Sleaford Mods : Eton Alive

Sleaford Mods (DR)

Les Sleaford Mods étaient à Strasbourg le 28 septembre, ils sont à Paris ce mardi 1er octobre à La Cigale. Leur dernier album, Eton Alive, est beau comme la rencontre électronique de Suicide et de Prince autour d’une table de mixage.

On y retrouve la forme de minimalisme voulue par Andrew Fearn et Jason Williamson : une structure drum & bass et une voix mise en avant forment pour chaque morceau le squelette autour duquel s’élaborent les harmoniques et choix sonores. Comme dans la musique répétitive ou minimaliste, rejointe ici par le punk, le hip-hop, la dance, il ne s’agit pas de répéter à l’infini une formule vide mais de déployer des variations, de créer un continuum incluant sans cesse des déplacements et nouveautés.

C’est ce que, d’album en album, inventent les Sleafords Mods, et c’est ce que réalise de manière très réussie Eton Alive : chaque titre orchestré par Andrew Fearn est fait autant de séquences répétées que de variations minimales sonores et stylistiques. Le son volontiers cheap, oscillant entre le bruitisme et le très dansant, vise d’abord à construire une ambiance, une atmosphère pour les paroles formant parfois un récit et parfois développant les moments d’une poésie sociale ou absurde.

Les textes de Jason Williamson parlent du point de vue de ceux qui, politiquement, subissent un système de domination, aliénant, abrutissant, destructeur, et qui lui opposent leur colère, leur critique, leur haine, leurs injures. Dans ses textes, il s’agit de faire parler ceux et celles qui, dans ce système, ne sont pas supposés parler ni penser ou ressentir mais sont destinés à subir, à se taire, à ne pas être visibles ni audibles. Si le social et le politique y sont toujours liés, ce lien est ici surtout exprimé à partir des subjectivités de ceux qui, au bas de l’échelle sociale et économique, sont les jouets d’une hiérarchie déshumanisante. Le social et le politique distribuent des rôles, des places, des identités aliénants, destructeurs, stupides, qu’il s’agit de dénoncer et, par cette dénonciation, de faire vaciller – l’espoir ou l’idéal étant sans doute, in fine, de les abattre.

Ce parti pris politique n’empêche pas la sensibilité. De fait, Jason Williamson trouve le moyen de moduler sans cesse sa voix et son chant, passant de la fragilité du murmure à la force du cri. La voix peut être rugueuse ou étonnamment belle et tendre, le chant pouvant basculer du sprechgesang à l’imprécation, du jeu d’acteur à la diction du slam ou à un rythme de chanteur pop ou funk.

Si Sleaford Mods est un des groupes les plus excitants, c’est grâce à la synthèse très maîtrisée de tous ces éléments. C’est aussi par l’inventivité, à partir d’un canevas minimaliste, dont d’album en album font preuve les deux artistes, renouvelant leurs approches musicales et thématiques par des variations toujours recherchées. C’est enfin par l’intégrité, l’intransigeance avec lesquelles ils s’exposent à un certain risque autant sur scène que dans leurs compositions, loin des standards de l’industrie, du « bon goût », du mainstream – réalisant ainsi dans leur travail même la remise en cause politique et l’affirmation subjective de soi qu’ils expriment artistiquement.

Sleaford Mods, Eton Alive, février 2019. Les Sleaford Mods sont en concert à La Cigale ce mardi 1er octobre.

Les autres dates de la tournée sur le site officiel : Gig dates