualité de vie d’un fonctionnaire… ». Trois mois plus tard il avoue la source de ses sarcasmes : «  Enfin… j’ai rien contre, mais enfin, mais enfin… parce que j’avais beaucoup souffert sur elle ». 

Cela valait-il une telle polémique ?

 Cette polémique m’a semblé très intéressante, dans la mesure où elle a permis de poser la question de l’intérêt ou non de la lecture des œuvres classiques et a suscité des débats. Le plus choquant dans les paroles de l’ancien président est de laisser entendre qu’une telle œuvre était réservée à une élite et qu’une guichetière ne pouvait pas s’y intéresser et en tirer du plaisir ou un enrichissement personnel. Elle a permis de se demander ce que ce roman du XVIIesiècle a encore à nous apprendre aujourd’hui. Or, les lectures qui en sont faites aujourd’hui, aussi bien dans la critique littéraire que dans les derniers films parus ou dans cette BD, montrent bien que ce roman donne lieu à des actualisations passionnantes. Ce qui m’a amusé aussi dans cette polémique, c’est qu’elle prolonge, d’une certaine manière, une autre polémique importante qui a enflammé les contemporains de madame de Lafayette, prenant parti pour ou contre l’aveu de la Princesse à son mari, aveu jugé scandaleux par certains.

Finalement, on peut remercier le Président d’avoir concouru à mieux faire connaître aujourd’hui cette œuvre (que pour ma part je trouve remarquable) d’une écrivaine du XVIIe siècle.

Claire Bouilhac, Catel, La Princesse de Clèves, Dargaud, mars 2019, 24 € 99 — Lire un extrait